n°8 janvier 2008

Les tribulations de l’Exécutif des Musulmans

Le culte musulman a été reconnu en 1974. Il a fallu ensuite 33 ans pour que les imams soient reconnus. La difficulté pour l’Etat était d’avoir un interlocuteur, valable pour l’ensemble de la communauté musulmane, sous la forme d’une instance musulmane belge habilitée à lui proposer des imams.

Jean HALLET, Ancien président du Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme

Par un arrêté du 5 novembre 2007, le roi Albert II a reconnu une première vague de 50 imams qui seront rémunérés par le Ministère de la Justice comme le sont les ministres des autres cultes catholiques, protestants, orthodoxes, juifs et aussi, mais de façon différente, les conseillers laïcs.

Cette reconnaissance fait suite à celle récente d’une série de communautés locales par les régions. Le culte musulman lui-même avait été reconnu en 1974. Il en était résulté notamment la désignation des professeurs de religion islamique dans l’enseignement officiel.

Comment expliquer qu’il ait fallu attendre 33 ans (1974 à 2007) pour la reconnaissance d’imams ?
Ce trop long délai trouve son origine dans la difficulté pour l’Etat d’avoir un interlocuteur sous la forme d’une instance musulmane belge habilitée à lui proposer des imams. Il fallait à la fois dégager un accord au sein du gouvernement et susciter un consensus assez large au sein de la communauté musulmane elle-même.

Ce dossier a connu un cheminement chaotique au gré des changements de gouvernement et des évolutions parmi les musulmans. L’importance de l’enjeu est double. Tout d’abord, une simple question d’équité à l’égard de la deuxième religion du pays qui compte environ 415.000 adeptes. Ensuite, une réussite de l’intégration passe par un respect de la culture religieuse spécifique de nos concitoyens musulmans.

Même s’il y eut régulièrement interférence entre les délibérations au sein des gouvernements successifs et les étapes dans l’évolution des musulmans, nous évoquerons ces deux processus séparément par souci de clarté.

Pénible gestion politique

- Dans un premier temps, le gouvernement considéra comme interlocuteur le « Centre Islamique et Culturel de Belgique » sous influence saoudienne. Cet Islam se révéla ne pas correspondre aux attentes de la majorité des musulmans constituée de Marocains et de Turcs. Mais il était celui d’un pays riche en pétrole…

- Les initiatives pour constituer une instance représentative ou « organe chef de culte » se heurtèrent longtemps à l’appréhension des milieux de la laïcité à l’égard d’une sorte de néo-cléricalisme musulman au moment où s’estompait celui du catholicisme.

- Ce n’est qu’en novembre 1994 et après plusieurs tentatives avortées, que le Ministre de la justice, Melchior Wathelet (P.S.C.), put reconnaître un Exécutif provisoire issu d’une assez large consultation des milieux musulmans. Cette instance était habilitée à proposer les professeurs de religion et les aumôniers d’hôpitaux et de prison ainsi qu’à formuler un avis sur la représentation musulmane. Mais à ce moment, il n’y a pas encore d’accord au sein du gouvernement pour un organe chef de culte habilité à proposer des imams.

- En juin 1998, le gouvernement Dehaene II accepte un projet d’élection d’une Assemblée présenté par l’Exécutif provisoire.
Une « Commission d’accompagnement » présidée par un magistrat de la Cour d’Arbitrage supervise l’organisation du scrutin et valide les résultats qui ne furent guère contestés. L’Assemblée devait désigner en son sein un Exécutif de 17 membres. Dans ce processus, le « Centre pour l’Egalité des Chances » a joué un rôle discret de médiateur.
Survint un accroc imprévu : les candidats à l’Exécutif devaient être agréés par le Ministre de la Justice préalablement à leur élection par l’Assemblée.
Or, le Ministre de la Justice, T. Van Parijs (C.V.P.), en se basant sur des réserves de la Sûreté de l’Etat, récusa un nombre important de candidatures. Le fait d’appartenir à la mouvance des « Frères Musulmans » semble avoir été un des motifs importants de récusation.
Un Exécutif put néanmoins être constitué mais il fut déforcé par l’absence de certaines personnalités.

On peut comprendre que le Ministre ait voulu éviter de laisser prendre le pouvoir par des radicaux.
L’expérience a cependant montré qu’il eut été sage de ne pas être aussi absolu dans les récusations.
En France, Nicolas Sarkozy, lorsqu’il était Ministre de l’Intérieur, a accepté une représentation du mouvement réputé le plus radical mais sans lui laisser la majorité. Apparemment, il n’eut pas à le regretter.

- En 1999, le libéral flamand M. Verwilghen prit la tête du Département de la Justice et ne porta guère d’intérêt à l’Islam. L’Exécutif proposa la reconnaissance de 125 mosquées. Le Ministre, après consultation de la Sûreté, n’en voulait agréer que 50. L’Exécutif refusa cette sélection.
En 2001, une réforme de la Constitution a transféré aux régions la capacité de reconnaître les communautés locales. En 2002, l’Exécutif qui connaissait des tensions internes et des pressions extérieures subit un vote de défiance de l’Assemblée.

- En 2003, L. Onkelinx succéda à M. Verwilghen à la Justice. Sous son égide, un nouvel Exécutif fut mis en place sous la conduite de M. Boulif qui avait été récusé par le Ministre T. Van Parijs.
Après quelques mois, ce fut la mésentente entre l’Exécutif et la Ministre. Celle-ci voulut une nouvelle élection de l’Assemblée et fit voter une loi par le Parlement en juillet 2004.
À la différence de l’élection de 1998, les ambassades, particulièrement celle de Turquie, se mêlèrent de l’affaire. Le scrutin eut lieu au printemps 2005 et fut boycotté par une partie des marocains.
Les Turcs devinrent majoritaires dans l’Exécutif et la Présidence fut attribuée à l’un des leurs. En 2007, le Vice-Président Kissi fut inculpé par la Justice et déchu.
Au moment où nous écrivons, les tensions sont vives au sein de l’Assemblée et on évoque la perspective de nouvelles élections.
Que fera le gouvernement intérimaire de
G. Verhoofstadt III et son Ministre de la Justice J. Vandeurzen ?
Lors des élections au Parlement fédéral en 2003, ensuite de façon plus nette lors des élections régionales de 2004, l’électorat des musulmans fut très courtisé par les partis politiques surtout à Bruxelles. Pour rencontrer les membres de la communauté musulmane, il faut bien se rendre dans les locaux où ils se rassemblent c’est-à-dire dans ou en annexe des mosquées. La tentation d’instrumentaliser l’Islam à des fins politiciennes devient forte !
Toutes ces péripéties sont décevantes même si finalement 50 imams sont reconnus et les aumôniers dotés d’un statut.

Les turbulences parmi les musulmans

Nous sommes habitués à l’existence d’une hiérarchie catholique qui est l’interlocutrice normale de l’Etat. La situation est toute différente dans l’Islam qui n’a pas de clergé organisé. L’entente entre les représentants des différentes communautés ethniques, essentiellement marocaines et turques, fut plus que laborieuse au fil des dernières décennies. Et les Turcs sont eux-mêmes divisés entre ceux de la « Diyanet », sous influence de l’Etat turc et ceux dits « Milli Görus » proches du parti islamiste.
Parmi les Marocains, on rencontre les mosquées sous influence des « Frères Musulmans » et d’autres plus modérées. S’y ajoutent les très actifs « tablighis » qui constituent une congrégation piétiste fondée au Pakistan.
Jusqu’à présent, les personnalités du monde musulman désireuses et capables d’assumer les intérêts de toute la communauté musulmane sont peu nombreuses.
Et dans celle-ci, de surcroît, la pratique du compromis doit encore faire des progrès…

Et demain ?

Les principales critiques à l’égard du processus observé depuis 1974 peuvent se résumer comme suit :

L’Etat, par son Ministre de la Justice, en essayant de négocier des accords intervient indûment dans l’organisation d’un culte. Mais comment pouvait-il faire autrement pour avoir un interlocuteur ?

La répartition des sièges dans l’Assemblée et l’Exécutif est influencée par des rivalités entre ethnies peu compatibles avec l’esprit d’unité de l’Islam.
Mais comment élaborer les nécessaires compromis sans tenir compte de la réalité du terrain ?

Comme l’Islam, chez nous, ne peut s’accommoder d’une instance dotée d’une autorité doctrinale largement reconnue, il s’agit prioritairement d’assurer une saine gestion administrative du culte. Mais l’impérieuse nécessité de former et d’agréer des imams compétents rend un compromis indispensable entre les différentes tendances.
Les choses étant ce qu’elles sont, il faudra bien que le prochain gouvernement reprenne le dossier.
Il importe de favoriser l’émergence d’un Islam de Belgique, tout à fait indépendant des ambassades.
Il faut tirer aussi les leçons du passé.
Ceux qui avaient réussi l’organisation des élections en 1998 avaient montré la voie par une médiation patiente en s’abstenant rigoureusement de toute instrumentalisation.

n°8 janvier 2008

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