n°4 juin 2006

RTBF : le nouveau contrat de gestion suffira-t-il pour sortir de la crise ?

La chasse incessante de l’audimat et la course derrière les grandes chaînes privées ont conduit la chaîne publique à la perte de son identité.
Un bon contrat de gestion allant dans le sens d’une réaffirmation des valeurs sûres du service public est indispensable pour recréer une radio-télévision de service public populaire et de qualité. Mais ce qu’il faut avant tout, c’est une prise de conscience des instances dirigeantes...

Jean-Paul PROCUREUR, Député régional et communautaire. Ancien journaliste à la RTBF

En février 2004, le présentateur du JT de France 2 (David Pujadas) était suspendu. Il avait annoncé erronément le retrait d’Alain Juppé de la vie politique.
A cette occasion, Bruno Masure (ex-présentateur) écrivait une lettre ouverte à son collègue : « Non, David, la " bourde " Juppé n’était pas une " maladresse ", comme tu l’as justifié à l’antenne, mais bien le résultat d’une politique éditoriale dévoyée, conséquence d’une fuite en avant dans l’info jugée " accrocheuse ". Que faire ? Stopper cette stupide course aux vrais-faux scoops, arrêter de singer TF1, puisque les téléspectateurs préféreront toujours l’original à la copie. En gros, ne plus prendre les téléspectateurs pour d’aimables benêts, mais au contraire parier sur leur intelligence, leur soif d’apprendre et leur envie de comprendre le monde qui les entoure… Ne plus désespérer tous ceux qui, comme moi, croient - plus que jamais ! - en la nécessité d’une télévision de service public forte et… crédible ! ».

Courir derrière la grande chaîne privée dans la chasse au scoop, tenter de l’imiter dans le ton de l’info et aussi, bien sûr, dans la mise à l’antenne de certains produits de variété (puisque aujourd’hui on ne parle plus d’émissions mais de produits !)... C’est bien le mal qui touche la RTBF.

Un contrat de gestion, aussi bon soit-il, est-il suffisant pour permettre à la chaîne publique de retrouver une véritable identité ? Hélas, non…
Mais j’ai aujourd’hui compris qu’il était nécessaire et les intentions exprimées jusqu’ici par la ministre de l’Audiovisuel nous semblent aller dans le bon sens : celui d’une réaffirmation des valeurs sûres du service public.
Il n’y a de ma part pas la moindre rancœur, le moindre souci de règlement de compte par rapport à mon passé au sein de cette maison. Mais je ne peux pas m’empêcher d’entendre le désarroi exprimé par nombre d’anciens collègues devant l’évolution de la RTBF, et de m’en sentir solidaire. Parmi eux, plusieurs professionnels de talent qui se sentent de plus en plus laissés sur la touche. Ils ne correspondent plus au profil recherché pour ces fameux nouveaux produits. Ils ne conviennent plus.

Une éclaircie quand même dans ce ciel sombre. Depuis quelques semaines, une certaine Annie Cordy prouve de façon magistrale que le jeunisme est l’une des plus grandes débilités de notre société actuelle.
Mais en attendant, derrière les communiqués qui masquent ce qui se passe, la réalité de la RTBF, c’est une radio-télévision qui perd des plumes chaque fois qu’elle court derrière le privé. Parce qu’elle perd le public qui était attaché aux valeurs sûres du service public sans pour autant conquérir cet autre public… qui préférera toujours effectivement l’original à la copie.
C’est au nom de ce public, celui qui a fui, mais surtout celui qui s’accroche encore que nous avons le devoir de nous intéresser au fonctionnement de la radio-télévision de service public.

Les axes du nouveau contrat de gestion

Plusieurs axes développés par Fadila Laanan vont donc dans le bon sens. Un très bon exemple (et volontairement, je ne parlerai pas seulement de l’info), c’est cette façon d’insister sur le retour de la vraie variété de façon mensuelle avec une émission qui s’inspire du terreau de la communauté française… et de faire référence à Zigomaticorama.
Il n’est bien sûr pas question de refaire ce qui a été fait, mais cet exemple montre dans quel sens il faut aller.

Parmi les axes développés par la ministre dans son projet du contrat de gestion, on trouve aussi la nécessité d’une présence quotidienne d’information de proximité à la RTBF. C’est fort bien d’insister là-dessus. Mais il faut dire que ce n’est pas le cas pour l’instant. On a trop tendance aujourd’hui à confondre l’info « people » avec l’info de proximité.
Je persiste à croire que la RTBF a perdu des plumes en se désinvestissant de l’information régionale. Elle pourrait réinvestir dans le créneau et une formule de collaboration avec les télévisions locales (sur pied d’égalité) est possible.

Autre point positif : la mise en valeur d’une émission relayant le travail associatif. Cette émission existe, elle s’appelle « ça bouge ». Reste à lui donner certains moyens et à ne pas la diffuser au milieu de la nuit.

Mais je voudrais surtout m’attarder sur la médiation. Un service de médiation entre la RTBF et son public ne suffit pas. Il faut recréer une véritable émission qui y soit consacrée .
Une radio-télévision de service public se grandit en permettant à ses auditeurs-téléspectateurs de venir exprimer sur un plateau (face aux professionnels concernés) leurs remarques, leurs critiques sur tel choix de programmation, sur telle façon de traiter un événement…

Publicité, contrat de confiance et indépendance journalistique

Parmi toutes les auditions que nous avons eues, deux m’ont particulièrement impressionné.
Je commencerai par celle qui m’a plutôt inquiété : celle du patron de la RMB (Régie Média Belge) qui nous a clairement dit : « Laissez-nous travailler sans contrainte au niveau de la publicité : plus d’interdits ni en ce qui concerne les coupures, ni les produits (médicaments, alcool…) ».

Dans ce contexte, le fait de ne pas avoir cédé sur la « règle des cinq minutes » me semble une bonne chose [1] Et je voudrais répéter cette formule d’un professionnel des émissions pour enfants : « La règle des cinq minutes à la RTBF, c’est comme une réserve naturelle au sein d’un paysage urbain dévasté… ».

Et puis, il y eut l’audition de Jean-Jacques Jespers qui, lui, a dit : « Pourquoi pas une RTBF sans pub, au moins sur l’une des deux chaînes ?Ce serait un excellent argument concurrentiel ».
Discours séduisant, discours à ne pas oublier, même si l’on sait que les contraintes budgétaires de la Communauté française rendent son application immédiate très difficile.
Mais il n’est pas interdit de creuser cette idée, et même de la creuser sérieusement.

En attendant, la pub est là et se pose la question du verrou des 25%. Pour nous, ce n’est pas un problème dans la mesure où l’on n’augmente pas son volume horaire. Le taux de 25%, malgré tous les efforts de la RMB, n’est pas atteint actuellement. Ceci est lié aux problèmes d’audience de la RTBF et je persiste à croire que c’est en retournant vers les valeurs sûres du service public que la chaîne peut renforcer son audience.

Mais le professeur Jespers n’a pas parlé que de la publicité. Il a aussi évoqué la gestion de la maison RTB. Il a insisté sur la nécessité d’un débat sur les objectifs des gens que l’on choisit pour la conduire.
Il a parlé de contrat de confiance. Le premier interlocuteur de la hiérarchie doit bien sûr rester le conseil d’administration. Mais ce véritable débat a-t-il eu lieu jusqu’ à présent ? Exemple : « Comment tel représentant de la hiérarchie se situe-t-il par rapport à la mode de " l’infotainment" [2]
Je ne crois pas que le vrai débat approfondi ait eu lieu jusqu’à présent…

Je voudrais encore relever deux points qui me semblent intéressants dans les propositions d’Ecolo ; tout d’abord, le projet d’une émission mensuelle à une heure de grande écoute sur les grandes questions de société : pauvreté, altermondialisme, sécurité routière... Et, d’autre part, l’idée de se fixer des objectifs chiffrés pour le sauvetage des archives de la RTBF.

A propos de la volonté du MR de vouloir ajouter de nouvelles règles pour assurer l’indépendance des journalistes, je crois que les règles existent. Il suffit de veiller à ce que la hiérarchie les respecte. En tout cas, je ne vois pas en quoi le MR serait mieux placé que n’importe quel autre parti pour s’ériger en grand défenseur de l’indépendance journalistique.

Pour terminer, quelques mots à l’adresse de notre partenaire PS. On a plusieurs fois évoqué, au cours de nos débats, la fameuse majorité absolue du PS au conseil d’administration de la RTBF.
C’est la situation actuelle. Elle peut changer, mais le poids socialiste restera de toute façon important.
J’écrivais, en introduction, que le meilleur contrat de gestion du monde ne suffirait pas pour recréer une radio-télévision de service public populaire et de qualité.
Il faut pour cela une prise de conscience. Une sorte de sursaut au sein des instances dirigeantes de la RTBF. Et incontestablement le PS possède une grande partie des clés qui peuvent déclencher ce sursaut… Nous pouvons dès lors demander à nos partenaires d’avoir bien ceci à l’esprit : être critique vis-à-vis de la RTBF, ce n’est pas lui porter préjudice, c’est lui prouver qu’on l’aime encore.

[1.Pas de publicité cinq minutes avant et cinq minutes après les émissions enfantines.

[2« Infotainment » : contraction des mots « information » et « entertainment ». Formule qui consiste à présenter l’information avec un sigle « variété ».? »

n°4 juin 2006

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