n°8 janvier 2008

Vers une domesticité de services ?

Les titres-services font souvent l’objet de discours élogieux mais il convient de voir plus loin que le nombre d’emplois créés : ils constituent un investissement budgétaire important révélateur d’une certaine vision de la société et d’une manière de concevoir l’emploi et les politiques de l’emploi. C’est pourquoi Vie Féminine a pris position contre ce dispositif [1].

Soizic DUBOT, Coordinatrice "emploi, revenus et formation", Vie Féminine

Marchandisation coûteuse des services de proximité

Le système des titres-services est fortement supporté par l’Etat (subsidiation et déductibilité fiscale). Le coût brut était évalué à 507,8 millions d’euros pour 2006 [2]. Même en incorporant les effets de retour, ce coût reste très lourd. De plus, les entreprises agréées peuvent cumuler les subsides avec des réductions de charges (plans activa, sine…).
Investir dans ce système est un choix budgétaire fort. C’est aussi un choix idéologique : celui d’un transfert des services d’aide aux personnes de la solidarité sociale et du non-marchand vers le secteur privé à but lucratif, s’accompagnant de l’instauration d’une régulation de type concurrentielle entre organisations et entreprises du secteur non marchand et du secteur marchand à but lucratif [3]. Ces budgets auraient pu être investis différemment : par exemple, dans des services collectifs où chaque personne paie selon ses revenus sur base des principes de justice sociale et de solidarité.

Des emplois de piètre qualité

En ce qui concerne le statut des travailleuses [4]et les conditions de travail, le dispositif permet de nombreuses libéralités. La norme est le temps partiel impliquant une couverture sociale incomplète et une faible rémunération.
Moins de 10% des emplois sont à temps plein.
Les titres-services rendent possible de faire travailler moins d’1/3 temps et moins de 3h par jour, bafouant la législation du travail !
Si un CDI doit obligatoirement être proposé après quelques mois (dans certains cas sans durée de travail minimale par jour ou semaine), des CDD peuvent se succéder dans les premiers mois, cela sans durée minimale de contrat.
En 2006, plus de la moitié des entreprises recouraient à cette possibilité [5]. Ces libéralités sont déroutantes, surtout au regard des moyens publics investis.
Les emplois créés et promus sont ainsi souvent des emplois précaires et précarisants ne permettant ni autonomie ni niveau de vie décent : en 2004, plus de la moitié des travailleuses ne gagnaient pas plus de 700€ net par mois [6].
Pour rappel le seuil de pauvreté pour un-e isolé-e est à 822€.
De plus, les personnes employées sont à 98% des femmes ce qui vient encore renforcer la surreprésentation des femmes dans le temps partiel et les emplois précaires et non qualifiés. Comme si aide-ménagère à domicile ne nécessitait aucune qualification : les compétences acquises notamment par une socialisation spécifique des femmes dans la sphère privée (ex. : implication dès le jeune âge dans les tâches domestiques) sont invisibilisées, tout en étant pourtant reconnues puisque des femmes sont orientées vers ces emplois et engagées sans recevoir de formation.

Développement d’une domesticité de services

Bien souvent, les discours sur les titres-services se parent d’une tonalité triomphale mettant en avant les emplois créés (41 598 employées fin 2006), la sortie du travail au noir [7] et l’accès à l’emploi d’un « noyau dur » du chômage.
Cependant, il ne faut pas être dupe. Comment clamer les vertus des titres-services quand ils creusent, à grand renfort de subsides publics, l’écart entre ceux et celles qui ont la chance d’avoir un emploi aux revenus relativement suffisants, et ceux et surtout celles qui, moins favorisés, ont peu d’autres choix que ce « mieux que pire » ne procurant ni autonomie, ni niveau de vie décent ?

Sous la pression du chômage se développe ainsi une domesticité de service.

André Gorz critiquait déjà en 1988 le caractère profondément inégalitaire de cette « contre-économie tertiaire » qui cherche à créer des emplois sous-payés plutôt que de développer des services sociaux : « il ne s’agit plus de socialiser les tâches ménagères afin qu’elles absorbent moins de temps à l’échelle de la société ; il s’agit, au contraire, que ces tâches occupent le plus de gens et absorbent le plus de temps de travail possible, mais sous la forme, cette fois, de services marchands. Le développement des services personnels n’est donc possible que dans un contexte d’inégalité sociale croissante, où une partie de la population accapare les activités bien rémunérées et contraint une autre partie au rôle de serviteur » [8]
Nous sommes là dans une tendance socio-économique forte dont les enjeux seront essentiels pour les années à venir. Les titres-services en sont un exemple édifiant.

[1Lire Les titres-services : un statut “plaqué or”, prise de position Vie Féminine, juillet 2006, disponible sur www.viefeminine.be, ainsi que l’analyse Les titres-services : un signe de « backlash » piégeant les femmes dans une domesticité de services ?, Vie Féminine, septembre 2007, disponible sur ce même site.

[2IDEA Consult, rapport d’évaluation final 2006.

[3Notamment les agences intérims employant près de 6 travailleuses sur 10 (IDEA Consult, rapport d’évaluation final 2006).

[4Comme précisé plus loin, 98 % des personnes travaillant dans le cadre des titres-services sont des femmes. C’est pourquoi nous avons opté pour la féminisation.

[5IDEA Consult, rapport d’évaluation final 2006.

[6. IDEA Consult, rapport d’évaluation final 2005

[7Impossible à évaluer avec certitude du fait de la nature invisible du travail au noir.

[8André Gorz, « Métamorphoses du travail. Quête du sens », Ed. Galilée, Paris 1988.

n°8 janvier 2008

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