n°1 juillet 2005

S’humaniser grâce et avec les pauvres.

Coin lecture

Christian LÉONARD

Ce livre est le fruit d’une expérience humaine remarquable et il s’en dégage un appel puissant à plus d’humanité dans notre approche de la pauvreté. Les auteurs ont choisi de vivre pleinement la situation des exclus. Sans domicile fixe et sans ressource, Colette et Michel Collard - Gambiez sont aussi, par leur histoire, proches des ’inclus’. Il ne faut toutefois pas voir dans ce mode d’existence une tentative supplémentaire d’expérimentation sociologique. En effet, les auteurs manifestent une réelle empathie et une profonde fraternité à l’égard de celles et ceux qui sont en quête de la chaleur d’un regard et de la vérité d’une parole tout autant, voire plus, que du gîte et du couvert. Leur livre est parsemé de mises en garde contre les idées reçues au travers desquelles nous trahissons finalement une grande ignorance de ceux qui souffrent de l’absence de lien social. Les pauvres ne sont pas particulièrement solidaires entre eux, car ils n’ont rien à partager et manquent cruellement de stabilité. Ils ne veulent d’ailleurs pas se voir dans le miroir que leur proposent ceux qui partagent leur vie et qui leur rappelle leur propre déchéance. En outre, il est faux de penser que l’exclusion constitue un risque réel pour chacun d’entre nous. Ce risque n’est en tout cas pas équiprobable et son occurrence exige des conditions de vie qui, dès l’enfance, ont généré ces écorchés qui sont plus des non-enracinés que des déracinés. L’immense dénuement matériel, exacerbé par l’abondance et l’opulence ambiantes, ne doit cependant pas nous empêcher de voir, et surtout de prendre en considération, un tragique dénuement moral et psychologique, une demande insistante de dignité. Faire la charité, organiser des repas, prévoir des logements sont autant de manières de nous donner bonne conscience et de nous dédouaner de l’obligation de fraternité. Trop souvent, il nous semble normal qu’ils se contentent de ces dons matériels qui ne doivent pas devenir du confort ou dont nous nous considérons co-propriétaires. Sinon, comment expliquer ces files d’attentes humiliantes aux douches, le choix qu’on leur impose parfois en organisant simultanément et à des endroits différents l’offre d’un lit pour la nuit et celle d’un repas. Colette et Michel insistent pour que nos dons soient totalement gratuits et que, sous la forme d’argent, ils deviennent une occasion de recouvrer ou simplement découvrir le sentiment d’une certaine dignité. Une fois donnés, nos euros ne nous appartiennent plus et ils ne s’échangent pas contre le droit de contrôler leur utilisation. Leur nouveau propriétaire sait mieux que nous, même si cette perspective dérange notre ambition paternaliste, à quoi il doit les destiner. Une contrariété de taille pour les adeptes inconscients de l’efficacité et de la performance. En revanche, il est louable de rechercher un mode d’intervention qui permette réellement d’améliorer la situation des exclus, mais il est alors nécessaire de gommer ces a priori et d’envisager une construction ou reconstruction de leur lien social. Comme l’avait démontré Pierre Bourdieu, une part substantielle des déterminismes sociaux, de la réduction du ’champ des possibles’, s’explique par l’inégalité de l’accès à la culture.
Mais son caractère libérateur n’apparaît pas de manière évidente ni aux exclus ni aux inclus qui mobilisent encore trop peu cette culture, alors qu’elle permet indiscutablement de redonner confiance à ceux qui, lentement, à leur rythme, se l’approprient avec émotion et reconnaissance. Il est également essentiel de s’engager dans une ’hospitalité réciproque’ faite d’une réelle écoute, de regards partagés, d’un profond respect, et de quitter nos attitudes inquisitrices et réprobatrices, nos jugements qui semblent indiquer que, si nous avons mérité notre situation privilégiée, il nous faut admettre que l’exclu a sans doute mérité sa pauvreté. Notre empathie peut d’ailleurs être mise en défaut, dans le sens où nous en surestimons les qualités. Même après avoir souffert, il est illusoire de croire que nous pouvons comprendre la souffrance de l’autre. Elle reste sienne dans sa subjectivité et reste souvent ’in-ouïe’, laissant l’exclu dans son malheur, que Simone Weil définissait comme la conjonction de souffrances physiques, psychiques et sociales. Ce n’est donc pas en nous imposant, mais bien en nous proposant, que nous pouvons entrer dans une altérité identifiante, une altérité qui vient par l’autre. Enfin, les auteurs nous engagent, à l’instar d’un Ivan Illich ou d’un Serge Latouche, à mener une réflexion sur le sens du cercle de la consommation qui entretient la production, qui elle-même suscite la consommation. Il est urgent, pour des raisons tant sociales, qu’humaines ou écologiques, de vivre une véritable sobriété, et de mener une réflexion intelligente sur le concept de décroissance durable.

Collard - Gambiez Colette et Michel, Et si les pauvres nous humanisaient, Fayard, 2004.