N°13 Avril 2009

« Les mots bleus ne rendent pas les gens heureux »

Le libéralisme « social » a-t-il vécu depuis le départ de Louis Michel à l’Europe ? Ou, pire, celui-ci n’aura-t-il été qu’un artifice, preneur de voix, à l’instar de la stratégie électorale menée autrefois en France par Jacques Chirac et par un certain Nicolas Sarkozy : « social » en campagne électorale, mais après ?

Christian VAN ROMPAEY, Secrétaire de rédaction

Que devient donc le libéralisme social ?
Telle était la question posée lors de la dernière journée d’études organisée par le CIEP à l’Institut Cardijn le 20 mars dernier.
L’actualité politique avait relancé la question avec l’intégration manquée de Rudy Aernouts au MR, Gérard Deprez critiquant la « dérive droitière » du MR. Certes, le MR se refuse à limiter les allocations de chômage dans le temps, contrairement au VLD… son alter ego néerlandophone. Il y a donc un parti libéral plus à droite que le MR. Mais il ne suffit pas de la présence d’un Louis Michel, ce « caméléon d’un libéralisme tout compte fait très classique », comme l’a écrit récemment la Revue Nouvelle pour en faire un parti social.
Nicolas De Decker, chercheur au Centre d’étude de la vie politique à l’ULB, dans un bref retour historique nous rappelle que le libéralisme social n’a été « visible » que durant de très courtes périodes.
Si Frère Orban, fondateur du Parti libéral (1846), patron des libéraux doctrinaires, pouvait déclarer que « le Congrès libéral adopte (…) les améliorations que réclame impérieusement la condition des classes ouvrières et indigentes » … très vite s’effritera l’union qui s’était dessinée entre libéraux doctrinaires et libéraux progressistes. Les progressistes, peu nombreux, conduits par Paul Janson souvent cité lorsqu’on évoque le libéralisme social, se présenteront aux élections dans une liste séparée et seront battus.
Le parti libéral, au début du siècle précédent, restera longtemps un parti libéral « chimiquement pur » assénant de manière continue des phrases comme « l’impôt, c’est le vol », « l’Etat nous étouffe »…

L’expression actuelle du libéralisme social, forgée par Richard Miller et popularisée par Louis Michel, apportera des inflexions au libéralisme pur et dur d’un Jean Gol. Mais il faut bien constater que Didier Reynders n’utilise guère cette expression.
Par ailleurs, les publications du centre d’études Jean Gol sont toutes marquées du sceau libéral, sans représenter pour autant toute la pensée doctrinale du parti qui est plutôt en sommeil et dans les instances du parti, les représentants du monde social sont à peine représentés.
Certes Louis Michel ne cesse de contester aux socialistes ses « territoires symboliques », mais il faut bien constater que s’il y a eu un intermède social, qui a précisément amené une coalition libérale-socialiste, celui-ci est resté très limité.

Des mots aux faits

Le CIEP avait invité des représentants des différents mouvements qui composent le MOC de confronter « les mots et les faits ».
Que disent les libéraux et que font-ils en politique ? S’il est vrai qu’il n’y a pas plus consensuel pour rassembler les électeurs que d’évoquer la liberté et l’égalité, qu’en reste-t-il une fois les mots décapés par les faits ?

Tout le monde s’accordera à dire que chacun a droit à un logement décent et qu’il convient de lutter contre les logements laissés à l’abandon…
Mais, constate Nicolas Bernard, professeur aux Facultés universitaires Saint-Louis, les propositions du MR en la matière sont loin d’être sociales.
Le MR peine à prendre des mesures volontaristes visant à réhabiliter les logements vides, à les réquisitionner ou à les taxer, préférant recourir à des mesures incitatives comme les déductions fiscales.
Le MR se refuse à encadrer les loyers. Il propose de vendre « l’entièreté » du parc social (pas nécessairement aux anciens locataires) et de renforcer une politique d’accès à la propriété déjà dénuée de (presque) toute sélectivité sociale…

Dans le domaine culturel, tout le monde est pour la « démocratisation de la culture ».
Mais qu’y a-t-il sous les mots se demande Michel Guérin, co-directeur de recherches à l’Observatoire des politiques culturelles ? Plus de 25 années de présence à la Communauté française ont montré que les priorités du MR vont aux « Arts et Lettres », à la culture savante, ignorant l’éducation populaire. La culture libérale est centrée sur l’élitisme individuel. Pour le MR, l’éducation permanente est une idée intéressante pourvu qu’elle soit dépolitisée. Sinon, cela revient à « la prise en charge par l’Etat de sa propre contestation » ! L’éducation permanente n’est pas une affaire culturelle mais relève de la formation continuée. C’est donc une question d’enseignement….

Quand il parle d’impôt, on connaît le discours classique du MR : « Trop d’impôt tue l’impôt ». Luc Simar, du Service d’études de la CSC conteste cette fausse vérité qui laisse croire qu’au-delà d’un certain seuil d’imposition, les recettes obtenues iraient en diminuant, incitant aux délocalisations et à la fuite des capitaux… Cette affirmation est en effet très controversée.

Le Bureau du Plan, par exemple, estime que « l’effet retour » d’une diminution d’impôt tant vantée par Didier Reynders se situe seulement entre 20 et 30%. On est loin d’un coût nul pour la collectivité dans ce genre d’opération.
Le MR est aussi le champion des déductions fiscales pour tous, favorables aux plus aisés, et dont le caractère social est le plus souvent absent : autant de moyens qui ne sont plus disponibles pour les besoins collectifs.

Quant à l’emploi, analyse Marie-Hélène Ska, Secrétaire nationale de la CSC, les notions d’emploi décent, convenable, juste… n’existent pas pour le MR. L’emploi représente surtout un coût, une charge. Dans une perspective de compétitivité et de concurrence il ne peut être qu’une valeur négative. Le MR estime que les services publics, les services d’autorité qui assurent notre sécurité sont trop coûteux. L’Etat devrait s’en tenir à un rôle minimum.

Dans l’enseignement, Prosper Boulange, secrétaire général de la CSC-Enseignement, découvre dans le programme du MR une inertie certaine et quelques grandes idées pas très concrètes. Il est beau de dire que l’on doit pouvoir choisir une école de liberté et de qualité, dans laquelle le jeune est en sécurité et se sente bien dans ses bâtiments, que l’école doit initier au bilinguisme et qu’elle doit servir à apprendre un métier…
En somme, beaucoup de déclarations d’intentions sans propositions concrètes sur l’évaluation, l’organisation des réseaux, les zones ou bassins scolaires. Le credo du MR semble être d’accorder le maximum d’autonomie aux établissements dans le cadre d’un marché où les établissements vont naturellement se réguler entre eux. L’Etat n’a pas à trop intervenir.
Les échecs scolaires ne sont vus qu’en termes de coût et il n’y a aucune remise en cause des processus de ségrégation entre établissements.

En santé, Jean Hermesse, secrétaire général de l’Alliance National des Mutualités chrétiennes, parle de « mirage et de supercherie ».
Selon le MR, affirme-t-il, le financement solidaire aurait atteint ses limites.
Le financement complémentaire (privé) sera assuré par les deuxième et troisième pilier, soit l’assurance groupe et l’assurance individuelle.
Il y a supercherie manifeste lorsque l’on sait que les assurances complémentaires maitrisent moins bien les coûts de santé, que le niveau de la couverture des soins de santé ne correspond pas à des limites économiques mais à des choix politiques, que le financement solidaire produit cohésion sociale et santé collective alors que les complémentaires renforcent les inégalités. L’alternative aux idées
« bleues » est bien de renforcer la solidarité plutôt que de la détricoter !

La bataille des idées

Enfin, Thierry Jacques, président du MOC, tire les conclusions de ce travail de décodage.
Les maîtres-mots de cette journée, dit-il auront été « supercherie » et « contagion ».
Les idées libérales « contagionnent » les gauches qui participent aux coalitions gouvernementales, dit-il. Les idées libérales se propagent.
Ne donnons qu’un seul exemple : la culture de la déduction fiscale se propage dans tous les partis. Des avantages sont accordés sans aucune sélectivité permettant aux mieux nantis de réaliser des effets d’aubaine. Des avantages fiscaux sont accordés tous azimuts en faveur des familles et de l’environnement, profitant avant tout à ceux qui gagnent bien leur vie….
Cela signifie qu’il y a un gros travail à conduire dans la bataille des idées. Mais il ne s’agit pas seulement d’une question de mots : encore faut-il que les mots deviennent des projets.

N°13 Avril 2009

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