n°10 juillet 2008

Une politique du temps de la jeunesse

La jeunesse est un temps, un passage. Elle se situe au carrefour de questions sociales difficiles. La place donnée aux jeunes est interpellante. Deux réponses politiques sont actuellement en tension, elles s’opposent par le modèle de relations entre jeunes et adultes valorisés. Elles interrogent aussi sur le plan anthropologique. Leur projet pour les jeunes est soit plus « porté vers la cité », soit vers l’épanouissement individuel.

Brice MANY, Secrétaire général du CJC

La place de la jeunesse dans le champ social est assez particulière aujourd’hui. Si l’on s’arrête sur deux thématiques récentes, le Mosquito et les jours blancs, nous pourrons en tirer quelques éléments.
Le Mosquito, tout d’abord. Il s’agit d’un appareil qui diffuse des sons à une fréquence audible uniquement par les jeunes, sons extrêmement désagréables.
Il a été créé et commercialisé pour éloigner les jeunes de certains espaces et a réussi, heureusement, à faire l’unanimité contre lui.
Sur la thématique des jours blancs dans l’enseignement secondaire, le mois de juin se veut régulièrement polémique. Que faire pour occuper les jeunes après la période des examens ?
Sans entrer dans le fond des deux débats que suscitent ces problématiques bien différentes par ailleurs, arrêtons-nous sur leur point commun : la place des jeunes dans l’espace public.

Le propos est fort et pourrait choquer ceux qui sont sensibles aux questions du devenir des jeunes et à travers eux du devenir de la société.
Il n’en reste pas moins que l’accueil des jeunes dans l’espace public est devenu une véritable problématique.
A ce titre, les conversations avec les habitants des villages de Wallonie investis par les camps des mouvements de jeunesse font état souvent d’un sentiment non d’investissement de leur région mais d’invasion. Le syndrome nimby se mêlant alors aux questions sociales caricaturées ci-dessus et, reconnaissons le, également à certains comportements envahissants par moments.

Temps et espace de la jeunesse

Les politiques de jeunesse relèvent aujourd’hui des compétences de la Communauté française. Force est de constater à ce niveau que la question n’est pas posée en terme de transversalité et de construction sociale d’un passage : passage de l’enfance à l’âge adulte.
Non, les choses sont pensées en terme de compétences : enseignement, sports, culture (et dans la culture, organisations de jeunesse et centres de jeunes). Dès lors, il n’y a pas en Communauté française une politique de jeunesse mais des choix politiques qui concernent la jeunesse.

A tout le moins, en Communauté Française, il y a deux espaces de la jeunesse : l’espace scolaire et l’espace extra-scolaire. Et il y a deux temps, le temps de la jeunesse jusqu’à 15 ans et qui démarre de 15 ans pour s’échelonner jusqu’à différents seuils : 18 (âge de la majorité et du vote), 26 (âge du public des centres de jeunes), 30 (âge du public des organisations de jeunesse). Notons aussi qu’au niveau des choix budgétaires, la Communauté française alloue approximativement 3 pour cent de son budget à l’aide à la jeunesse et 3 pour mille aux politiques de jeunesse (organisations de jeunesse et centres de jeunes).
Le public des organisations de jeunesse porte sur l’enfance et la jeunesse, de 0 à 30 ans.

Traduction politique des questions sociales

Les enjeux d’une politique de la jeunesse restent à traduire au regard des questions sociales d’aujourd’hui. Il s’agit d’une question essentielle qui contribuera fortement à l’inscription des politiques dans un futur pensé à neuf. Les jeunes restent porteurs de l’avenir de la société et il est fondamental de s’interroger et de mettre en projet, l’avenir dont ils sont et seront investis. En toute modestie, les enjeux des organisations de jeunesse peuvent sans doute constituer quelques indicateurs de ce qui pourrait se jouer : une modification du temps de la jeunesse sur le plan anthropologique.

Professionnalisation et développement des responsabilités

Celle-ci revêt deux facettes.
D’une part, il s’agit de professionnaliser des pratiques. Cela doit permettre la prise de responsabilité de jeunes dans un contexte d’animation d’autres jeunes. Cela doit aussi orienter la gestion ou la gouvernance des organisations de jeunesse par des jeunes y compris dans les conseils d’administration d’asbl soumises aux contraintes de pouvoirs publics subsidiants. Cela rencontre enfin la nécessité de piloter finement ces associations vers l’atteinte de buts sociaux.
D’autre part, il s’agit de développer des métiers et l’on voit apparaître des professionnels de la jeunesse. Autour de ce développement, deux réponses différentes se construisent et produisent des effets bien différents.

Dans le premier modèle, les organisations de jeunesse restent des organisations où les jeunes sont de passage le temps d’être jeune.
Sous des formes complexes, les organisations de jeunesse restent des lieux où les jeunes se retrouvent entre eux. Elles constituent une forme de rite de passage. Elles sont un lieu d’approfondissement de la responsabilité, de la citoyenneté à travers un apprentissage par l’action. Les jeunes y développent des compétences citoyennes.
Dans le second modèle, les professionnels salariés développent une expertise et se voient confier des responsabilités importantes. Après quelques années et autant de jeunes en passage dans les organisations de jeunesse, ces professionnels deviennent les véritables dépositaires du projet.
Une logique d’équilibre pousse alors les organisations de jeunesse à s’inscrire dans la temporalité des carrières des professionnels.
L’idée que les organisations puissent être pilotées par des conseils d’administration composés de jeunes devient absurde aux yeux d’un grand nombre.
Ce faisant, la dynamique de rite de passage disparaît, les organisations de jeunesse deviennent des organisations pour les jeunes qui y sont entourés par des adultes d’une toute autre génération.
Ceux-ci y sont continûment en présence d’adultes très professionnels et bienveillants certes mais qui n’offrent pas ce qui est le plus indispensable : leur absence.

Par ailleurs, l’apprentissage des responsabilités et la visée sociale sont bien différentes suivant que l’on s’inscrive dans la première ou la seconde logique.
En effet, dans une vision « classique » de rite de passage à travers les organisations de jeunesse, les jeunes développent ce que nous appellerons des compétences citoyennes. Ces compétences « pour la cité » pourront trouver à s’exprimer dans différents espaces d’engagement dont le monde associatif tout particulièrement. Celui-ci est aujourd’hui confronté à des défis de professionnalisation comparables à ceux des organisations de jeunesse.
Dans cette dimension, il n’est pas sot de penser que les compétences développées dans les conseils d’administration des organisations de jeunesse pourront être déployées dans d’autres CA par la suite, vivifiant la dynamique associative tout en lui permettant d’affronter les contingences techniques d’aujourd’hui.
A l’inverse, le capital engrangé par les jeunes par leur participation à des dynamiques qui ressortent de la deuxième logique sera davantage au service de leur épanouissement individuel : participation à des loisirs enrichissants, contacts et réseaux sociaux, développement de capacité d’expression et de négociation.
Notons d’ailleurs que ces acquis ne sont pas absents des parcours des jeunes engagés dans la première logique.

Internet et pratiques jeunes : autre approche d’une même question

L’inquiétude que peuvent générer les pratiques jeunes sur Internet ressort pour partie des tendances sociales décodées ici. La puissance du média internet permet d’ailleurs de voir à quel point les réponses apportées sont insuffisantes et inefficaces.
« LA » réponse est ici celle de la prévention des risques. Et les messages sur les risques des pratiques web sont légion. Ils effraient les parents. Ceux-ci ne comprennent pas ce que font leurs enfants et adolescents. Ces derniers ont, pour partie, trouvé sur le web, grâce à leur expertise technique un espace dans lequel ils peuvent se retrouver entre jeunes.

Cet espace leur est offert par des fournisseurs de service qui en ont compris tout l’intérêt économique. Les volumes de publicité par le web ne font qu’augmenter et les jeunes sont une cible prioritaire. Rappelons-nous qu’ils sont des prescripteurs d’achat important des familles.
Une réponse politique qui intègre cette dimension spécifiquement jeune des pratiques internet reste à construire. Plutôt que des messages préventifs qui ne touchent que les parents, il s’agit de soutenir une éducation aux médias « pair-tout-pair », entre jeunes donc, et à partir de leurs pratiques.
On voit bien que la seconde logique est celle qui a le vent en poupe au plan politique. Elle s’inscrit dans une acception douce de l’encadrement des jeunes dont l’introduction a fait la caricature.
Notre propos est de montrer combien ces choix politiques peuvent être malheureux pour le développement d’une « culture et d’un enrichissement de la démocratie » qui dépasse l’addition des, bien légitimes, épanouissements individuels de chacun.
A ce titre, le succès des mouvements de jeunesse prouve par l’action, le bien-fondé d’une approche
« par et pour les jeunes ».

n°10 juillet 2008

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