N° 19 novembre 2010

Les Roms, une « nation sans territoire » dans l’Europe ?

La vie des Roms n’est facile nulle part en Europe. La politique discriminatoire de la France aura montré que l’on ne peut impunément discriminer 10 à 12 millions d’Européens, en leur interdisant de circuler, de stationner, de s’installer, de s’insérer sur le territoire de l’Europe dont ils spar Christian Van Rompaey
ont citoyens ! par Christian Van Rompaey [1]

La question « Roms » a fait le feuilleton de l’été
dernier. Et si celle-ci ne fait plus « La Une » des
journaux français, tous les jours on y parle encore de
déplacements, de destruction de camps « illégaux »,
d’occupations d’Eglise… mais aussi d’initiatives
positives d’accueil généralement contrariées par les
forces de police.
Inflexible dans sa volonté d’éliminer les camps
illégaux et dans son renvoi des Roms, la France s’est
vue accusée d’instrumentaliser politiquement la
question en assimilant lourdement immigration et
criminalité.
Mais elle aura aussi montré qu’en ciblant les Roms,
elle touchait à l’Europe au point que les relations
entre la France et l’Europe tournèrent à l’aigre au
début de l’automne.
Après quelques échanges peu diplomatiques, la
Commission européenne renonça cependant à ouvrir
une procédure d’infraction, la France ayant accepté
in extremis d’inclure rapidement dans sa législation
des garanties procédurales prévues dans la directive
européenne sur la libre circulation des citoyens
européens.
Cela dit, la Commission n’a fait que geler la
procédure. Elle veillera que les engagements pris par
la France soient entièrement appliqués.

Des Etats à l’Europe

Installés depuis des décennies, parfois des siècles en
Roumanie, en Bulgarie, en République Tchèque ou
en Slovaquie, les Roms sont discriminés partout et
vivent dans des conditions misérables.
Boucs émissaires dans leurs pays d’origine, ils le
restent le plus souvent dans leurs pays d’accueil. Face
aux Gadgés (ceux qui ne sont pas Roms), les tsiganes,
manouches, ou bohémiens… ont toujours suscité
méfiance et rejet.
Quelle commune, quel village accepte de gaité de
coeur de les voir s’installer près de chez eux ? Le
refoulement des Roms est, depuis longtemps, une
affaire d’États qui a pris au fil des siècles différentes
formes : bannissement, châtiments physiques,
enfermement, envoi aux galères ou dans des colonies
de peuplement, esclavage… et, plus subtilement,
fichage et carnet anthropométrique afin de permettre
le contrôle incessant de cette population perçue
comme dissidente.

On dira que cela est de l’histoire ancienne.
Aujourd’hui l’humanisme, avec les droits de l’homme
comme carte de visite de nos sociétés occidentales,
inspire une politique d’assimilation, la
marginalisation posant d’incessants problèmes
sociaux. Le tsigane sera contrôlé au lieu d’être
interdit, encadré pour ne pas être enfermé, assimilé
au lieu d’être rejeté.
Mais, on le voit un peu partout, cela n’a pas bien
fonctionné. Au lieu de reconnaître et de respecter une
culture différente, l’ingénierie sociale a mis en route
une politique de réadaptation plutôt qu’une
reconnaissance positive de la différence.

Ces immigrés séculaires, après avoir résisté au fil des
siècles aux politiques d’exclusion développées à leur
égard, sont devenus des émigrés de nulle part. Les
renvoyer « au pays » n’a pas beaucoup de sens. Leur
territoire est « en eux ». Même sédentarisés (ils le
sont à 45%) ils restent, culturellement, des « Voyageurs
 », marqués par un fort esprit d’indépendance
par rapport à n’importe quelle société dans laquelle
ils vivent.
Autrement dit, en Europe, les Roms ne s’intègrent
pas, ils s’adaptent en s’imprégnant des manières de
vivre et de penser des pays dans lesquels ils
s’installent « mais ils n’ont aucun ‘romanoland’,
aucun territoire à eux » Nous sommes donc loin de
la conception de l’Europe des Etats-Nations.

« La prise de position de Viviane Reding,
commissaire européenne à la Justice, lisait-t’on dans
le journal Libération, contenait en germe tous les
éléments de ce débat : voulons-nous d’une Europe
politique vraiment européenne ou bien d’une Europe
économique de libre-échange des biens et des services, mais pas des personnes ? Les Roms,
Européens s’il en est, viennent de mettre en évidence
que l’on ne peut gérer des problèmes européens Etat
par Etat… Les Roms sont identifiés comme une
minorité culturelle européenne, la plus nombreuse,
certes composite, mais qui a une existence
impossible à contester dans les couloirs des
assemblées européennes. La « nation sans
territoire », vivant partout en Europe, est
incontournable, sauf à vouloir de nouveau sa fin, en
lui rendant la vie au sens strict « impossible » par des
moyens raffinés ou violents allant de l’ethnocide à
l’expulsion permanente. »

La reconnaissance des Roms

Si certains européens sont prêts à reconnaître
l’identité des Roms, ce sont encore bien souvent les
images folkloriques des tsiganes qui l’emportent.
Peu d’entre nous entendent monter ces mouvements
de fond que constituent d’une part, sur le terrain
religieux, le pentecôtisme tsigane en plein
développement, d’autre part la montée des
organisations politiques représentant les Roms
depuis le début des années 70.

Le premier Congrès international des Roms à
Londres revendiquait déjà en 1971 le droit légitime de
ce peuple à être reconnu. Il officialisa la
dénomination de « Rom » qui désigne un ensemble
de peuples divers mais issus de la même culture
(Gitans, Tsiganes, Manouches, Romanichels,
Bohémiens, Sintis) présents dans le monde entier,
particulièrement en Europe.
Vu de l’extérieur, tant de diversité ne permet pas de
bien voir les relations que ces groupes entretiennent
entre eux par les relations familiales, les rencontres
autour du souvenir des morts, le règlement des
conflits et, bien sûr, les voyages des nomades (ou
semi-nomades). Mais, pour qui connaît un peu la vie
des Roms, il n’est pas étonnant de voir émerger une
expression politique qui a pour projet la
reconnaissance de la spécificité culturelle des Roms,
en luttant tant contre les politiques de rejet que
d’assimilation.

Sous d’autres formes, avec de nouvelles justifications
n’est-ce pas toujours la même politique de rejet qui se
poursuit partout en Europe ?

En 2008, le gouvernement de centre gauche de
Romano Prodi, dans les heures qui ont suivi
l’agression mortelle d’une femme par un Roumain
dans la banlieue de Rome, avaient politisé la
présence des Roms et programmé des expulsions
massives. La mesure fut abandonnée parce qu’elle
portait atteinte au principe de liberté de circulation
des citoyens européens.
Mais l’actuel gouvernement italien n’y a pas renoncé.
Rome parle explicitement « d’expulsions comme
pour les immigrés clandestins, pas de retours
volontaires ou assistés ».

Il y a des pays qui recourent ouvertement à
l’expulsion. D’autres sont plus discrets.
Le Danemark, la Suède, la Suisse, la Belgique ont
programmé des renvois, certes moins massifs qu’en
France, vers le Kosovo, la Roumanie mais aussi la
Serbie et le Montenegro. L’Allemagne a renvoyé des
Roms vers le Kosovo et « programmé le retour vers
ce pays de 12.000 personnes dans les prochaines
années, dont la moitié serait des enfants et
adolescents ayant grandi en Allemagne » affirme
Robert Kushen du Centre européen pour les droits
des Rom alors que la situation des Roms dans les
anciens pays d’Europe de l’Est n’est guère enviable.
La discrimination y reste un problème largement
répandu, notamment en Roumanie, comme le
rapporte une récente enquête d’Amnesty
International : « 75 % des Roms y vivent dans la
pauvreté alors que cette proportion est de 24 % chez
les Roumains dans leur ensemble et de 20 % chez les
Hongrois, la plus importante minorité du pays…
Lorsqu’ils tentent de se faire entendre, il n’est pas
rare que leurs demandes soient tout simplement
ignorées. »

L’Europe pourrait contribuer à améliorer cette
situation… Mais « Les gouvernements européens,
explique encore Robert Kushen, manquent tous des
données les plus basiques sur le nombre de Rom
présents dans le pays, le taux de réussite scolaire des
enfants, la santé, etc. (pour) adopter des politiques
globales permettant d’amener les indicateurs socioéconomiques
des Roms au niveau de ceux de
l’ensemble de la population. » L’Europe dispose de
fonds permettant de s’attaquer à ces problèmes, « 
mais ces ressources ne sont pas toujours utilisées
efficacement par les États membres, et l’Union
européenne ne contrôle pas suffisamment leur
utilisation… A notre connaissance aucun État
membre n’a prévu de s’attaquer à cette question… »
A part l’Espagne peut-être qui a fait le choix d’une
politique d’intégration en accueillant de nombreux
Roms de Roumanie, particulièrement en Andalousie.
Juan de Dios Ramirez, avocat et journaliste,
président de l’Association des Roms en Espagne est
par ailleurs le premier député rom au Parlement
européen.

[11.Secrètaire de rédaction H&S

N° 19 novembre 2010

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