N°16 Janvier 2010

Pierre Harmel, un homme de conviction et de paix

Jean HALLET, [1]

Pierre Harmel est issu d’un milieu chrétien et patronal.Son ancêtre,
Léon Harmel, fut à la fin du XIXème siècle un industriel
dont le comportement social annonçait l’encyclique
« RerumNovarum » qui fut aussi la charte du mouvement ouvrier
chrétien.
Son père, le liégeois Charles Harmel, fut un dirigeant
de l’association des patrons catholiques. Pierre
Harmel, après des humanités chez les jésuites, fit ses
études de droit à l’Université de Liège où il enseigna
lui-même par la suite.

L’Association Catholique de la Jeunesse Belge
(A.C.J.B.) fut le cadre où il se forgea une solide
formation religieuse et sociale qui inspirera tout son
engagement politique ultérieur. C’est là aussi qu’il
noua de grandes amitiés telles que celle d’André
Molitor, plusieurs fois son Chef de Cabinet avant
d’être celui du Roi Baudouin.

De 1950 à 1973, Pierre Harmel fut ministre dans 9
des 11 gouvernements que comptera la Belgique. Il
terminera sa carrière officielle en 1977 comme
Président du Sénat. Son influence fut déterminante
d’abord en matière scolaire, ensuite en politique
étrangère. De nombreuses autres réalisations
mériteraient d’être rappelées mais nous nous
limiterons au « Centre Harmel » et au Statut de la
Radio-Télévision du service public.

Le Centre Harmel

Après avoir été un des fondateurs très actif du P.S.C.,
Pierre Harmel fut élu député de Liège en 1946.
Très tôt, il propose à la Chambre des Représentants
la création d’un centre de recherche pour la solution
des problèmes communautaires. Ainsi naquit en
1948, le « Centre Harmel » dont les travaux seront
une référence pour les réformes institutionnelles.
Cette initiative reflète déjà une méthode qui
déterminera sa politique : réfléchir, dialoguer et
initier l’entente.

Le Pacte Scolaire

En 1950, le P.S.C. conquiert la majorité absolue dans
les deux Chambres et Pierre Harmel est nommé
Ministre de l’Instruction Publique, fonction qui
n’avait plus été attribuée à un catholique depuis
longtemps.
Toutes les écoles devaient faire face à un
accroissement important du nombre d’élèves en
raison de la volonté des parents de donner à leurs
enfants une formation plus poussée.
A l’époque, l’Enseignement Catholique était peu
subsidié et devait réclamer un important minerval.
Ainsi se créait une inégalité entre les parents du
réseau libre et ceux de l’officiel et leur liberté de choix
s’en trouvait limitée.
Pierre Harmel corrigea cette situation tout en
s’efforçant, en même temps, de répondre aux besoins
des écoles publiques. Il réduisit aussi les écarts de
rémunération entre les enseignants des deux réseaux.
Par la création de « Commissions Mixtes » il a
vainement tenté de susciter une concertation entre
les responsables du libre et de l’officiel.
Sa sincère volonté d’entente a été incomprise par les
dirigeants de l’opposition dont les critiques furent
aussi virulentes qu’injustes.
Sa recherche d’équilibre se heurta aussi des
réticences de certains P.S.C. et de quelques membres
de la hiérarchie religieuse.

En 1954, le P.S.C. est rejeté dans l’opposition et le
nouveau Ministre de l’Instruction Publique, le
socialiste Léo Collard, entreprend de démanteler la
législation de son prédécesseur.

Il suscitera ainsi une forte résistance non seulement
du P.S.C. mais de toutes les organisations
chrétiennes, M.O.C. en tête. La vigueur des
protestations s’exprima dans de nombreuses manifestations dont la plus massive mobilisa
250.000 personnes à Bruxelles en juillet 1955.
Comme on pouvait s’y attendre, le gouvernement
socialiste-libéral perdit les élections de 1958 mais le
P.S.C. ne reconquit la majorité absolue qu’au Sénat.
Les circonstances devenaient ainsi favorables à une
pacification.

Pierre Harmel ne reprit pas le portefeuille de
l’Instruction Publique mais il joua un rôle décisif
dans la préparation du « Pacte Scolaire » qui fut, sous
l’égide du Premier Ministre Gaston Eyskens, un
véritable traité de paix entre les protagonistes d’un
conflit séculaire. Ce pacte garantissait la liberté de
choix de l’école, la rémunération égale de tous les
enseignants par l’Etat, une augmentation des
subventions de fonctionnement au réseau libre et la
construction d’écoles officielles pour assurer le libre
choix dans toutes les régions du pays.

Ministre de la Culture (1958-1960)

Après un bref passage au Ministère de la justice,
Pierre Harmel prend la tête d’un nouveau Ministère,
celui de la Culture. Répondant au souhait de nos
communautés culturelles, il fait voter un nouveau
statut de la radio-télévision (l’I.N.R.) et institue trois
entités : la R.T.B. (francophone), la B.R.T.
(néerlandophone) et les services communs
(administratifs et techniques).
Par la même occasion, il interdit toute censure de
l’information. Ainsi, il fut dorénavant impossible
pour le gouvernement d’intervenir dans le contenu
des journaux parlés et télévisés. Le gouvernement
Van Acker et son Ministre de l’Intérieur, Pierre
Vermeylen, s’étaient ridiculisés le 26 mars 1955 en
donnant l’injonction à l’I.N.R. d’annoncer l’échec
complet d’une tentative de manifestation contre le
projet scolaire. Or tout le pays avait été le témoin du
franc succès de la manifestation à Bruxelles et
ailleurs.

Son passage à la Culture permit aussi à Pierre Harmel
de donner une impulsion à la politique scientifique
notamment par la mise sur pied du Conseil National
de la Politiques Scientifique.
Il ne fut plus Ministre dans le gouvernement Lefèvre-
Spaak de 1961 à 1965.

Premier Ministre (1965-1966)

De juillet 1965 à février 1966, Pierre Harmel fut
Premier Ministre à la tête d’une coalition avec le parti
socialiste. A son programme figuraient quelques
réformes de nos institutions. Ce ne fut certes pas la
période faste de sa carrière. Piloter une équipe à
travers les embûches politiciennes n’était pas du tout
sa tasse de thé ! Son gouvernement se disloqua
pitoyablement après quelques mois. L’obligation de
percevoir un ticket modérateur dans leurs
polycliniques avait fourni aux socialistes un prétexte
pour se retirer du gouvernement. En fait, le P.S.B. ne
voulait plus être exposé aux tensions en son sein face
aux difficultés sociales du moment. Heureusement,
après cet échec, Pierre Harmel put donner toute sa
mesure à la tête de notre diplomatie dès le printemps
1966.

Ministre des Affaires Etrangères (1966-1973)

- La Construction de l’Europe :

Pierre Harmel poursuivit la politique d’unification de
son prédécesseur, P.-H. Spaak. Il se heurta au
Général de Gaulle qui ne supportait aucun abandon
de souveraineté et était hostile à l’adhésion de la
Grande-Bretagne. Par contre, il bénéficia de la
confiance de son collègue allemand Willy Brandt.
Il subit quelques déconvenues. Mais après
l’effacement de de Gaulle, il put faire progresser
l’approfondissement de l’Union Européenne et faire
entrer dans la communauté la Grande-Bretagne
suivie de l’Irlande et du Danemark.

- La Doctrine Harmel :

Peu de temps après son arrivée aux Affaires
Etrangères, Pierre Harmel est confronté à la décision
du Général de Gaulle de sortir de l’O.T.A.N. et de
prier les soldats américains de quitter le territoire
français. Il obtint de ses collègues européens que
l’O.T.A.N. soit accueillie par la Belgique.
Mais l’O.T.A.N. traversait une phase délicate non
seulement à cause de la France mais aussi d’une
inadaptation à la situation internationale. Pierre
Harmel fit alors accepter par le Conseil de l’O.T.A.N.
la préparation d’un document qui tracerait l’avenir de
l’Alliance Atlantique.
C’était bien la méthode Harmel : consulter largement
des personnalités expérimentées parmi lesquelles
son prédécesseur P.-H. Spaak, structurer une
doctrine et, ensuite, convaincre ses collègues
européens.
Il s’appuya sur la compétence de son Chef de Cabinet,
Etienne Davignon, pour la rédaction d’un rapport qui
rallia une large adhésion. Ainsi naquit la « Doctrine
Harmel » qu’on peut résumer ainsi : 1. une solide
défense collective Atlantique ; 2. réduire la tension
avec les pays du bloc de l’Est ; 3. arriver
progressivement à un ordre juste et durable en
Europe. Ces principes furent largement appliqués
pendant les décennies qui suivraient l’année 1967.

Pierre Harmel avait trouvé dans l’encyclique
pontificale « Pacem in terris » de Jean XXIII un
encouragement à multiplier les contacts francs et ouverts avec les pays de l’Est en dépassant les
clivages idéologiques.
Il entreprit donc des démarches d’abord auprès de
son collègue polonais Rapacki et ensuite auprès de
ceux des autres pays du « Pacte de Varsovie »
(entente entre les pays communistes sous la houlette
de l’Union Soviétique). Mais la façon dont les troupes
du « Pacte de Varsovie » réprimèrent le soulèvement
de Prague en 1968 l’obligea à rompre les négociations
avec l’Est.
Dès 1969, il reprit son bâton de pèlerin et se rendit à
Moscou où il fut bien accueilli. Il multiplia les
initiatives de détente tandis que Willy Brandt
rétablissait des relations avec l’Allemagne de l’Est
dans la perspective lointaine d’une réunification de
l’Allemagne.
Lorsqu’il quitta les Affaires Etrangères en janvier
1973, Pierre Harmel avait réussi à établir une stabilité
prometteuse dans les rapports Est-Ouest grâce au
dialogue et à la coopération.
Comme il avait perdu le contact avec ses électeurs de
Liège, il perdit son siège de député lors du scrutin de
1973 mais il fut coopté par le Sénat dont il fut
Président pendant quatre ans. Ainsi s’acheva sa
longue carrière politique officielle.

Une force tranquille

Pierre Harmel a écrit du P.S.C. ce qui le caractérisait
surtout lui-même : « Le P.S.C. a été dès ses origines
plutôt un parti engagé centre gauche : pas très fort,
mais s’il fallait le marquer quelque part, il aurait été
plutôt de centre gauche que de centre droit, mais il
cherchait à rester au centre ».
Au lendemain de la libération en 1945, il s’était
efforcé en vain de rallier au P.S.C. des amis chrétiens
qui tentaient d’unir dans un parti travailliste
socialistes et chrétiens. Cette formation, l’Union
Démocratique Belge, fut refusée par le parti socialiste
et recueillit peu d’adhésions chez les chrétiens.
L’U.D.B. connut un échec électoral complet (un seul
élu) lors du scrutin de 1946.

Pierre Harmel a soutenu au sein du P.S.C. les
réformes de structure de 1948 qui ont institué les
conseils d’entreprise et d’autres instances de
concertation paritaire.
Le trait dominant de sa personnalité a été d’être un
chercheur d’entente entre catholiques et laïcs, entre
les communautés du pays et entre les mondes de
l’Ouest et de l’Est.

Où a-t-il trouvé la force de cette quête persévérante ?
Il avait une foi chrétienne bien arrimée.
Il avait connu dans sa propre famille un drame de la
guerre. Son frère Roger, moine bénédictin de
Maredsous, avait été déporté et tué par les allemands
en 1945 parce que son abbaye abritait des juifs.
Les engagements de Pierre Harmel étaient fondés sur
la philosophie personnaliste de Maritain. Sa réflexion
était aussi largement ouverte aux autres courants de
pensée. Il prenait le temps d’écouter, de méditer et de
dialoguer. Sa sagesse en fit un conseiller et un ami du
roi Baudouin.

Par sa vie il a montré qu’il est possible d’être à la fois
homme de forte conviction et artisan de paix.

[11.Président honoraire de l’UCP, Mouvement Social des Aînés

N°16 Janvier 2010

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