N° 17 Avril 2010

Succession à la présidence et gouvernance partisane

Pour comprendre le fonctionnement de nos partis politiques, nous pouvons nous baser sur les principes des gouvernements représentatifs déclinés par Bernard Manin - la réitération des élections à espaces réguliers, l’indépendance des gouvernants durant leur mandat, la liberté de l’opinion public et le débat collectif - qui ont évolué jusqu’à la période de "médiacratie" que nous connaissons aujourd’hui.

Pierre VERJANS, Politologue à l’Université de Liège

- Dans un travail publié en 1996, Bernard Manin
expose les Principes des gouvernements
représentatifs et décline les quatre principes
qu’il met à jour sur les trois temps de l’époque
contemporaine.

On peut présenter brièvement ses clarifications
de la manière suivante.

Les quatre principes à l’oeuvre dans chaque
système représentatif, à savoir la réitération des
élections à espaces réguliers, l’indépendance des
gouvernants durant leur mandat, la liberté de
l’opinion publique et le débat collectif, sont en
effet déclinés sous des formes diverses sous les
trois périodes, à savoir le parlementarisme,
la démocratie de partis et la démocratie
du public.

Durant la période de parlementarisme, soit,
pour la Belgique, le XIXe siècle, le principe
électoral s’incarne dans le notable local, choisi
par des électeurs socialement distingués,
l’épreuve de la discussion se déroule au
parlement, les représentants sont indépendants
de leurs électeurs durant leur mandat et ne
rendent compte qu’à leur conscience avant les
élections et la liberté d’expression des
gouvernés se voit tant dans la liberté de la
presse, y compris populaire que dans la liberté
de manifestation devant les assemblées élues.
Les partis d’assemblées, composés de cadres,
réunis autour de chartes peu précises sont le
corollaire de ce fonctionnement représentatif.
La coalition parlementaire est le mieux illustrée
par le discours du père de Lucien Leeuwen chez
Stendhal.

« - L’union fait la force. Si ce principe est vrai
partout, il l’est surtout dans les assemblées
délibérantes. Il n’y a d’exception que quand on
a un Mirabeau. Mais qu’est-ce qui est
Mirabeau. Pas moi, pour un. Nous compterons
pour quelque chose si aucun de nous ne tient
avec opiniâtreté à sa façon de voir. Nous
sommes vingt amis. Hé bien ! il faut que chacun
de nous pense comme pense la majorité, qui est
de onze. » . Le parti libéral de 1846 illustre ce
type de regroupement.

Cette forme particulière de représentation a
évolué sous les coups de ses opposants. La
manifestation aux portes des assemblées,
organisées par des rassemblements politiques
de masse vont exiger des droits politiques
étendus à l’ensemble de la population.
Cette massification de la politique va entrainer
une modification du système représentatif luimême.

Les militants de partis se conçoivent comme
des membres d’appareils disciplinés, quasimilitaires,
dont la direction agit en fonction d’un
programme longuement discuté et de statuts
précisément définis et ce sont les militants qui
attirent les voix des électeurs.

Les dirigeants des appareils politiques, comités
directeurs, bureaux rendent compte à la fin de
leur mandat à leurs mandants, membres
cotisants des partis lors de congrès La liberté de
l’opinion publique se marque par l’existence de
l’opposition tentant de faire contrefeu au
pouvoir au nom d’un autre projet de société
soutenu par d’autres électeurs.
L’épreuve de la discussion se passe entre
appareils de partis, dans les assemblées de tous
les niveaux de pouvoir où ces partis adversaires
se rencontrent et alimentent leur presse
partisane de débats qui servent à marquer la
différence entre les partis en compétition.
Le modèle de cette démocratie est le parti de
masse, en Belgique, le parti catholique de 1884
et le POB de 1885. Le point culminant est le
pacte scolaire de 1958, négocié entre présidents
de partis puis imposé au parlement ou le
néocorporatisme, négociations sociales entre
représentants patronaux et syndicaux puis
entérinés dans la législation sociale étatique : le
pouvoir législatif a glissé hors des enceintes
parlementaires durant le vingtième siècle.

Le troisième temps décrit par Bernard Manin,
démocratie du public, pourrait être appelée
médiacratie. La sélection des élus passe par
l’image et les médias, l’indépendance des
dirigeants les montre surfant sur les sondages,
la liberté de l’opinion publique se marque par
les sondages et les techniques modernes
d’information et de communication tandis que
l’épreuve de la discussion se déroule sur les
plateaux de télévision ou dans les studios de
radio. Le vingtième siècle finissant et le vingtet-
unième siècle donnent une nouvelle forme au
système représentatif.
Depuis l’Etat-spectacle de Roger-Gérard
Schwartzenberg jusqu’à la fabrique de l’opinion
publique de Noam Chomsky en passant par
l’utopie de la communication de Philippe
Breton, de nombreux travaux en science
politique illustrent les divers aspects de cette
course à l’image, où on met en garde contre la
superficialité et l’instantanéité de cette politique
d’occupation de l’espace médiatique.
La propriété de médias ou la familiarité avec les
propriétaires de ceux-ci permet de prendre une
avance considérable dans la notoriété nationale
et dans une perception positive par la
population.

Pour comprendre le fonctionnement des partis
politiques d’aujourd’hui, il faut considérer que
ces diverses formes s’additionnent en couche les
unes aux autres et qu’il reste du
parlementarisme et de la démocratie de partis
dans cette démocratie du public d’aujourd’hui.
Il a fallu à Obama, à Sarkozy et à Berlusconi une
organisation électorale nationale pour séduire
dans les foyers en passant par la télévision.
En Belgique, le monde médiatique comme le
monde politique est divisé linguistiquement et
les hommes politiques flamands se sont pliés un
peu plus vite que les francophones aux
contraintes des apparitions télévisuelles et de la
communication électronique.

Les partis francophones ont semblé subir, ces
derniers mois, une déstabilisation dont les
critiques sur la présidence de Didier Reynders,
la succession retardée de Joëlle Milquet, la viceprésidence
surprise de Sarah Turine, les
gestions en soubresaut d’Anne-Marie Lizin et
Michel Daerden en sont quelques exemples
frappants.
Le premier recul nous fait voir que les
événements en question ne touchent presque
pas des questions programmatiques, des projets
de société, des choix idéologiques globaux,
donc, rien de stratégique pour les partis mais
des contingences tactiques, des questions de
ton, d’harmonie, de suivi de la mesure.
L’attention est beaucoup plus portée sur le
sommet du parti que sur les assemblées de
militants, sur le rôle de relais de l’opinion et des
débats entre militants.
Effet de la médiatisation des sommets de partis,
ou des fortes têtes ou des personnages
pittoresques sans doute, ce phénomène a touché
la Flandre il y a dix ou quinze ans et atteint la
Wallonie et Bruxelles aujourd’hui.
Outre l’avance de la Flandre dans le domaine
technologique et dans l’uniformité médiatique,
attestée par le succès au tournant du millénaire
des « Télétubbies » du Spa, cette exposition plus
forte des présidents francophones aux critiques
peut s’expliquer par un facteur structurel du
système belge : la démographie communautaire
asymétrique.

La surprésidentialisation des partis francophones
provoque une plus grande exposition
médiatique de la fonction de président de parti
en Wallonie et à Bruxelles.
En effet, étant donné la majorité numérique et
donc politique de la Flandre en Belgique, les
fonctions étatiques belges et européennes les
plus importantes sont plus souvent occupées
par des représentants des partis flamands.

Ceci provoque deux effets induits : du côté
francophone, la fonction des présidents de
distributeurs des postes ministériels ou
extérieurs les plus rémunérateurs en terme
électoral est sur-valorisée. Toute position
politique significative dépend de la coalition
négociée et les présidents de partis concentrent
à chaque mise de place de gouvernement les
attentes des ministrables.

A l’inverse, du côté néerlandophone, une fois
que le président de parti a effectué un choix, il
doit encore faire accepter ce choix, non
seulement par les instances officielles du parti,
comme pour les partis francophones mais
également par les responsables de l’exécutif les
plus prestigieux, à savoir le premier ministre
fédéral et le ministre-président flamand.
Ainsi, parce que la position des partis flamands
est plus importante que celle des partis
francophones, les présidents de partis respectifs
sont, d’un côté, surélevés par la capacité de
distribuer des responsabilités ministérielles,
alors que de l’autre côté, ils sont très vite
dépassés par les personnalités qui occupent les
responsabilités ministérielles auxquelles leur
parti peut prétendre.

Si cette hypothèse est suffisante, les tourmentes
actuelles des présidents de partis francophones
n’expriment peut-être pas une crise des partis
liée à des errements particuliers des partis mais
une position asymétrique des partis
communautaires par rapport au pouvoir d’Etat.

En outre, on peut remarquer les réactions
diverses des réponses politiques à ces
tourmentes. Alors qu’Ecolo et le Parti socialiste
réagissent en mettant en avant des organes
statutaires, conseil de déontologie ou autres, le
Mouvement Réformateur et le Centre démocrate
humaniste entrent dans une logique de
négociation interne pour sortir de ces
tourmentes.

Bien entendu, la première explication réside
dans le fait que d’un côté, ils étaient mis en cause
directement alors que dans les premiers cas, les
critiques visaient d’autres personnes.
Mais la place des statuts dans la culture de
chaque parti intervient également. Les deux
premiers cités sont marqués par la couche historique de partis de masse où les débats
statutaires et programmatiques ont rythmé les
évolutions des partis, alors que les deux derniers
datent de fait de la période du parlementarisme,
d’une négociation plus informelle entre
représentants de la nation.
La médiatisation actuelle se pose donc sur des
épaisseurs historiques différentes : les couches
parlementaire et partisane transforment les
ondes de choc médiatiques de façon différente
parce qu’elles n’ont pas la même épaisseur.

Loin de constituer une remise en cause du
pouvoir du président de parti en tant que tel, ces
épisodes marquent à leur manière le fait que ces
fonctions constituent un enjeu fondamental de
la vie politique francophone. La réussite ou
l’échec électoral éveille bien entendu des
volontés de modifier la stratégie ou la tactique
incarnée par les présidents de manière
différenciée suivant l’histoire et la position des
partis en question.

N° 17 Avril 2010

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