n°9 avril 2008

Surendettement et quotidien

« L’argent peut acheter une maison ,mais pas un foyer. »
Personne ne cherche à être surendetté.
Certains toutefois – parfois proches de nous - sont dans cette situation.
Combien et qui sont-ils ?
Quel regard porter sur ce phénomène lié à notre société capitaliste de (sur)consommation ?

Paul MARÉCHAL, Formateur et consultant en économie sociale. CoProDé - Consultance Projets Développement

Quelques chiffres et une définition

Nous sommes 4,7 millions de belges majeurs – soit plus d’une personne majeure sur deux – à avoir un ou plusieurs contrats de crédit. Vous et moi…, en 2007, avions 7.500.000 contrats de crédit en cours représentant un montant total emprunté dépassant les 15 milliards d’euros.

Heureusement, la grande majorité de ces crédits (crédits hypothécaires et crédits à la consommation) sont régulièrement remboursés ; près de 340.000 emprunteurs, soit 4 % de la population majeure, sont en défaut de remboursement pour un montant total d’arriérés de l’ordre de 1,8 milliards d’euros…

Si nous sommes donc très nombreux à être endettés, peu d’entre nous sommes surendettés.
Etre surendetté c’est ne pas, simultanément et de manière durable, avoir les moyens financiers de mener une vie décente et de rembourser les emprunts contractés. Le caractère de durabilité est important, ce n’est pas parce qu’une fin de mois est plus difficile qu’il y a surendettement.

Qui sont les personnes surendettées ?

Si pour la facilité, on arrondit les chiffres, 60 % des personnes surendettées sont des hommes, 40 % des femmes, la majorité se situe entre 25 et 45 ans. Durant les dix dernières années, le nombre de mariés surendettés diminue de 25 % alors que le nombre de célibataires surendettés augmente de 17%.
Le nombre de séparés et divorcés augmente d’environ 7 %..

40 % sont des couples avec ou sans enfants et le nombre de familles monoparentales surendettées a doublé durant les dix dernières années pour représenter ¼ des personnes concernées par le surendettement.

40 % des ménages surendettés bénéficient de revenus du travail et dans 1/3 des cas, les revenus professionnels sont complétés par des revenus de remplacement. Le montant mensuel moyen des revenus des ménages surendettés approche 1.400 €.

Comment en arriver là ?

On distingue généralement trois grandes causes au surendettement.

La première est due à une consommation qui dépasse les moyens financiers (40%). La tentation est grande aujourd’hui d’accéder à une consommation plus grande.
Nous sommes harcelés par une publicité outrancière qui déborde de nos boites aux lettres et qui a envahi téléviseurs, radios et écrans d’ordinateurs.
Les promotions, hors périodes de soldes, se bousculent à nos portes. On nous fait miroiter que le bonheur c’est posséder le dernier cri de tout appareil à peine sorti des chaînes de fabrication.
Et puis qu’est-ce qui ne s’achète pas à crédit aujourd’hui ? Rien, sinon le bonheur. Si vous consultez un tant soit peu les publicités, vous pourrez acheter à crédit votre pain (en payant avec votre carte de crédit dans la grande surface) , vos vacances, vos futures funérailles et même le sexe (les bars et boutiques spécialisées affichent la possibilité de paiement par carte de crédit).

La seconde cause est le manque de revenus (20 %). Comment nouer les deux bouts quand manifestement les revenus sont insuffisants pour couvrir les besoins fondamentaux de la famille ? Il faudra bien acheter du mazout quand le CPAS
refusera une nouvelle intervention et que le froid guettera, il faudra bien consentir des menues dépenses quand son enfant réclamera quelques euros pour participer avec ses copains aux activités de l’école. Il faudra bien survivre en espérant une éclaircie.

La troisième cause sont les accidents de la vie (40 %). Ils se sont mariés pour le meilleur et pour le pire.
Ils travaillent tous deux et ont des revenus corrects qui les ont guidés à emprunter raisonnablement pour acquérir maison, voiture et cuisine. Sans s’autoriser de crédits pour des achats estimés plus futiles.
Tout va bien, jusqu’au jour d’une perte d’emploi qui se prolonge, qui dégénère en conflit au sein du couple et c’est la rupture. Deux logements à payer avec toutes les charges inhérentes et les crédits qui restent à rembourser…
L’accident, la maladie prolongée, la séparation, la perte d’un emploi, la situation plus délicate d’un enfant, un mauvais choix,… autant de facteurs qui peuvent conduire à une situation de surendettement.

Au quotidien

Vivre une situation de surendettement, c’est être continuellement préoccupé de sa situation, ne plus penser qu’à cela du matin au soir, se demander quelle autre tuile va bien nous tomber sur la tête avant la fin de la journée, prier que le chauffe-eau ne tombe en panne, faire vingt fois par jour le tour de son logement pour s’assurer que les fenêtres sont bien fermées en hiver, avoir le cœur qui s’accélère à chaque coup de sonnette redoutant la venue d’un xème huissier, s’interroger quant à savoir si demain on pourra remplir un peu le frigo,…
Cet état de préoccupation peut être tellement important qu’il empêche toute prise d’initiative. Comment dans cette situation se mobiliser pour rencontrer d’autres personnes, faire des démarches pour chercher activement un emploi, élaborer un projet familial ?

Vivre une situation de surendettement c’est lire dans le regard des autres une incompréhension. On reste discret sur sa situation de surendetté, on ne va pas le clamer, on en est gêné. Etre surendetté, c’est souvent croire que les autres savent (même s’ils ne savent rien), vous stigmatisent, vous jugent, portent sur vous un regard de culpabilité.
C’est devoir affronter le regard et parfois les remarques désobligeantes de voisins, d’amis, de membres de la famille, de fonctionnaires auxquels il faut sans cesse réexpliquer cette situation douloureuse.
C’est vivre l’angoisse, l’incompréhension, le mépris, le regard qui identifie aux vêtements défraîchis, le manque de loisirs, le manque de liberté, le sentiment du « trop peu »toujours présent.

Vivre une situation de surendettement coûte cher.
On ne peut parfois passe rendre dans les magasins plus économiques et on doit donc acheter plus cher près de chez soi, on ne peut pas non plus acheter en quantité pour obtenir des réductions. Se trouver perpétuellement en négatif à la banque coûte beaucoup en intérêts. Ne pouvoir isoler correctement son logement entraîne des frais de chauffage complémentaires en hiver. Aller au lavoir est plus onéreux que de laver son linge à domicile. Aller chez le dentiste en extrême urgence coûte souvent plus cher que d’y aller de manière préventive. Et la liste est longue…

Vivre une situation de surendettement c’est faire partie du monde de la débrouille. Quand tout coûte trop cher, quand on a juste de quoi survivre on a tendance à s’isoler. On va refuser une invitation chez des amis parce qu’il va falloir acheter un cadeau et puis il faudra les inviter à son tour. On va suggérer à un enfant que sa fièvre l’empêche de participer à une activité scolaire payante.
La débrouille c’est bénéficier de colis alimentaires, c’est longuement se promener à l’extérieur en hiver pour mettre à l’arrêt le chauffage quelques heures, c’est manger très souvent la même chose.

En guise de conclusion

Les situations de surendettement interpellent nos sociétés, leurs modes de fonctionnement et leur évolution.
Nos sociétés prônent comme slogan « moi, tout, partout, tout de suite ». On ne vivrait que pour soi ? On ne pourrait plus choisir entre des désirs contradictoires ? On ne pourrait plus attendre, faire un effort, épargner ?

Si consommer affirme une différenciation sociale, est facteur d’intégration, d’identité et d’autonomie, consommer est aussi révélateur d’inégalités. Je serai donc « consommacteur » si je donne un sens personnel, réfléchi, autonome à mes actes de consommation.

Tout se marchande, s’achète, se vend, se négocie. Et pourtant : on peut acheter une horloge mais pas le temps, on peut acheter une position mais pas le respect, on peut acheter du sang mais pas la vie.

n°9 avril 2008

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