N° 20 Avril 2011

Tunisie étonnante, Tunisie épatante

Qui avait prévu un tel chambardement ? Qui osait espérer, il y a à peine trois mois, que le peuple tunisien était capable de déboulonner le régime honni, dont on vantait, en Europe et ailleurs, la stabilité et la solidité ?
Même ceux, qui ne sont pourtant pas néophytes en matière de politique arabe, ont été pris au dépourvu, ébahis par la tournure des événements, étonnés par la rapidité de la victoire du peuple tunisien, et sidérés par la maturité dont il a fait preuve.

par le Prof. Bichara Khader, [1]

Rien d’étonnant donc que le soulèvement du peuple
tunisien ait eu l’effet d’un électrochoc. Reconnaissons
que la surprise est de taille : un jeune chômeur, harcelé
par la police à Sidi Bouzid, s’immole et tout un
mouvement de révolte se déclenche. Parti de la région
du Centre-Ouest (Kasserine, Sidi Bouzid, Feriana etc.)
le mouvement s’étend, comme une traînée de poudre, à
tout le pays qui se mobilise et s’enflamme.

Croyant à une simple émeute comme celles qui avaient
jalonné l’histoire de ce pays, la police ne va pas avec le
dos de la cuillère : gaz lacrymogènes et balles réelles.
Mais plus les tunisiens sont fauchés, plus les
manifestations s’amplifient et se généralisent.
Sourd aux appels de la rue , Ben Ali se réfugie
d’abord dans le mutisme confiant dans
l’efficacité de sa police puis il prend la parole
pour attribuer " les émeutes" à des éléments
" excités" et " subversifs", avant de se rendre
à l’évidence et de reconnaître les " erreurs
commises" , et de prononcer cette phrase
célèbre d’un autre général (mais d’une
autre stature) "je vous ai compris". Trop
tard, la contestation a atteint le point de nonretour.
Ben Ali fait appel à l’armée : celle-ci
s’insurge et par la voix de son chef, refuse de
tirer sur la foule. Le régime s’effondre et le
dictateur, traqué, s’enfuit.

Les tunisiens eux-mêmes sont surpris par la tournure
des événements. Ils croyaient sans doute que le
dictateur avait toujours les dents acérées et les bras
longs : il s’est avéré un tigre de papier face à un peuple
qui n’a plus peur et qui se met en marche.

Je me vante de suivre de près les évolutions politiques,
économiques et sociales de la Tunisie.
Et pourtant, je dois reconnaître, que j’ai été pris de
court. Je souhaitais le changement, je l’appelais de tous
mes voeux. Je n’avais de cesse de répéter que "C’est
avant l’aube que la nuit est la plus noire" et qu’ "après
l’hiver de la dictature il y aura nécessai-rement le
printemps de la liberté ".

Mais depuis quelque temps, je sombrais dans le
pessimisme : les régimes autoritaires arabes faisaient
preuve d’une telle longévité et d’une telle résistance aux
turbulences du monde que j’en ai déduit que leur
pérennisation n’était pas seulement tributaire de
facteurs internes mais surtout de facteurs externes
d’ordre géopolitique. C’est devenu patent après le 11
septembre 2001 où la lutte anti-terroriste était devenue
tellement obsédante que l’Occident a volontairement
mis une sourdine à ses appels au respect des droits de
l’homme et des libertés, transformant des régimes
autoritaire en " sentinelles anti-terroristes".

Quelle aubaine pour des régimes en mal de légitimité
de se voir confier une telle tâche ! C’est donc
en tant que " rempart contre le terrorisme"
que le régime tunisien a pu sévir contre toute
manifestation de la société civile, islamiste ou
pas, emprisonnant, bâillonnant, torturant,
exilant, quasi dans le silence assourdissant
des prédicateurs patentés des droits de
l’homme.

Auparavant, l’Occident soutenait les régimes
arabes parce qu’ils étaient des gages de
stabilité pour les approvision-nements
énergétiques et les échanges commerciaux.
Avant l’effondrement de l’URSS, il appuyait
certains régimes dits modérés parce que " prooccidentaux",
comme la Tunisie ou l’Egypte. Après la
révolution iranienne de 1979, il fallait éviter, à tout
prix, la contagion iranienne et les régimes arabes ont
été considérés comme des remparts contre la "
tentation révolutionnaire" et "la subversion religieuse.
On répétait, à l’envi, dans les chancelleries
occidentales, que "Le diable qu’on connait est meilleur
que le diable qu’on ne connait pas" et que les dictatures
stables sont plus fréquentables que les “ islamistes
barbus”.

C’est ainsi que les régimes ont survécu non seulement
à cause de la sophistication de leurs appareils de
contrôle et de répression, mais aussi parce qu’ils
avaient une fonction instrumentale tantôt dans la stabilité des flux d’échange, tantôt dans la lutte
antisoviétique, et tantôt dans la lutte anti-terroriste.

Le problème est que certains régimes, comme celui
de Ben Ali, ont poussé la répression et la corruption à
un tel niveau que même les américains
commençaient à grincer les dents comme l’ont révélé
les documents de Wikileaks. Une brèche s’est ouverte
dans le soutien de l’Occident à ces régimes.

Cela n’a pas été un facteur déterminant dans la
révolution tunisienne , mais c’est un facteur parmi
d’autres : notamment la dérive répressive, la
présence tentaculaire du clan Ben Ali dans tous les
domaines, la généralisation de la corruption, l’impact
de la crise économique mondiale sur une économie
tunisienne anémiée par une économie de soustraitance
et menacée par la concurrence, la faible
montée dans la gamme des produits, la trop grande
verticalité des échanges avec l’UE, la faible
intégration régionale, un endettement ruineux, et
une administration gangrénée par le népotisme et le
clientélisme.

C’est ce système que le peuple tunisien
vient d’abattre. Par son sang, il a écrit
l’épitaphe de la dictature tunisienne, peutêtre
même de la dictature en terre arabe.
Ce faisant, il a asséné une leçon magistrale
à tous ceux qui ne voyaient dans les rues
arabes que des "foules inertes et dociles ",
il a apporté un démenti cinglant aux thèses
culturalistes qui postulaient qu’"arabes et
démocrates, c’est une contradiction dans
les termes".
Il a révélé l’incohérence de l’UE, elle qui
envisageait de récompenser la Tunisie en
lui octroyant un “statut avancé”. Il a révélé des
amitiés suspectes de certains Etats européens avec
les régimes autoritaires du Sud, au nom d’une fausse
conception de la "realpolitik".

Les peuples arabes ont suivi la révolution tunisienne
dans l’enthousiasme, peut être même avec une
certaine envie. Les régimes arabes ont tenté d’en
détourner le regard ou d’en minimiser la
signification. Ils se croient à l’abri, mais la quête de la
liberté est contagieuse.

Plusieurs enseignements peuvent se dégager des
événements de Tunisie. Le premier c’est la maturité
de ce peuple : il est resté soudé, et son mouvement est
demeuré spontané : il n’y a pas eu d’encadrement
d’aucun parti politique ou d’aucune organisation
religieuse. Cela a évité la récupération partisane ou
religieuse. Le peuple tunisien a fait preuve d’un
courage et d’un sang-froid hors du commun : il n’a
pas répliqué à la violence policière par une contreviolence.
Demeurée pacifique, la contestation a eu
finalement raison de l’entêtement des affidés du
pouvoir despotique.

Mieux encore, les slogans scandés par la foule sont
demeurés des slogans " laïcs" : liberté, emploi,
dignité. Je n’ai pas entendu une seule fois "Dieu est
grand". Bien qu’indiscutablement il y ait une " réislamisation
d’une partie de la société tunisienne",
comme le rappelait une manifestante "Dieu est dans
le coeur des Tunisiens, mais il est absent de la rue".
Les islamistes tunisiens ont adopté un profil bas et
n’ont pas cherché à encadrer la contestation, voire
même à la récupérer. C’est une nouveauté dans les
pays arabes : on ne mêle pas revendications
religieuses et revendications politiques. Cela en dit
long sur les avancées de la sécularisation en Tunisie,
dont les premiers germes reviennent, faut-il le
rappeler, à Bourguiba lui-même.

Les femmes ont été des actrices efficaces du
mouvement. Fer de lance du changement social en
Tunisie, elles ne sont pas restées en marge ou mises
sur la touche. Elles sont aujourd’hui citées en
exemple dans tous les pays arabes.

Cette révolution n’est pas celle des " ventres
creux", mais des " têtes pleines" de rêve et
d’espoir pour une autre Tunisie. Certes les
questions économiques, telles que le
chômage des jeunes, la corruption, le
clientélisme, ont été pointées du doigt,
mais c’est surtout le désir irrépressible de
liberté qui animait les manifestants.

Le dictateur déchu, il reste à conquérir la
démocratie. Or, sur ce plan, le chemin du
futur est escarpé : il va falloir démanteler la
technostructure de la dictature et les socles du régime
(milices, services secrets, parti unique etc.), organiser
des élections dignes de ce nom, mettre en place une
démocratie de l’apaisement et de l’inclusion.
Oui, il va falloir intégrer sans doute les islamistes
modérés, mais il ne faut jamais laisser à quiconque le
droit de confisquer la révolution tunisienne.
L’armée dont le crédit est demeuré intact, doit veiller
au grain, éviter les dérapages, sans céder à la
tentation de faire émerger en son sein " la figure
salvatrice de la nation". Combien de " sauveurs de la
nation" ont été, sous d’autres horizons, les "
fossoyeurs de la démocratie" !

Depuis son indépendance, en 1956, la Tunisie a
connu deux présidents : Bourguiba et Ben Ali.
Espérons que la Tunisie de demain sera assez grande
pour se passer " des pères fondateurs", et assez mûre
pour se libérer, à jamais, de ses dirigeants
prédateurs.

[11. Directeur CERMAC - UCL

N° 20 Avril 2011

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