N° 17 Avril 2010

Semaine sociale du MOC "Une école sans classes ?"

La 88ème Semaine Sociale du MOC a eu pour objectif de remettre au coeur du débat la question sociale de l’école. L’école démocratique, l’échec scolaire massif, la hiérarchisation des écoles et des filières, la conception d’égalité scolaire, ... toutes ces questions ont été abordées et débattues durant ces deux jours.

Julie FRANCOIS, [1]

Pierre Georis, Secrétaire général du MOC, a
introduit cette 88ème Semaine Sociale du MOC en
rappelant les images effrayantes qui nous sont
quotidiennement renvoyées de l’école,
images de violence et de chaos qui ne correspondent
pas au vécu de l’immense majorité des milliers
d’acteurs impliqués.

Il nous rappelle que l’on s’est battu pour la démocratisation,
mais que malheureusement, les
inégalités n’ont pas disparu. En démocratisant
l’école, nous avons amélioré l’égalité des chances de
chacun de « circuler » dans le système, mais
paradoxalement, la démocratisation et l’égalité des
chances ont renforcé les peurs de déclassement.
Pour cette semaine sociale, on a voulu poser la
question de la démocratisation et de l’égalité dans le
contexte d’aujourd’hui. “Notre ambition dans ce
travail est simplement de progresser dans la
compréhension de ce qui se passe à l’articulation
entre l’école et la société, dans l’espoir que nous
puissions retrouver des chemins vers plus d’égalité.”

Les premiers intervenants ont posé les balises de
manière “macro”. Marc Demeuse, professeur à
l’Université de Mons, s’est posé la question de savoir
si l’école pouvait être juste et efficace ? Il est arrivé à
la conclusion qu’il n’y a pas d’opposition entre équité
et efficacité et propose quelques pistes à suivre à cet
effet : compenser (D+, encadrement différencié…),
utiliser la différenciation des moyens d’encadrement
pour provoquer une plus grande mixité sociale,
limiter la concurrence en limitant le choix et en
assurant à tous une école de qualité.
Dans son exposé, Marie Verhoeven, professeure et
chercheuse au GIRSEF-UCL, a présénté un
historique de la démocratisation de l’Ecole et les
conflits d’interprétation autour de la notion d’égalité
scolaire. On est passé du “droit à l’école pour tous” en
1850 à “la même école pour tous” en 1920, puis aux
politiques compensatoires en 1970. La question de
l’égalité dans et par l ’école s’est traduite, au fil des
étapes de la démocratisation quantitative de l’école,
par des mesures diverses. On observe une émergence
de nouvelles conceptions de l’égalité - l’égalité des
chances “ex ante” ne suffit plus - qui se heurtent à
une réception « tiède » de la part des principaux
acteurs et à un environnement institutionnel plus
propice à une logique de distinction qu’à une logique
d’égalisation…

En deuxième partie de cette journée, la question des
conditions du changement, et de la résistance à celuici
a été posée.
Vincent Dupriez, professeur et chercheur au
GIRSEF-UCL, a pris l’angle d’approche de la
structure qui s’impose aux acteurs pour le
changement. Il explique que plusieurs choses ont
déjà été faites autour de la structure pédagogique,
autour du financement, de la régulation, et se pose
alors la question de savoir pourquoi ça coince ?
Il donne plusieurs explications : des enseignants
désarçonnés face à certaines réformes, des croyances
dans la méritocratie profondément ancrées, des
foyers durs de résistance à une école plus “égalitaire”,
un environnement institutionnel de quasi-marché.
Il estime qu’il faut se diriger vers un projet politique
et culturel affirmé autour d’un objectif mobilisateur,
qu’il faut des politiques coordonnées et un soutien
rapproché envers les équipes travaillant en milieu
précaire, une attention accrue aux interdépendances
entre écoles et une politique à long terme pour les
personnels de l’enseignement.
Jacques Cornet, enseignant et formateur
d’enseignants - Haute Ecole HELMo, essaie
d’expliquer l’écart persistant entre l’objectif de
démocratisation de l’Ecole et les résultats atteints.
Ensuite, nous avons pu entendre les réactions d’une
série d’acteurs de l’Ecole (Prosper Boulangé,
secrétaire général de la CSC-Enseignement, Etienne
Michel, directeur général du SEGEC, Michel Parys,
vice-président de l’UFAPEC, Philippe Anselin,
directeur de l’Institut Saint-Joseph de Charleroi,
Noëlle De Smet, présidente de la Cgé et Brice Many,
secrétaire général du CJC) suivies d’un débat avec la
salle.

Une des hypothèses du MOC, disait Pierre Georis, est
qu’une des conditions pour atteindre plus d’égalité
dans le système scolaire est le renforcement des coopérations inter-réseaux.
Lors de la deuxième journée de cette semaine sociale,
nous sommes donc passés à des études plus concrètes
avec l’étude des bassins scolaires.
Bernard Delvaux, chercheur au GIRSEF-UCL,
s’est posé la question de savoir si les bassins scolaires
étaient une piste crédible pour plus d’égalité dans le
système scolaire.
On est ensuite passés de la théorie à la pratique et ce
concept a été confronté à trois terrains forts
différents les uns des autres : Charleroi, qui a été
précurseur dans l’expérimentation, avec Frédéric
Ligot (MOC), la Province de Luxembourg avec
Jacques Malisoux (directeur de l’Institut Saint-Roch
à Marche), et Bruxelles avec Donat Carlier (secrétaire
de la Commission Consultative Formation-
Enseignement-Emploi).
Frédéric Ligot nous explique que, malgré un
contexte politique général compliqué, le projet pilote
lancé sur la région de Charleroi a pu être expérimenté
avec beaucoup de souplesse. L’objectif était de créer
une plateforme de concertation interréseaux avec
également les partenaires sociaux, pour traiter
collectivement de certaines thématiques. On a
montré que les acteurs de terrain sous-régionaux
pouvaient coopérer en dehors des clivages
traditionnels.
Jacques Malisoux suggère de suivre une
proposition riche de sens de Bernard Devos, délégué
général aux droits de l’enfant et Georges-Louis
Bouchez, membre du conseil de la jeunesse de la C.F :
fonder la scolarité secondaire sur un socle commun
n’orientant qu’à partir de la quatrième année du
cycle. Ne plus concevoir d’écoles secondaires
n’assurant qu’un seul type d’enseignement mais, par
bassins de vie, où les établissements se partageraient
les diverses options tant générales que techniques ou
professionnelles. Outre la non-concurrence visée
dans le projet de bassins scolaires que nous
connaissons, le vrai progrès serait d’assurer la mixité
sociale par les échanges entre étudiants de disciplines
différentes.
Donat Carlier nous fait remarquer que la question
de la démographie à Bruxelles va bouleverser
l’ensemble du système scolaire et cela préoccupe
fortement l’ensemble des décideurs politiques.

La fin de cette semaine sociale a été marquée par un
moment plus politique. Il a d’abord été question, avec
Jean Blairon, directeur de l’asbl Réalisation-
Téléformation-Animation, de traiter de la mixité
sociale et culturelle dans son rapport à l’école. Puis,
nous avons entendu les acteurs du bout de la chaîne
de l’enseignement, les universités, avec Michel
Scheuer, recteur des FUNDP et Bruno Delvaux,
recteur de l’UCL. Michel Scheuer est interpellé par
la question de la mixité sociale car beaucoup
d’acteurs de l’école sont formés à l’université et cette
dernière doit donc aussi se remettre en question.
Une de ses suggestions pour améliorer la mixité
sociale serait de garder dans les mêmes bâtiments les
classes générales, techniques et professionnelles.
Bruno Delvaux estime, lui, que les systèmes
scolaires performants sont ceux qui font progresser le
plus grand nombre et que la Communauté française
ne démontre pas cette capacité, sans doute faute,
entre autres, d’une valorisation suffisante des
enseignants, d’une autonomie des écoles et d’une
véritable politique de qualité à long terme.

Thierry Jacques, Président du Mouvement
Ouvrier Chrétien, a tiré les conclusions de cette
semaine sociale : “ La question du service public de
l’éducation, face aux inégalités engendrées par le
marché, et celle des moyens que nous nous donnons
collectivement pour assurer ce service public se
trouvent au coeur d’un projet de société qui s’écarte
radicalement de celui qui nous a conduit à la
situation de crise actuelle. Alors, faut-il commencer
par changer l’école ou par changer la société ? Nous
savons bien que l’école ne peut à elle seule résoudre
tous les problèmes que pose l’évolution de la société.
Et qu’il est évidemment difficile de développer une
école d’égalité dans un quasi-marché scolaire qui
entretient la compétition, la performance, la
distinction et le mérite. De faire de l’égalité scolaire
dans une société remplie d’inégalités. (...) Mais nous
ne pouvons accepter qu’en Communauté française
de Belgique, l’origine sociale des élèves et le capital
culturel de leurs parents soient aussi
surdéterminants dans leur parcours scolaire. Ni que
la ségrégation de notre système scolaire conduise à
une dualisation de plus en plus marquée des
établissements et à l’échec d’un très grand nombre
d’élèves, massivement issus des milieux populaires.
(...) Le rôle du politique doit être d’organiser un
pilotage du système éducatif qui le tient à l’écart du
marché et de sa logique de compétition, tout en
donnant aux acteurs l’autonomie de fonctionnement
nécessaire à la qualité pédagogique et à la prise en
compte des contraintes vécues sur le terrain.
C’est en ce sens que nous avons toujours défendu
l’idée des bassins scolaires. (...) C’est en ce sens
également que nous estimons urgent d’améliorer de
façon susbstantielle l’organisation de la gestion
globale du système éducatif, telle que la Déclaration
de Politique Communautaire l’a d’ailleurs prévu, en
retirant au Gouvernement et au Ministre de
l’Education sa fonction de pouvoir organisateur de
l’enseignement officiel, lui permettant ainsi
d’assumer pleinement et sans réserve sa mission de
régulateur. (...) Et enfin c’est aussi en ce sens que
nous sommes a priori plutôt favorables à un projet
de répartition des moyens scolaires selon le principe
d’une redistribution d’une partie des moyens vers les
écoles les plus mal loties.”

[11.Secrétaire de rédaction H&S

N° 17 Avril 2010

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