N° 19 novembre 2010

Quel avenir pour notre enseignement supérieur ?

Début 2010, Jean-Claude Marcourt, Ministre de l’Enseignement supérieur de la Communauté française, a organisé une table-ronde sur les objectifs et l’évolution de notre enseignement supérieur. Les questions qui y ont été abordées étaient nombreuses, deux d’entre elles ont été fortement médiatisées : la création d’un quatrième pôle académique et la réduction du coût des études.
Cet article analyse ces deux éléments et développe également cinq enjeux fondamentaux pour l’avenir de l’enseignement supérieur qui n’ont pas été suffisamment approfondis par la table-ronde.

par Pascal Henry [1]

Dans le prolongement de la Convention de Lisbonne
(1997), les Ministres européens de l’Enseignement
supérieur ont lancé en 1999 le processus de Bologne,
afin d’élaborer un cadre commun pour l’enseignement
supérieur.
A ce jour, 47 pays se sont déjà engagés dans le cadre
de ce processus : cela témoigne à la fois de l’ampleur
de la dynamique et de la souplesse des mécanismes
de collaboration.
En 11 ans, des éléments très importants et concrets
ont modifié notre enseignement supérieur :
valorisation des études par le système des crédits,
structuration des formations en 3 cycles
(baccalauréat, master et doctorat), comparabilités
des diplômes (supplément au diplôme), échanges et
mobilité des étudiants et des formateurs dans
l’espace européen, regroupement de l’offre
d’enseignement,…

Le Ministre de l’Enseignement supérieur de la
Communauté française Jean-Claude MARCOURT a
organisé début 2010 une table-ronde sur les objectifs
et l’évolution de notre enseignement supérieur.
200 personnes représentatives des acteurs concernés
ont participé à une quarantaine de réunions,
organisées autour de 6 groupes de travail :
* Démocratisation des études
* Evolution du paysage institutionnel
* Statut des personnels
* Offre d’enseignement
* Ouverture à la société
* Financement

Cette initiative a l’inconvénient de ses mérites.
Pour la première fois, une large consultation des
acteurs a mobilisé autour d’une même table recteurs
et directeurs, organisations syndicales et étudiantes
des Universités, des Hautes Ecoles, des Ecoles
supérieures des Arts et de l’enseignement de
promotion sociale.

Les questions abordées sont vaste ; les analyses,
arguments et propositions sont détaillés dans les
rapports des groupes de travail.
Le rapport final de synthèse a été présenté fin mai. Il
comprend une bonne vingtaine de pages.

Deux éléments du rapport ont été abondamment
médiatisés : la création d’un 4ème pôle académique
autour de l’Université de Mons et la réduction du
coût des études.
Nous allons commenter ces deux éléments et
développer ensuite 5 enjeux fondamentaux pour
l’avenir de l’enseignement supérieur, qui ont été, de
notre point de vue, soit insuffisamment approfondis
par la table-ronde, soit même qui en ont été absents.

Mons, un quatrième pôle ?

Depuis que « Bologne » s’est imposé dans le discours
politique sur l’enseignement supérieur, et singulièrement
depuis l’adoption du décret « Bologne » en
2004, l’orientation qui a prévalu consistait en un
regroupement des Universités et des Facultés
Universitaires autour de 3 Académies : Louvain (avec
les Facultés de Namur, Saint-Louis et les FUCAM),
Wallonie-Bruxelles (ULB, Université de Mons-
Hainaut, et Facultés polytechniques de Mons) et
Liège (avec la Faculté de Gembloux).
Des regroupements à Mons (sans les Fucam) ont maintenant, avec les appuis politiques que l’on
devine, voler de ses propres ailes et créer un 4ème
Pôle académique, au grand dam de l’ULB qui se
verrait ainsi limitée à la Région
bruxelloise !

Au-delà d’une joute entre Mons et
Bruxelles, ces débats autour de la
question des Pôles académiques mettent
bien en évidence l’absence de
programmation de l’offre d’enseignement
supérieur dans l’espace Wallonie-
Bruxelles. Au nom de l’autonomie et de la
liberté des réseaux, des institutions
universitaires géographiquement proches
(parfois dans la même ville) s’intégreront
dans des Pôles différents.
En outre, on assiste depuis plusieurs
années à une décentralisation de l’offre
des Universités. C’est surtout le cas pour l’ULB et
l’UCL, qui ont organisé des baccalauréats et des
masters dans la Province du Hainaut. Ceci participe
davantage d’un positionnement stratégique
concurrentiel entre nos deux principales Universités
et d’un souci de capter la clientèle. Ces intérêts, pour
légitimes qu’ils soient, ne nous semblent pas
cohérents avec les discours (plaintifs) de ces mêmes
institutions sur l’insuffisance des subsides publics
accordés aux missions d’enseignement et sur les
nécessités de regrouper des institutions pour
atteindre une taille critique sur le plan international.
L’avenir de l’enseignement supérieur (universitaire)
passe par une planification de l’offre sur le « petit »
territoire Wallonie-Bruxelles (à l’échelle
européenne), à l’inverse des tendances centrifuges
qui se multiplient, souvent avec la bénédiction ( !) des
politiques.

Les études supérieures gratuites

Autre mesure phare de la table-ronde : le coût des
études. Le Gouvernement de la
Communauté française s’est précipité
pour faire adopter un décret limitant le
coût des études. Belle initiative, bien
médiatisée, assez populaire.
Ce décret suscite cependant plusieurs
interrogations.
D’abord sur le tempo. Pourquoi
l’adoption de ce décret alors que les
finances publiques sont dans une période
de vaches maigres ?
Pourquoi cet empressement à adopter un
décret sur un seul thème de la table-ronde ?
Les mauvaises langues prétendront que le contexte
électoral aurait favorisé cette tactique. Le risque est
bien réel que les autres propositions de la tableronde,
moins spectaculaires et moins médiatisables,
soient renvoyées aux calendes grecques.

Ensuite des interrogations sur la portée
des mesures. Rappelons que ce décret
« gratuité » accorde la gratuité des études
supérieures aux boursiers, réduit le coût
des études pour les étudiants de condition
« modeste » et interdit l’indexation des
frais d’études jusqu’en 2015.
Personne ne peut sérieusement s’opposer
à faciliter l’accès aux études en en
diminuant le coût.
Mais l’option est-elle judicieuse ? S’est-on
préalablement assuré de l’application
correcte des dispositions sur les frais
d’études admissibles ? Malgré l’adoption
d’une réglementation en 2006, il reste
aujourd’hui pas mal de disparités
(objectivables ?) entre les établissements
d’enseignement supérieur sur le coût des études, leur
montant, mais aussi sur les frais couverts (livres et
syllabi, voyages d’études, accès aux laboratoires,
matériel pédagogique…).
Une évaluation et une harmonisation de l’application
des règles sur le coût des études sont des préalables
à toute modification.
Enfin la non indexation des frais d’études jusqu’en
2015 risque d’inciter certains établissements à
facturer des suppléments, voire à retirer de la liste
des frais qui étaient auparavant couverts par les
droits d’inscription, ce qui ne pourrait que renforcer
les disparités et freiner l’accès aux études
supérieures.
On le voit : la « gratuité » est un leurre et il n’est pas
sûr que ce soit le meilleur moyen de garantir l’égalité
d’accès.

La table-ronde a largement mobilisé les acteurs de
l’enseignement supérieur, avec toute la difficulté
dans cette dynamique participative, de dégager des
consensus forts autour de quelques
propositions prioritaires.
D’où le flou – pour ne pas dire le
scepticisme – qui entoure la suite : quel
sort le Gouvernement (et le Parlement)
va-t-il réserver aux autres propositions ?
Comment sera organisée une véritable
concertation sur ces propositions ?
Quelles sont les priorités de la
Communauté française ?

Autant de points d’interrogation qui ne
doivent pas nous empêcher de prolonger les travaux
de la table-ronde car les enjeux sont fondamentaux.

Universités et Hautes Ecoles : des petits pas

Notre système d’enseignement supérieur binaire
(Universités-Hautes Ecoles) n’est pas le modèle le
plus répandu en Europe.
On peut imaginer qu’à (moyen ?) terme, l’Espace
européen favorisera la reconnaissance d’un seul type
d’établissement. C’est déjà le cas aujourd’hui pour la
reconnaissance et la terminologie des diplômes.
C’est pourquoi on assiste depuis 1995 à un lent
processus de regroupement. De 130 établissements,
il ne reste plus que 21 Hautes Ecoles et ce nombre va
encore considérablement se réduire.
La table-ronde suggère des pistes intéressantes :
regroupement en Pôles académiques des Universités,
des Hautes Ecoles, des Ecoles supérieures des Arts et
des établissements d’enseignement supérieur de
promotion sociale ; Confédération pour la recherche
et le 3ème cycle ; coorganisation et codiplomation.

Mais les termes utilisés révèlent les hésitations des
acteurs : on parle de regroupement « progressif,
obligatoire et exclusif (…) sur une base volontaire et
de projet commun », d’ « une logique territoriale (…)
ou une logique de réseau ou de caractère, sans
exclusive et sans fermeture ».
Ces appréhensions mutuelles s’enracinent dans une
relative méconnaissance des autres structures
d’enseignement supé-rieur. Tout ce qui
concourt au décloison-nement doit être
sérieusement encouragé. C’est plutôt le
contraire qui se passe jusqu’à présent.

Même si le modèle flamand de
regroupement contraint paraît être aux
antipodes de notre culture de concertation
et de consensus volontaire, il est
nécessaire que le Gouvernement fixe
rapidement un cadre clair pour les Pôles,
avec des incitants (financiers et de
programmation), y compris pour les
coorganisations et les codiplomations.

Comme déjà évoqué plus haut à propos
des Universités, les institutions
d’enseignement supérieur sont traversées par des
courants contradictoires : d’une part une tendance à
regrouper et à centraliser les structures juridiques,
les lieux de décisions et de consultations, les services
centraux communs ; d’autre part une propension
« expansionniste », qui consiste à présenter, au plus
près du milieu de vie des étudiants-clients, l’offre
maximale de formations, au nom de l’argument
politiquement correct de la proximité.
« La Communauté Wallonie-Bruxelles se doit de
présenter une offre d’enseignement supérieur de
qualité et de proximité, accessible à tous, couvrant
l’ensemble des disciplines et des besoins sociétaux
(…) » affirme le table-ronde dès la 1ère page de son
rapport. Et aussi « Il est constaté (par qui ?) que cette
proximité est cruciale pour l’étudiant en 1ère année
d’études de bachelier ».
Sans nier l’importance de la proximité, particulièrement
pour l’étudiant de 1ère année d’études
supérieures, est-on sûr, si l’on tient compte des
possibilités budgétaires, qu’on peut organiser une
offre d’enseignement qui soit à la fois de qualité et de
proximité ? Autrement dit, est-il vraiment pertinent
de maintenir (voire d’ouvrir) des formations
d’enseignement supérieur dans toutes les villes
wallonnes de plus de 10.000 habitants ? Si la priorité
va à une offre de qualité, comment faire le deuil d’une
certaine proximité ?

La formation tout au long de la vie

L’enseignement supérieur doit s’adapter à l’évolution
de la société et permettre de se former tout au long de
la vie. Le rapport de la table-ronde invite les
institutions d’enseignement supérieur à « intégrer
cette notion d’apprentissage tout au long de la
vie, dans leur culture, leur stratégie et leur
organisation ». Comment ? En évoluant vers la
modularisation des programmes, en adaptant le rôle
et les spécificités de l’enseignement supérieur de
promotion sociale et en facilitant l’accès sur base de
la valorisation des acquis de l’expérience (VAE).

A propos de la VAE, nous ne pouvons pas
manquer de souligner l’écart entre les
discours (politiques) officiels, qui
suggèrent de développer l’accès aux
études par la VAE, et les pratiques. Cellesci
sont marquées par la culture
bureaucratique et les contrôles excessivement
tatillons de l’administration. Les
règles de financement n’incitent pas à
accueillir des étudiants « VAE », puisque
leur subventionnement est conditionné
par leur réussite. Alors que
l’accompagnement de ces étudiants
nécessiterait davantage de moyens, ils
sont moins bien « financés » !

Un nouveau dispositif est en cours d’élaboration pour
organiser les VAE dans les Hautes Ecoles. Les
intentions paraissent louables, mais il semble qu’on
s’oriente vers une centralisation accrue, sous
l’influence de certains qui craignent qu’en laissant
l’autonomie aux Hautes Ecoles pour l’admission
VAE, une concurrence déloyale s’installe.
Pourtant une plus grande responsabilisation et
davantage d’autonomie pour les institutions sont de
meilleurs atouts pour valoriser les acquis de
l’expérience de chaque étudiant, car ils permettent un
accueil et un accompagnement pédagogique
personnalisés, adaptés en fonction des parcours de
chacun.

L’accès aux études supérieures

Tout le monde est en principe d’accord pour dire que les
études supérieures doivent être accessibles au plus grand
nombre. C’est l’enjeu de la démocratisation, souligné à
travers l’objectif de l’Europe de la connaissance, inscrit en
lettres capitales dans la déclaration de Lisbonne. Mais pour
y arriver, les voies sont multiples, les moyens divergent.
On l’a évoqué plus haut : certains défendent la gratuité des
études supérieures (ou en tous cas la gratuité pour les
personnes économiquement moins favorisées et la
limitation des coûts pour les autres). D’autres mettent en
exergue la promotion de la réussite et les dispositifs de
remédiation à l’échec, surtout pour la première année
d’études supérieures. La motivation des étudiants est un
facteur important de réussite.
Ce sont des pistes intéressantes, à approfondir. Il y a un
autre obstacle important : le fossé entre le secondaire et le
supérieur, entre lesquels il y a lieu en priorité d’établir des
passerelles. Le décret « missions » est un pas
intéressant : il permet de mieux cibler les
compétences attendues au terme des études
secondaires. Le travail doit être poursuivi pour
que ces deux mondes apprennent à mieux se
connaître, à se respecter, et surtout pour que le
parcours de formation soit davantage marqué
par la continuité que par la rupture.
C’est un chantier dans lequel les acteurs du
secondaire et du supérieur devraient prioritairement
se plonger.

L’ouverture aux milieux professionnels

Autre grand défi : de meilleures collaborations entre
l’enseignement supérieur et le monde professionnel.
Ce sont deux mondes qui parfois se connaissent mal, qui
ont certaines représentations stéréotypées l’un de l’autre.
Collaborer, associer les acteurs « professionnels » aux lieux
de formation, confronter les logiques et les points de vue,
cela n’implique pas de renoncer à ses propres valeurs et
finalités. Les appréhensions (légitimes) des acteurs de la
formation d’être assujettis aux logiques de l’entreprise
doivent être dépassées. Il faut oser le dialogue, plutôt que
de s’enfermer dans sa tour d’ivoire.

L’ouverture passe bien sûr par un renforcement des
activités pédagogiques comme les stages, les travaux de fin
d’études, les mémoires, les travaux de recherche, la
formation continuée. Elle pourrait aussi être grandement
facilitée par des passerelles pour les formateurs entre
l’entreprise et les établissements d’enseignement supérieur.
Les règles statutaires des enseignants privilégient
aujourd’hui ceux qui font une carrière complète
d’enseignant à temps plein. Sans négliger les conditions
sociales, il y a tout intérêt à favoriser l’arrivée de « professionnels
de terrain » dans l’enseignement supérieur :
reconnaissance d’ancienneté, possibilités de partager son
travail entre le terrain et la formation (sans perte de
salaire), incitants pour alterner les activités au cours de sa
carrière…
La qualité de l’enseignement supérieur, ce n’est pas
seulement l’affaire d’une Agence, d’indicateurs, de
processus ; c’est aussi (surtout ?) la qualité de ses
formateurs.

Privatisation et financement

Dans l’Europe libéralisée, où rien ne peut entraver la libre
concurrence entre les biens et les services, l’enseignement
est menacé. Certes le monde de l’entreprise ne risque pas de
s’attaquer aux pans non rentables de l’enseignement.
L’enseignement fondamental et l’enseignement secondaire
général (de transition) ne sont pas des cibles privilégiées. Il
pourrait en être tout autrement de l’enseignement
secondaire qualifiant et surtout de l’enseignement
supérieur.
Certaines écoles « privées » existent déjà dans notre pays,
et elles ne manquent pas de jouer sur les ambiguïtés pour se
présenter comme des institutions « reconnues »
par les autorités publiques. On sait aussi qu’à
l’étranger, notamment dans les pays anglosaxons,
les universités « privées » sont
nombreuses.

Le rôle des pouvoirs publics est fondamental à
cet égard : il lui revient de réguler, de
réglementer, de financer et de contrôler l’offre de
formation.
Or la menace de privatisation de l’enseignement
supérieur nous inquiète pour plusieurs raisons.
D’abord parce que les acteurs eux-mêmes de
l’enseignement supérieur ne semblent guère s’en
préoccuper ; la table-ronde n’a pas cru bon d’en faire un
sujet spécifique. Ensuite parce qu’elle est déjà à l’oeuvre,
sans susciter de réaction décidée des autorités (plus
enclines à contrôler les institutions agréées). Et surtout
parce que lutter contre la privatisation, c’est renforcer les
moyens de l’offre « publique » d’enseignement. Il faut bien
reconnaître que sur ce point, la table-ronde est décevante,
car si le principe de l’augmentation des enveloppes est
réaffirmé, on ne trouve dans le rapport ni d’évaluation
financière des propositions, ni de hiérarchisation des
priorités. Voilà bien une des limites fondamentales à ce
genre d’exercice : le politique n’étant pas comme tel
impliqué dans la concertation, les participants font le choix
d’éviter le sujet « qui fâche », conscients de la rareté des
moyens et des risques de déshabiller l’un pour habiller
l’autre.
C’est en renforçant le financement de toutes les institutions
de l’enseignement supérieur que l’on empêchera les
tentatives de privatisation et que l’on favorisera l’accès du
plus grand nombre aux études supérieures.

En somme, il est urgent que le Gouvernement et le
Parlement de la Communauté française se saisissent du
dossier dans sa globalité. Bien au-delà des conclusions de la
table-ronde, ils doivent s’atteler à définir un plan ambitieux
pour l’avenir de notre enseignement supérieur, avec des
objectifs, un calendrier, des moyens.

[11.Président du comité de rédaction H&S, chargé de missions à la haute école Louvain en Hainaut

N° 19 novembre 2010

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