n°9 avril 2008

La pauvreté n’est pas bonne pour la santé

Une étude récente de la Fondation Roi Baudouin (FRB) affirmait que les disparités de santé entre groupes socio-économiques sont bien plus grandes qu’on ne le pense généralement. Elles sont aussi « plus systématiquement défavorables aux couches sociales défavorisées » [1] .

Christian VAN ROMPAEY, Rédacteur en chef de la revue ["En Marche"->http://www.enmarche.be

« La répartition des risques en matière de santé épouse de près celle de l’argent, de la formation et du statut social… » affirme la FRB. Autrement dit, il n’y a pas de coupure nette entre « les pauvres » et les autres. Il s’agit d’un phénomène progressif, font également remarquer Olivier Gillis et Raf Mertens, chercheurs au service Recherche et Développement de la Mutualité chrétienne [2] : « A position socioéconomique décroissante, observent-ils, la santé individuelle tend à se détériorer et l’espérance de vie à diminuer. »
Ainsi, en Belgique, les diplômés de l’enseignement supérieur de type long peuvent espérer atteindre 78,6 ans (hommes) et 83,5 ans (femmes), tandis que pour les personnes non diplômées l’espérance de vie se limite à 73,1 ans (hommes) et 80 ans (femmes), soit en moyenne 3 ans d’écart pour les hommes et 5 ans pour les femmes [2].

Par ailleurs, selon la FRB, les personnes qui ont un faible niveau de formation vivent en bonne santé en moyenne 18 à 25 années de moins que celles qui ont un haut niveau d’études.
Et les personnes au chômage, ainsi que les malades ou les invalides, ont un risque respectivement 3 et 8 fois plus important que les personnes au travail, d’avoir des problèmes dépressifs et d’anxiété [1].

En terme de morbidité, les diplômés de l’enseignement secondaire inférieur et en dessous ont un niveau de santé subjective (la santé tel qu’on la perçoit) moins bon que les diplômés de l’enseignement secondaire et de l’enseignement supérieur.
Ils ont un risque plus important de rencontrer des problèmes d’invalidité (difficultés pour monter les escaliers, pour marcher, pour lire, etc.), des problèmes liés à des affections chroniques (cancer, diabète, maladies de coeur, etc.), et d’avoir des problèmes de santé de longue durée.

Malgré une amélioration constante de l’état de santé moyen – en Belgique, le gain annuel de survie s’est élevé en moyenne à plus de trois mois par an entre 1885 et 1995 selon Philippe Defeyt (1997) -, plusieurs études européennes ont mis en évidence le fait que ces dernières décennies, les inégalités en termes de mortalité ont augmenté.

Quand il n’y a pas grand’ chose à perdre…

Mais comment pourrait-on penser qu’il en soit autrement ?
Tous les modèles d’explication mettent l’accent sur l’importance déterminante des inégalités socio-économiques : « Un manque de moyens financiers se traduit par un habitat peu sain et avec moins d’espace, situé dans un quartier peu sûr offrant moins de possibilités de loisirs pour les enfants. (…) Les conditions matérielles de travail sont moins favorables aux groupes de faible statut socio-économique. Les personnes appartenant à ces groupes sont plus souvent soumises à un travail physique dur(…) » [2].
Par ailleurs, l’accumulation des épreuves et des réflexes de survie imposent aux plus mal lotis d’autres soucis prioritaires que la qualité de vie, le bien-manger, le non-fumer et toute attitude de prévention en général.
Au contraire, les comportements à risques, cette insouciance apparente des dangers que l’on fait courir à soi-même, ne vise sans doute qu’à prendre sa revanche d’un sort peu enviable, à moins que ce ne soit une manière de contourner le stress quotidien.

Quand il n’y a pas grand-chose à perdre ou à gagner, il n’y a pas de bonnes raisons à se soigner et à prendre soin de soi ! [3]

Dans ces conditions, la promotion de la santé ne peut se limiter à une mise en responsabilité individuelle, par ailleurs souvent intolérante envers ceux qui ont des difficultés à adopter un mode de vie que l’on considère comme plus sain.
On sait bien que les grandes campagnes de promotion en faveur de la santé n’ont guère d’effet dans les milieux défavorisés. Comment répondre à cette persistance du manque d’intérêt porté à sa santé dans les milieux culturellement les plus fragiles ?
Il faut y penser pour des raisons d’équité, sinon le fossé ne cessera de se creuser entre les différentes catégories de population.
Si les inégalités de santé ne sont donc pas uniquement, ni principalement, la conséquence de l’accessibilité ou de l’inaccessibilité aux services de santé, il est vrai que le manque de moyens financiers lié à la situation sociale financiers ne permet pas toujours de faire face aux dépenses en soins de santé : 60 % des personnes pauvres ne peuvent intégrer les coûts liés aux soins de santé dans le budget du ménage et 17 % doivent reporter des soins dont ils ont besoin : « Près de la moitié des personnes ayant un diplôme primaire ou sans diplôme avouent que leurs dépenses de santé sont très difficiles à supporter (alors que cela ne concerne même pas 15 % des personnes issues de l’enseignement supérieur). On peut penser que les frais de santé difficiles à supporter mènent à un report de la consommation médicale… »
Cette situation est profondément injuste. Car, sans la santé comment exercer des droits aussi fondamentaux que le travail ou l’enseignement ?

Pour une alliance entre l’univers des soins et l’action sociale

« La pauvreté entraine la maladie, et la maladie entraîne la pauvreté ».
Dès lors, les mesures visant à lutter contre les inégalités face à la maladie ne peuvent seulement être prises par le seul secteur de la santé.
Il faut plaider pour une approche intersectorielle, comme on a pris l’habitude de le faire dans certains milieux (Voir le Rapport général sur la Pauvreté), la fragmentation de l’aide entraînant dans le secteur de la santé une médicalisation des problèmes sociaux qui ne répond pas aux problèmes des plus vulnérables.
Il y a un réel besoin d’une politique qui s’intéresse aux modes de vie et aux conditions d’existence, ciblant les causes de l’inégalité et de la précarité.

Voilà pourquoi la Fondation Roi Baudouin souhaite donner un coup de fouet à la politique de santé en intensifiant les recherches sur les déterminants sociaux de la santé ainsi que par la mise en place d’un Centre de coordination politique pour l’Egalité en Santé (Rappelons que la santé est aujourd’hui une
« compétence » partagée entre ministres régionaux, communautaires et fédéraux !).

Certes, tout cela n’est pas vraiment neuf. Depuis de nombreuses années, les observateurs de la santé mettent en évidence le fossé qui existe entre les différentes classes sociales en matière de santé.
Peut-on enfin espérer que, lentement mais sûrement, s’impose enfin aujourd’hui une approche holistique de la problématique des inégalités socio-économiques de santé, c’est-à-dire une approche qui tienne compte de l’ensemble des éléments qui déterminent la santé des citoyens ?

Pourquoi pauvreté ne rime pas avec santé ? Olivier Gillis et Raf Mertens concluent leur étude par une affirmation et un engagement [2] en affirmant que « si on veut réduire les inégalités en matière de santé, il ne faudra pas seulement se centrer sur l’accessibilité et la disponibilité des services de soins, mais il faudra veiller à la mise en place de stratégies davantage transversales. Les politiques de l’enseignement, de l’aménagement du territoire, de l’emploi, etc. doivent prendre en compte ces éléments et les intégrer dans leur stratégie afin de réduire les inégalités de santé. Il s’agit d’une approche intégrée et bien ancrée dans la situation locale. La mutualité se doit de s’inscrire de manière volontariste dans ce défi de société. »
Une véritable perspective d’égalité dans le domaine de la santé ne peut que se construire sur une alliance entre l’univers des soins et celui de l’action sociale.

[1"Inégalités en santé" Fondation Roi Baudouin. Téléchargeable sur www.kbs-frb.be (Rubrique publications). Voir aussi l’éditorial de Alda Greoli : "Pour une politique de santé intégrée" (En Marche – 20 décembre 2007)

[2"Pourquoi pauvreté ne rime pas avec santé." Olivier Gillis, Raf Mertens, Département Recherche et Développement - MC-Informations N°231 - mars 2008 - Téléchargeable sur www.mc.be (rubrique infos et actualité/MC-information)

[3Voir : Problématique des inégalités socio-économiques de santé en Belgique. Santé conjuguée Avril 2007.
Revue de la Fédération des Maisons médicales.
Téléchargeable sur Internet : http://www.maisonmedicale.org/IMG/pdf/SC40_c_willems.pdf

n°9 avril 2008

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