n°8 janvier 2008

Pauvreté, Wallonie, Bruxelles : chassez l’intrus !

Avant de disserter sur les avantages potentiels d’un rapprochement entre la région de Bruxelles-capitale et la Wallonie en matière de lutte contre la pauvreté, nous livrerons les derniers chiffres parus, permettant d’évaluer l’importance du phénomène dans ces deux régions.

Xavier DUPRET, Chercheur au GRESEA

A l’échelle nationale, les dernières statistiques livrées par des scientifiques [1]
indiquent que 12% des Belges seraient aujourd’hui confrontés à la pauvreté. D’après cette enquête et sur base d’un critère de revenu fonction du revenu moyen et variant selon les différents pays d’Europe, une personne est considérée comme pauvre en Belgique lorsque son revenu disponible ne dépasse pas 882 euros par mois pour une personne isolée ou 1 726 euros pour un ménage comptant quatre personnes.

Pauvreté : les différences régionales

Selon cette étude, on compte 8% de pauvres en Wallonie et surtout 28% en région de Bruxelles-capitale, soit un habitant sur trois. En 1981, la région de Bruxelles pesait pour 12,4% des bénéficiaires du minimex en Belgique. En 2005, le poids de Bruxelles équivalait à 24,22% du nombre de dossiers de bénéficiaires du minimex dans le pays. Depuis 1989, le nombre de personnes qui, à Bruxelles, bénéficient du revenu d’insertion a plus que triplé, accusant une progression de 321% [2] .

Pendant ce temps, la région wallonne voyait le nombre de titulaires du revenu d’intégration sociale augmenter de 55%. En Flandre, la tendance va, en cette matière, vers la stabilité avec une augmentation du nombre de minimexés de l’ordre de 8%.

Autre indicateur : l’évolution du revenu moyen annuel par habitant [3] . Pour la Belgique, on signalera une progression du revenu moyen de 79% [4] depuis 1989. Tous les Belges n’auront évidemment pas été égaux devant cette croissance. En Flandre, l’accroissement du revenu moyen a été de 86%. La Wallonie se situait en dessous de la moyenne nationale avec une augmentation de 77%. Enfin, Bruxelles ferme la marche avec la croissance la plus faible sur cette même période (+50%).
Evidemment, les chiffres du chômage en région de Bruxelles-capitale ne sont pas étrangers à cette stagnation. La Région de Bruxelles-Capitale compte, selon l’office statistique de la communauté européenne Eurostat, parmi les régions d’Europe ayant les taux de chômage record.
Avec un taux de chômage de 17,6% en 2006, Bruxelles se classe parmi les 16 régions européennes où le taux est supérieur au double de la moyenne européenne (8,2% dans l’UE-27).
Dans ce peloton de tête, on retrouve des départements français d’outre-mer, des länder de l’ex Allemagne de l’est ainsi que des régions de Slovaquie, de Pologne et d’Espagne.
La Flandre, quant à elle, affichait, pour l’année 2006, un taux de chômage de 5% alors que le taux de chômage wallon (11,7%) [5] se situe également au-dessus de la moyenne européenne.

Interprétation des données

Quelles leçons tirer de cette longue énumération de chiffres ?
Tout d’abord que Bruxelles et la Wallonie sont objectivement sur le même bateau. A ce titre, au vu des profils respectifs de leurs régions, on ne peut d’ailleurs qu’inviter Bruxellois et Wallons à s’unir autour du thème de la défense de la sécurité sociale.
On pourrait citer comme cheval de bataille à mettre en avant la vieille revendication syndicale de liaison des allocations sociales au bien-être.
Dans une interview à La Libre Belgique [6], Claude Rolin, Secrétaire Général de la CSC, interpellait, avec la force de conviction qu’on lui connaît, les décideurs politiques : "Depuis de nombreuses années, les allocations sociales augmentent moins rapidement que les salaires moyens. Beaucoup d’allocataires sociaux se retrouvent aujourd’hui dans la précarité. Cela fait 5 ans que nous réclamons une adaptation". Et les chiffres ont effectivement de quoi inquiéter : par exemple, en 1980, l’allocation de chômage moyenne représentait 45 % du salaire moyen.
En 2005, elle ne représente plus que 27%. Ce qui explique qu’aujourd’hui, en Belgique, le taux de pauvreté est de 15% [7].
Bien des allocataires sociaux perçoivent des revenus inférieurs à ce seuil. C’est notamment le cas des pensionnés. Pour cette catégorie, on relèvera que près de 25% des pensionnés belges peuvent être considérés comme pauvres.
Défendre une certaine vision de la sécurité sociale, c’est rencontrer les besoins de nos régions respectives.
Comme l’explique Paul Palsterman, "la politique qu’a voulu réformer Frank Vandenbroucke avec son "Etat social actif" n’a pas été conçue par des Wallons en fonction des besoins de la Wallonie. Elle a été conçue par des Flamands sur la base de l’idée que la Flandre ne compte plus de vrais chômeurs. (…). Si la politique avait été conçue en fonction des besoins wallons et bruxellois, où on n’a pas de difficulté à reconnaître que le chômage est associé à la misère et à l’exclusion, il aurait fallu prévoir des allocations d’un montant bien supérieur à ce qui est actuellement prévu et, surtout, une politique beaucoup plus résolue d’accompagnement et de plein emploi [8]

On se permettra d’ajouter que ce sont exclusivement les visions de société inspirées de l’individu-roi du libéralisme qui empêchent les francophones de se retrouver autour d’une vision commune de la protection sociale. Ce fait mérite d’être souligné.
Il se pourrait qu’il crée les conditions d’un débat à l’intérieur du monde francophone. Autant d’ailleurs que ce débat associe (et pourquoi pas unisse) les progressistes de Bruxelles et de Wallonie.

C’est entendu. Bruxelles et Wallonie se retrouvent également dans la ligne de mire de certains cénacles qui, au Nord du pays, tirent à boulets rouges sur les transferts interpersonnels. A ce sujet, Bruxellois et Wallons ont tout intérêt à parler d’une même voix. Pour, par exemple, dire qu’ils ne sont pas les pique-assiettes de la Belgique fédérale.

Selon le thinktank flamand "In de warande " [9] la région flamande se délesterait de 6,6% de son produit régional brut au profit de la Wallonie et de Bruxelles qui verraient, du fait des transferts, leurs produits régionaux bruts croître respectivement de 12,1 et 8,1%.
Cette méthode de calcul est particulièrement contestable. C’est qu’à Bruxelles, le revenu régional est, à la différence de la Flandre et de la Wallonie, largement inférieur au PIB de cette région.
Cela est essentiellement dû au "grand nombre de navetteurs qui travaillent à Bruxelles mais qui résident dans une des deux autres régions du pays. Le montant de transferts dont bénéficie Bruxelles apparaît donc nettement supérieur dans le Manifeste au niveau qu’aurait atteint le ratio si les transferts avaient été rapportés au PIB bruxellois (4,45%). Pour la Flandre et la Wallonie, les montants de transferts (…) s’élèvent respectivement à 6,73% et 12,83% [10] Il va de soi que ces réalités devront être rappelées à l’occasion de tout round communautaire portant sur un éventuel approfondissement du fédéralisme sur le plan fiscal.

De la coordination, s’il vous plaît !

Certains analystes estiment sincèrement que le fédéralisme belge permet de rapprocher le décideur du citoyen. Ce qui permettrait de mieux calibrer les politiques publiques. D’autres, au contraire, pensent qu’en Belgique, des difficultés de coordination entre le niveau fédéral et les entités fédérées amènent à un gaspillage des ressources. Sans vouloir trancher, force est cependant de constater que dans le domaine de la lutte contre la pauvreté, c’est plutôt la cacophonie qui règne. Prenons l’exemple de la Banque de développement du Conseil de l’Europe (BDCE).

La Banque de Développement du Conseil de l’Europe est une organisation financière liée au Conseil de l’Europe spécialisée dans les projets de développement social (logement social, emploi dans les PME, amélioration de la qualité de vie en milieu urbain défavorisé pour ne citer que quelques exemples).
Son action consiste en l’octroi de prêts à long terme à taux d’intérêt réduits couvrant 50 % du coût des projets. Par ailleurs, ces prêts sont assortis de période de non-remboursement (grace periods) de 5 ans.
Cotée AAA sur les marchés financiers internationaux, la BDCE répercute cet avantage sur ses utilisateurs finaux qui ne peuvent être, d’après ses statuts, que des opérateurs publics. Les cibles privilégiées de cette institution sont les pouvoirs publics locaux jugés plus proches du citoyen [11]. C’est ainsi que dans d’autres pays, des collectivités locales et des municipalités se sont vues accorder des prêts de la part de la BDCE.

Les taux d’intérêt pratiqués par la BDCE étaient, en 2003, assez avantageux. Pour un prêt sur 15 ans, le montant maximal réclamé était de 3,81% (formule de remboursement annuel du capital) contre 3,06% pour un prêt de 10 ans avec formule de remboursement semestriel.

Les instances belges chargées de présenter les projets auprès du conseil d’administration de la BDCE sont le Ministère des Affaires étrangères et le Ministère des Finances. Mais comme les champs d’action couverts par la BDCE correspondent à des compétences surtout régionales (par exemple, le logement social représente +/-50% des prêts consentis), on ne s’étonnera pas qu’aucun projet belge n’a été introduit auprès du Conseil d’administration de la BDCE depuis 2001.
Cette situation laisse naturellement présager la nécessité d’une pression de du pouvoir régional pour que des projets de cohésion sociale puissent être introduits et sélectionnés en leur faveur.

Au total, faute d’une coordination entre niveaux de pouvoir, une source potentielle de financements de projets à caractère social n’a jamais été stimulée depuis sept ans. Pendant ce temps, les montants annuels cumulés des prêts consentis par la BDCE à l’ensemble des pays membres du Conseil de l’Europe se monte à 10.500.000.000 d’euros, que se sont répartis tous les pays membres du Conseil de l’Europe. Sauf un : la Belgique.
Pour toutes ces années, le montant des projets introduits par la Belgique s’élève, en effet, à 0.

Interpellant, non ?

[1Caroline Dewilde et Peter Rayemaeckers, Onderzoeksgroep Armoede, Sociale Uitsluiting en de Stad, Université d’Anvers, Rapport annuel 2007 sur la pauvreté et l’exclusion sociale

[2Pol Zimmer, Les évolutions sociodémographiques de la Région de Bruxelles-Capitale depuis 1989 in SLRB infos, n° 49, janvier-février 2007, p.9, tableau 5.

[3Ibid, tableau 4.

[4Ces chiffres ne sont, selon toute vraisemblance, pas déflatés, c’est-à-dire qu’ils ne reflètent pas l’augmentation du coût de la vie de puis 1989. Cela a, da fait, peu d’importance pour ce qui nous occupe, à savoir, esquisser les différences interrégionales pour ce qui est de l’évolution de la richesse.

[5Chiffres cités par la Libre Belgique du 12/12/2007.

[6La Libre Belgique, 07/09/2006

[7Répétons-nous : est considérée comme pauvre toute personne bénéficiant de moins de 60% du revenu médian, soit un peu moins de 800€par mois

[8Paul Palsterman, "Une sécurité sociale solidaire ou non ?" in La Belgique à tout prix, Cahiers du Cepess, mars 2007,p.30.

[9Denkgroep "In de Warrande", "Manifeste pour une Flandre indépendante en Europe" cité par Olivier Meunier, Michel Mignolet et Marie-Eve Mulquin, "Exagérez, exagérez, il en restera toujours quelque chose" in Cahiers du Cepess, mars 2007, p.48.

[10Ibid., p.49.

[11Rapport annuel de la Banque de développement du Conseil de l’Europe, 2001, p.45.

n°8 janvier 2008

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