n°7 mars 2007

Tribulations d’un démocratie-chrétien bruxellois en Amérique québécoise

Nos amis québécois se définissent souvent comme des Nord-Américains fiers de leur profes-sionnalisme, de leur pragmatisme. Ils revendiquent leur fameuse « mentalité nord-américaine ». Petit tableau de scènes et de moments vécus montrant la perplexité d’un social-démo-crate belge immergé dans une société de marché.

Stanislas BARBAKOFF

Un officiel belge important rendait récemment visite à une nouvelle entreprise, le Petit monde, un des sites web francophones les plus visités au monde et une entreprise de services aux centres de la petite enfance (C.P.E.). La Directrice y tient un discours d’entreprise : « Nous avons créé un site dont nous sommes fiers, très consulté, avec un taux de satisfaction très élevé dans la clientèle. Et les biens et services que nous offrons aux C.P.E. sont très appréciés, nous avons engagé X personnes, etc. ». Voilà, l’entreprise est créée, elle marche, les jeunes patrons animateurs et les travailleurs sont fiers de leurs gains et de répondre aux demandes des gens. Où est la lutte des classes là-dedans ? Où sont la gauche et la droite ? Où sont les vertus ou les tares du marché ?

Jouer au petit capitaliste dans les caves

Les maisons québécoises disposent d’un sous-sol généralement laissé aux adolescents, pourvu d’ordinateurs branchés en permanence sur Internet. Les papas, voire aussi les mamans, surveillent la bourse et leur paquet d’actions sur leur ordinateur perso. C’est dans certains foyers un sujet de conversation : « comment épargner ? », « quels placements faire ? » « Comment investir ? » Les jeunes Québécois de 18 ans ne sont pas des post-ados romantiques, bien au contraire... Si l’on définit le capitalisme comme le monde dans lequel les marchés sont peuplés par des calculateurs rationnels guidés par le désir de maximiser les profits monétaires, alors nous nous trouvons bien ici au cœur (ou plutôt dans le porte-feuille) du capitalisme, vu au microscope des cénacles familiaux. Sans doute que ces honnêtes parents, ces futurs pensionnés incer-tains tentent-ils de créer une accumulation personnelle qui sera une « poire pour la soif », la vieillesse venue. Mais à bien y regarder, ce qui se joue là, plus tôt et plus vite que chez nous, c’est l’introduction subreptice de la mentalité et des pratiques non pas de l’entrepreneur, mais du capitaliste dans l’espace familial.

Tanguy ? Connais pas !

Le film d’Etienne Chatillier, Tanguy, met en scène un jeune homme qui refuse de quitter le nid familial. Bien des jeunes de chez nous retardent l’entrée dans âge adulte. Rien de tout cela ici. 80% des jeunes ou plus travaillent dès leurs 16 ans, dans des jobs peu qualifiés, peu protégés syndicalement ! Pour certains, il s’agit de payer les frais d’études, le minerval, modeste au Québec comme chez nous mais très coûteux aux Etats-Unis, le petit appartement, et déjà une esquisse du confort ménager construit avec sa blonde. Peu de romantisme dans tout ça, et bien plus de réalisme. Pas d’utopie, mais des placements, des gestions de carrière fort tôt et des prêts études à rembourser parfois pendant plus de 10 ans. Pas étonnant que bien des Européens ici trouvent les jeunes Québécois si matérialistes.

Les Québécois semblent obsédés par leur avenir : ils ont peur de demain. Que faire, disent-ils, avec nos fonds de pension privés qui s’amaigrissent et notre régime épargne-retraite incertain ? La télévision montre des ex-pensionnés retournant au travail, leurs place-ments ne suffisant plus. L’épargne est là, le calcul aussi. En outre, le « débrouille-toi toi-même » de la tradition britannique protestante encore prégnante qui veut qu’aucune Eglise ne prendra en charge nos biens de salut, oblige les Québécois à se projeter dans un avenir d’actuaire amateur. Quand on évoque chez nous en Belgique le second pilier (une assurance groupe dans l’entreprise) et le troisième pilier (une assurance vieillesse privée conclue individuellement), on ne pense pas aux conséquences culturelles, existentielles que ces engagements induiront tôt ou tard : le passage subreptice d’une économie de marché(s) à une société de calculateurs mar-chands en faisant de chacun de nous un agent spéculateur et investisseur. Bien des Québécois sont des promoteurs immobiliers qui s’ignorent : les frais notariaux sont négligeables, on achète et on vend plus facilement qu’on ne change d’appartement à Bruxelles. Il faut se prendre en charge déjà maintenant pour un lendemain libre mais incertain.

Chômeurs pécheurs

Les associations d’insertion sont souvent des entreprises d’économie sociale dont plus de la moitié du budget annuel est constitué de donations et legs et de ressources sur activité propre. Les statuts professionnels sont bien moins protégés, la flexibilité et la souplesse des statuts, les changements fréquents de « job » donneraient le tournis à un Européen habitué à des taux de chômage élevés et à des situations professionnelles stables et protégées syndica-lement. Le chômage est assimilé à une faille existentielle qu’il faut réparer par une implication personnelle élevée.

La solidarité n’est pas pour tous. Pour être solidaire, il faut être autonome. Et pour être autonome, il faut se bâtir soi-même. La solidarité de l’autonome envers le pauvre est une grâce imprévisible qui résulte de la liberté individuelle. Dans les sociétés libérales, les voisins jouent un rôle essentiel dans la construction identitaire et dans la solidarité de proximité. Le bénévolat fait partie de l’affaire. Fiers d’être bénévoles, les jeunes Québécois s’impliquent dans une association d’aide soutenue par le chèque fiscalement déductible signé par l’entrepreneur du coin. Pas d’ événement culturel d’envergure sans son lot de bénévoles et de commandites, de salons du livre, de festivals en tous genres, de dîner au bénéfice des enfants qui partent en voyages d’études, une noria incessante d’activités bénévoles, de quêtes et de dons, avec en aval des déductions fiscales. Un des métiers du milieu associatif : leveur de fonds. Bon nombre de segments des fonctions collectives sont assumées par l’initiative privée, donc pour partie par les riches, hors du champ et de la régulation politiques.

Eviter la critique unique de la pensée unique

Voilà bien longtemps que les critiques de la pensée unique m’agacent, les nouveaux prophètes de l’ultragauche qui développent des approches aussi uniques et réductrices que leurs cibles. Créer une entreprise, ce n’est pas pour autant se jeter dans les bras du Club de Davos. Il n’y a pas « le marché » mais un large éventail d’activités marchandes. Il y a des activités de marché civilisées, une éthique d’écoute des demandes de l’autre, une anticipation des plus raisonnables sur l’avenir et les précautions qu’on peut y prendre, un désir de produire des biens et services utiles à son client perçu comme un partenaire. Nous devons investir les marchés, dé-velopper comme les meilleurs d’entre-nous des mécanismes de régulation efficaces à l’échelle européenne et mondiale, favoriser les investis-sements créateurs d’humanité, de bien-être. Sans nous faire d’illusions sur les groupes de pression qui favorisent unilatéralement les inté-rêts des entreprises multinationales.

Ma maison est une maison de prières mais vous en avez fait une caverne de voleurs [1]

Les marchés ne se résument pas aux activités économiques. Les activités de marché, vendre, acheter, épargner, placer, investir, créer des en-treprises et consommer des produits sont autant de gestes culturels. Il n’y a pas l’économique d’un côté et la culture de l’autre. Sans doute que c’est là que réside le noyau de nos engagements de démocrates chrétiens : oui comme les Québécois, à l’efficacité, à la création dynamique d’entre-prises, d’emplois, mais oui aussi à des inter-ventions régulatrices qui ménagent des respirations, qui laissent des filets de sécurité, qui ne confondent pas assurance et assistance, charité et solidarité. Oui aussi à des lignes de par-tage solides, sans doute à retracer entre les biens et services qui peuvent être mis en marché et ceux qui doivent y être soustraits. Oui aussi au rêve, à l’ailleurs, à demain, à hier, à nos morts, à nos enfants et petits-enfants, à la coopération internationale avec l’Asie, l’Afrique. La spiritualité est faite de ça : sortir de son moi, voyager dans son cœur et dans sa tête, et attendre du visage de l’autre et des autres une promesse de salut. Construire un monde fait aussi d’une économie de biens et de relations spirituelles. Les marchés sont souvent court-termistes mais l’es-prit est large, il vogue comme l’albatros et les poètes aux semelles de vent. Oui aux marchés, mais non aux métastases de l’esprit capitaliste. Où est le noyau post-matériel de nos engage-ments ? Comment le défendre, le promouvoir ? Il faut que nous restions en prise et construisions la spiritualité des jours ouvrables.

[1Evangile de Marc 11,17.