n°9 avril 2008

Le rapport bisannuel 2007 sur la pauvreté

Les rapports bisannuels « sur la pauvreté » [1] sont établis en application d’un accord de coopération conclu en 1998 entre l’Etat fédéral et les diverses entités fédérées. Ils s’attaquent à un problème -la pauvreté- multidimensionnel, donc difficile à décrire et à saisir en quelques indicateurs.

Paul PALSTERMAN, Service d’étude de la CSC

Ces rapports doivent réussir une gageure difficile. Ils sont une suite du « Rapport général sur la pauvreté », rédigé en 1994 sous les auspices de la Fondation Roi Baudouin, et qui fut le résultat d’un travail de très longue haleine de plusieurs associations de lutte contre la pauvreté, notamment le mouvement ATD Quart-Monde.

La pauvreté : problème multidimensionnel

Multidimensionnel dans sa réalité, il l’est aussi dans son traitement par les différentes autorités politiques et administratives concernées. La démarche de réflexion et de coordination en oeuvre au niveau belge entre en résonance avec la « méthode ouverte de coordination » sur l’inclusion sociale, initiée au niveau européen.

Traiter de la pauvreté oblige à un positionnement difficile, car ce traitement renvoie à des questions très chargées, comme la production des richesses et leur répartition, sur lesquelles il n’existe pas de consensus social.
Le consensus social peut faire défaut aussi sur des questions plus concrètes, centrales dans la thématique de la pauvreté, mais dont la lutte contre la pauvreté n’est pas nécessairement l’angle d’approche exclusif. On pense par exemple au niveau et à l’organisation du système de protection sociale, ou à la régulation du marché de l’emploi. Le « droit social » au sens large a assurément pris une part prépondérante dans la solution de la « question sociale » qui a hanté l’Europe du 19ème siècle, voire celle de la première moitié du 20ème. Mais justement, son développement n’a pas tardé à s’accompagner de la constatation qu’il « laissait sur le carreau » une partie de la population -couramment appelée « quart-monde », rejointe ensuite par certaines formes de
« nouvelles pauvreté », liées entre autres à certaines formes d’immigration.
Aujourd’hui, le thème du « piège de la pauvreté » est une des principales interpellations adressées au droit social : celui-ci n’a-t-il pas pour effet pervers de confiner les pauvres dans leur état ? On fait état ici d’un questionnement, sans anticiper bien entendu sur la réponse.

Le tout dans un contexte où, en tout cas dans nos sociétés occidentales, qui représentent jusqu’à nouvel ordre le plus haut niveau de développement économique et social jamais atteint dans l’histoire ou dans le monde, il n’existe plus vraiment de projet procurant l’espérance qu’on pourrait, un jour, venir à bout de la pauvreté elle-même. Au contraire, nos sociétés sont habitées par la peur diffuse que le niveau de bien-être actuel pourrait être mis en cause, notamment par la concurrence d’économies émergentes, par le problème de l’énergie ou par les questions environnementales au sens large.
Les projets que l’on peut faire valoir ne visent jamais qu’à accompagner le moins mal possible un phénomène que l’on n’espère plus vraiment éradiquer totalement, et restent donc en décalage par rapport aux espérances que peuvent nourrir les principaux intéressés.

Et enfin, l’ambition des rapports -et des multiples concertations qui les nourrissent- est de donner la parole aux intéressés eux-mêmes, par le biais d’associations actives sur le terrain.
Celles-ci ont la possibilité de faire valoir leurs préoccupations, et aussi de se confronter à d’autres acteurs -par exemple les partenaires sociaux dits
« traditionnels », ou encore les unions de villes et communes, représentant le « monde des CPAS ».

A la lecture des rapports qui se succèdent désormais tous les deux ans, que peut-on dire de cette démarche ?

Tout d’abord, les rapports sont de mieux en mieux structurés, de plus en plus précis et concrets dans leurs analyses et leurs recommandations, autrement dit de plus en plus « lisibles » par les décideurs, et donc utilisables par eux.
Le rapport général de 1994 était encore dans une large mesure un répertoire peu articulé de
« cris de détresse », de propositions parfois fondamentales, parfois futiles, parfois même inadéquates (ou déjà réalisées).
Les rapports actuels sont structurés en chapitres thématiques clairs. Sur beaucoup de points, ils parviennent à proposer des diagnostics cohérents et des mesures concrètes. Ils parviennent aussi à identifier les termes de certaines questions encore en débat, par exemple la pertinence du concept d’« Etat social actif », ou du moins de sa mise en oeuvre concrète.

Mais cette amélioration incontestable s’accompagne d’une forme de paradoxe : les associations de terrain manifestent de plus en plus ouvertement une certaine lassitude ; elles se sentent dépossédées de la démarche, le vocabulaire utilisé est de plus en plus étranger au leur -sans parler de celui de leurs membres ; finalement, il y aurait un décalage de plus en plus important entre les rapports et la réalité vécue des principaux intéressés. Certaines associations, peut-être plus politisées que d’autres, critiquent aussi la prétendue indulgence des rapports pour la ligne politique des autorités constituées ; le thème de l’Etat social actif, encore une fois, paraît au centre de ces débats.

Je pense personnellement que c’est aux associations elles-mêmes de trouver le moyen de sortir de ce paradoxe. Elles doivent apprendre que la démarche politique consiste à faire des choix, y compris celui de son camp politique, et que ce choix suppose celui d’une représentation idéologique. Ni le droit naturel classique, ni sa version moderne sous la forme des droits de l’homme, n’ont jamais amélioré vraiment le sort des pauvres, si l’on entend par là que le sort des pauvres pourrait s’améliorer uniquement à coup de raisonnements juridiques à partir d’une vérité affirmée d’en-haut. Quant au passage du langage technique à celui de la base, cela a été de tout temps le travail des « corps intermédiaires » (syndicats et autres) dont certaines de ces associations se revendiquent.

[1"Lutter contre la pauvreté ; évolutions et perspectives ; une contribution au débat et à l’action politiques" - Service de lutte contre la pauvreté, la précarité et l’exclusion sociale - Décembre 2007

n°9 avril 2008

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