N°15 Octobre 2009

Une bonne école dans une société plus juste.

Observateur attentif de l’Ecole, le sociologue François DUBET a présenté à l’université d’été du SeGEC sa vision critique de l’égalité des chances.

Marie-Noëlle LOVENFOSSE, [1]

des enquêtes et des statistiques, est synonyme
d’égalité des chances, explique François DUBET.
L’école juste doit donner à tous les élèves les mêmes
chances objectives de réussir. Autrement dit, elle
devrait effacer les inégalités qui lui sont antérieures,
rebattre les cartes pour les redistribuer.
En effet, nos sociétés qui se prétendent de plus en
plus démocratiques, puisqu’elles postulent que tous
les individus sont égaux, sont en réalité, régies par
des structures très inégalitaires. Il vaut toujours
mieux, à notre époque, être un garçon issu d’une
famille aisé qu’une fille d’immigrés.
Incapable de régler cette tension qui consisterait à
répartir des individus égaux dans des positions
inégales, la société demande à l’école de le faire.
Comment celle-ci pourrait-elle y parvenir ?
Mais, si elle ne peut pas tout arranger, l’école peut
cependant tenter d’éviter d’en ajouter une couche en
accentuant les inégalités sociales. Il peut être
intéressant, dans cette optique, de se demander
pourquoi, dans des pays à inégalités sociales
sensiblement équivalentes, les systèmes scolaires ne
génèrent pas les mêmes inégalités. C’est que, répond
F. Dubet, outre le problème des inégalités ellesmêmes,
c’est leur répartition, leur concentration qui
pose problème. Les écarts sociaux ne se creusent pas
particulièrement, mais la ségrégation spatiale des
inégalités s’accentue. Dans ce cadre, la maîtrise du
choix de l’école par les parents devient un enjeu
essentiel. Les catégories supérieures des classes
populaires fuient les offres scolaires très faibles et
recherchent de bonnes écoles pour leur progéniture.
La carte scolaire était censée enrayer le phénomène,
mais elle est contournée par 1/3 des Français, à
commencer par les enseignants eux-mêmes, qui
évitent de mettre leurs enfants dans certaines écoles,
mais qui voudraient que les autres parents le fassent.

Formule magique ?

« Quels sont les éléments favorisant une meilleure
équité ? » s’interroge F. Dubet. Certainement pas les
systèmes à sélection précoce, particulièrement
inégalitaires. Mais il ne faut pas perdre de vue que
bon nombre de personnes restent favorables à une
sélection précoce. En Allemagne, par exemple, tout
est joué à 11 ans. Mais un système de formation
professionnelle particulièrement efficace permet de
redistribuer les cartes.

Et qu’en est-il de la gestion de l’enseignement ? A-telle
une influence sur l’équité ? Au vu des résultats de
plusieurs études, il semblerait qu’avoir des
ministères centraux établissant des normes et
vérifiant leur efficience, mais laissant une grande
autonomie aux acteurs dans leur mise en oeuvre, soit
la formule la plus efficace. Quant à la composition
des classes, elle joue assurément un rôle essentiel.
Rassemblez de bons élèves, ils y gagneront peu
individuellement. Placez uniquement des mauvais
élèves ensemble, ils y perdront beaucoup. Regroupez
mauvais et bons éléments et tous y gagneront. Mais perçues par les enseignants, dont bon nombre restent
persuadés que l’élève idéal, c’est… leur fils.

« Quand on sait que Condorcet était d’avis que les
enseignants de la République ne devraient pas avoir
d’enfants pour pouvoir s’occuper objectivement de
ceux des autres, il y a de quoi sourire, commente le
chercheur, qui poursuit, non sans malice :« de là à
penser que les syndicats d’enseignants sont des
syndicats de parents déguisés… ».

Rappelant les effets néfastes de certaines pratiques
comme le redoublement (« un handicap à vie ») ou le
fait que les enseignants soient naturellement enclins
à avoir un rapport plus positif avec les meilleurs
élèves, il souligne aussi que poser la question de
l’équité à l’école peut être « politiquement difficile » si
on la prend par le biais financier. Qui paie le plus, qui
gagne le plus dans le domaine des études ? D’après les
évaluations réalisées, le rapport est plutôt en faveur
des pauvres pour ce qui concerne l’école élémentaire,
il s’équilibre au lycée, mais s’inverse ensuite, les
moins nantis finançant les études supérieures des
autres. Ce n’est pas très équitable, d’autant plus que
les diplômes ont une utilité essentiellement privée.
Si la communauté finance les études des futurs
médecins, c’est qu’elle en attend un retour, mais la
réalité est qu’il y a pléthore de dermatologues
grassement payés sur la côté d’Azur et qu’on ne
trouve plus de généralistes dans le Berry !

Facteur culturel

« Une enquête, menée récemment avec ma consoeur
Marie DURU-BELLA, a permis de constater que plus
les diplômes déterminent les positions sociales (et
donc les salaires), plus les inégalités scolaires sont
fortes » révèle F. Dubet.
Aux Etats-Unis, les inégalités scolaires sont moins
fortes qu’en France, alors que les inégalités sociales y
sont plus criantes. La raison en est simple : à la
différence des Français, les Américains ne
considèrent pas que c’est le diplôme qui détermine
tout.
En France, comme en Belgique et dans de nombreux
autres pays, on est convaincu que, sans qualification
scolaire, il n’y a pas d’avenir social. Et puisque l’école
est seule habilitée à répartir socialement les
individus, il est primordial de s’y faire une place et
elle devient le lieu d’une concurrence effrénée.
Tout ceci est à interroger, insiste le chercheur, en
sachant qu’il n’existe pas vraiment de modèle
alternatif. Si c’est le mérite individuel qui prime, on
se trouve dans la dramaturgie sportive. Avec tous les
inconvénients que cela va générer. Quel « mérite »
sera le bon ? Le talent mathématique sera valorisé,
mais il ne servira pas à grand-chose d’être gentil ou
adroit de ses mains. Tout le monde participe à la
compétition et les moins bons sont éliminés au fil des
matches. C’est un jeu cruel qui explique en grande
partie des problèmes comme le décrochage ou la
violence anti-scolaire. Mais ce n’est pas tout. Si c’est
la compétition et la concurrence qui priment, l’école
se vide de la culture. On ne va plus faire de latin, par
exemple, puisque cela ne « sert » à rien.

Dans ce cadre, qu’en est-il des politiques de
différenciation de l’offre visant à donner plus à ceux
qui ont moins ? Pour F. Dubet, elles ont également
montré leurs limites et ont généralement pour effet
de rendre justice aux individus… au détriment de la
communauté. « Quand on retire les meilleurs
éléments des quartiers populaires, constate-t-il, la
situation collective se dégrade ».

Fort de tous ces constats, le chercheur est d’avis que
nous devons sans doute prendre nos distances vis-àvis
du modèle actuel de l’égalité des chances, ou tout
du moins, le penser autrement. Convaincu qu’il
importe de déplacer le critère de l’élite vers les plus
faibles, il suggère plusieurs pistes. Donnons-nous
comme objectif d’amener tous les élèves à un niveau
scolaire élémentaire, insiste-t-il. C’est plus important
que d’envoyer quelques-uns à l’école normale
supérieure. Pour ce faire, consacrons davantage de
moyens à l’école élémentaire, à l’école unique et au
lycée. Multiplions les chances en optant pour un
système où tout n’est pas joué à l’école et où il est
possible de rejouer pour gagner. Visons l’égalité des
places contre l’égalité des chances. Autrement dit :
resserrons l’éventail des salaires et des conditions de
vie, à l’image des pays scandinaves, pour que devenir
ouvrier soit un choix positif et qu’on ne pousse pas
hypocritement tous les jeunes à devenir cadres, ce qui
ne leur sera de toute façon pas permis. L’école doit
refuser de se voir imposer la tâche écrasante de
produire une société juste. Elle doit avant tout viser à
bien éduquer les gens et à produire un monde
humain, vivable, conclut F. Dubet.

[11.Membre du Comité de rédaction de la revue "Entrées Libres"

N°15 Octobre 2009

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