n°6 décembre 2006

Pourquoi la relation entre occidentaux et musulmans est-elle si difficile ? Parce que toute vérité présente des lacunes...

Nous sommes heureux de pouvoir vous présenter une synthèse des réfle­xions publiées par Jean-Paul Vermassen, Aumonier Général de l’A.C.W. dans la li­vrai­son de septembre 2006 du « Gids op Maatschappelijk Gebied ». L’A.C.W est le Mouvement Ouvrier Chrétien flamand. L’obligation d’être court nous con­traint à omettre d’utiles nuances. Que l’auteur et le lecteur veuillent bien nous pardonner.

Jean HALLET, Ancien Président du Centre pour l’égalité des chances

J.-P. Vermassen constate que la crise du nationalisme arabe et l’absence de perspective de l’islamisme fonda­men­­taliste place l’Islam à l’avant-plan de la scène européenne. « Est-ce que l’Islam européen devient le guide pour sortir de l’im­passe mon­diale ? Ou les jeunes mu­sul­mans bien inté­grés (en apparence seule­ment ?) sont-ils dans les pays euro­péens l’avant-garde d’une nou­velle expan­sion de l’Islam fondamentaliste ? » Par ailleurs, personne ne semble en mesure d’ar­rêter le dis­tan­ciement entre l’Ouest et l’Islam. De­­puis le 11 septembre 2001 règne la dictature de l’angoisse irrationnelle et de la pensée hostile. Le rêve d’une vie sociale multiculturelle subit les coups de la critique. Cette pensée bien intention­née sous-estime la dynamique complexe de la plu­ralité des cultures. Elle veut éradiquer les formes inacceptables de l’exclusion et de l’intolé­rance. Mais les valeurs culturelles et religieuses ne se prêtent pas à une synthèse rationnelle. Le rêve d’une vie sociale multiculturelle ne peut apai­­ser l’angoisse des peuples parce qu’il ne prend pas en considération les inévitables ten­sions entre les cultures et les personnes. Sans sous­-estimer l’influence des facteurs politiques (l’ancien colonialisme européen et l’hégémonie américaine) ni les facteurs économiques (les ri­chesses pétrolières et gazières), l’auteur entend cen­trer son analyse sur le rôle de la culture et de la religion dans la tension entre l’Occident et l’Islam. L’exclusion sociale des musulmans et le fait qu’ils soient minoritaires dans les pays occi­den­taux accentuent leur identification culturelle et religieuse.

Dépasser le relativisme et l’universalisme

L’établissement de bonnes relations entre l’Occi­dent et l’Islam requiert un concept correct de l’in­ter­culturalité. Il faut dépasser le relativisme et l’universalisme. Cela paraît bien beau de pro­clamer l’équivalence de toutes les cultures et de toutes les religions mais « cela ne marche pas ». En réalité, toutes les cultures ne sont pas égales ni équivalentes sur le plan de l’humanité et de la justice. La référence à l’universalité ne prend pas en compte les inévitables particularités de chaque culture et de chaque religion. En outre, la prétention à l’universalité suscite des ressenti­ments et a provoqué beaucoup de malheurs dans l’histoire. Il ne faut pas considérer l’autre culture ou l’autre religion comme complémen­taire en­core moins comme fausse ou dévoyée mais comme un espace de différence.

« Nous et eux » dans la différence

Non plus « nous et eux » la main dans la main mais « nous et eux » comme une relation de dif­férence irréductible. Penser en termes de diffé­rence est un mode de réflexion en réalité très dy­n­a­­mique : la libre confrontation entre acteurs en dialogue est essentielle. Ainsi un changement est rendu possible chez tous les intéressés. C’est pré­cisément en laissant avec bienveillance un es­pace à l’échange des spécificités culturelles et re­li­gieuses que l’on contribue à repérer et corriger ses propres insuffisances. L’attitude de base dans cette approche est le respect de la spéci­ficité de la culture et de la religion de l’autre. Res­pecter l’humanité dans l’autre signifie aus­si aider l’autre à identifier ses insuffisances. C’est ain­si que se re­nouvellent culture et religion en recevant de l’autre ce qu’elles ne peuvent trouver chez elles. Il est fait place à la vulné­rabilité de l’un et de l’autre. Il s’agit d’une mo­destie fondamentale qui s’exprime dans l’atten­tion envers l’autre.

J.-P. Vermassen, tout en soulignant que l’Islam comme le christianisme occidental sont traversés de courants diversifiés, doit bien pour la clarté de l’exposé recourir à une typologie de « l’homo secularis » occidental et de « l’homo islamicus ». « L’homo secularis » est un être rationnel dont la langue est celle de science. Il se comporte sur la scène internationale comme un gagneur. L’é­thique n’est pas un système théolo­giquement im­posé mais un projet de vie que l’homme doit sans cesse développer lui-même. La moralité est né­gociable. « L’homo secularis » voit « l’homo islamicus » comme une menace contre un pro­jet de société moderne. « L’homo islamicus » est un être religieux. La révélation co­ranique et l’enseignement du prophète Mahomet dirigent sa vie. Sa langue est celle de la théologie. Il a été colonisé par l’Ouest. Il ha­bite dans les pays des per­dants. Sa religion n’est pas dirigée par une ins­titution centrale. Un imam tire sa légitimité de la reconnaissance d’un groupe de prati­quants. Le musulman voit le monde en deux camps : la communauté mu­sul­mane d’une part et d’autre part tous ceux qui n’y appartiennent pas. Il a tendance à voir en l’autre un ennemi.

Homo secularis et homo islamicus

Chrétiens et musulmans se considèrent les uns et les autres comme les porte-drapeaux de l’hu­ma­nité. « L’homo secularis » se voit en défen­seur d’une vérité universelle : la liberté et les droits de chaque personne humaine. Ces valeurs doivent être protégées des agressions provenant de l’extérieur. « L’homo islamicus » se voit lui en défenseur d’une vérité menacée par la frivoli­té, le consumérisme, l’exploitation publique du corps de la femme et l’atteinte aux traditions. Les deux mondes s’affrontent. Le dialogue est dif­­ficile parce que les mots n’arrivent pas à ex­pli­ci­ter clairement pour l’autre les valeurs aux­quelles on tient. La confusion naît du fait que les mêmes termes revêtent des significations diffé­rentes.

Il ne faut pas considérer cette grande différence comme un obstacle insurmontable. Dans cette dif­férence se situe l’amorce d’un vrai dialogue. Elle est l’ooccasion pour chacun de corriger les erreurs d’interprétation. L’Islam, tout comme « l’Occident des Lumières », doit accepter sur bien des points des corrections et des améliora­tions. Le défi est : qui initiera la première ap­proche ? Qui entamera un dialogue ouvert ? Qui sera prêt à re­con­naître ses propres la­cunes ? Qui osera mettre en marche sa propre évolu­tion en lan­çant un appel à l’autre ?

En conclusion, l’auteur rappelle son point de dé­part réaliste. Actu­el­lement, les pers­­pectives des re­la­tions entre l’Ouest et l’Islam sont obs­curcies par la vio­lence, l’incompré­hension et l’aveu­gle­ment de la peur et de la haine. Cela peut en­core durer un bout de temps. L’issue est étroite et raide. Mais de part et d’autre existent des guides qui trouvent le che­min de la ren­contre. Ils sont encore peu suivis par les diplo­mates, les po­li­tiques et le public. La diffé­rence peut con­duire à la destruction ou l’auto­destruc­tion d’un des deux. La destruction peut être le fait de l’autre ou de soi-même. Le para­doxe est que la différence peut signifier soit la fin, soit un vrai nou­veau commencement. Le brouil­lard est épais entre ciel et terre mais le so­leil n’a pas dis­paru de l’univers.

J.-P. Vermassen termine par un appel au monde associatif et aux politiques. Pour ouvrir la voie, il suggère d’abord des initiatives pour renforcer la justice « ici et là-bas ». Mais il pense tout autant qu’il faut en nos milieux faire place à la réflexion et au débat sur la différence. Il propose de dé­pas­­­­ser le concept moderne trop étroit de la ra­tio­na­lité et de renoncer à la mé­fiance à l’égard de l’an­cienne dominance de la religion et de l’Eglise. Pouvons-nous quitter une déconfessionnalisa­tion surannée ? Il ne s’agit pas là d’un plai­doyer en faveur de la restaura­tion de piliers re­pliés sur eux-mêmes. Cela si­gni­­fie que le souci d’ouver­ture doit trouver sa source dans l’atten­tion à sa propre inspiration. Nos mouvements ne peuvent pas continuer à ca­cher la spécificité unique de leurs valeurs et à les laisser supplan­ter par une politique de neu­tralité. Le plura­lisme éteint fina­lement l’inspira­tion et ouvre la voie au fon­da­me­ntalisme. L’élan pro­gres­siste sera fait de­main en pensant la dif­fé­­rence entre les cultures, les con­cep­tions de vie et les reli­gions. Un dia­logue hon­nête et actif entre occi­dentaux et mu­sul­mans pourrait conforter cette thèse.