n°12 Janvier 2009

La gauche en crises.

Les récents succès électoraux de la gauche en Europe ne doivent pas masquer la crise qui l’affecte. Quelles sont encore les valeurs qui animent la gauche ? Est-elle capable de s’adapter aux nouvelles (non) règles du jeu, au sein d’une culture capitaliste mondiale et globale ?
Comment peut-elle se positionner face à des enjeux qui ne relèvent pas de ses traditions de lutte, de son histoire et de ses capacités stratégiques ?

Pierre ANSAY, Directeur du Département Inde, Russie et C.E.I. Wallonnie-Bruxelles International.

Dans un livre qui a connu en Italie un très grand succès [1], le philosophe italien Noberto BOBBIO essaye de solidifier des critères permettant de distinguer la gauche et la droite. La différence fondamentale, selon lui, résiderait dans leur attitude par rapport à la notion d’égalité : pour la gauche, les inégalités sont sociales et doivent pour le moins, être réduites et corrigées. Pour la droite, au contraire, elles sont naturelles et il n’est pas souhaitable de vouloir les supprimer, car elles sont essentielles à la construction de la société, comme le synthétisait l’ancien chancelier allemand SCHMIDT dans son
« théorème-vœu pieux » : « Les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après-demain ».

Cette considération renvoie sans doute au second principe de la justice présenté dans Théorie de la justice du philosophe américain John RAWLS, sans doute le philosophe politique le plus important du 20° siècle :
« Les inégalités sociales et économiques doivent être organisées de façon à ce que, à la fois, l’on puisse raisonnablement s’attendre à ce qu’elles soient à l’avantage de chacun et qu’elles soient attachées à des positions et à des fonctions ouvertes à tous » [2].
Formulé autrement, ce double principe indique que les inégalités sont éthiquement justifiables
et politiquement défendables si elles profitent davantage aux défavorisés et si elles sont démocratiquement accessibles, ce qui est loin d’être le cas.

La question est bien là : que faire et comment faire avec les inégalités croissantes, autant dans mon immeuble, dans ma commune, dans mon pays et l’Europe que dans le monde ?
Doit-on laisser jouer certaines inégalités ? Récompenser les mieux doués en escomptant que le libre usage de leurs talents jouera à l’avantage de tous ? Ou convient-il de casser les jambes de l’athlète du troisième pour rétablir l’égalité avec le paraplégique du premier étage ?

Il convient de remarquer les contradictions pratiques qui traversent ces considérations. L’écologiste convaincu est aussi un délégué syndical déchiré entre la protection de l’emploi dans une usine polluante et la santé de ses enfants fréquentant l’école voisine de son entreprise.
Le jeune cadre dynamique est-il d’accord d’acquitter des impôts croissants afin de garantir une pension viable à ses parents ?
Une juste répartition des biens entre les pays du tiers-monde et nous signifierait pratiquement une réduction drastique de notre pouvoir d’achat, voire engendrerait dans un premier temps un chômage massif inintégrable par les processus classiques d’indemnisation du chômage.
Nous sommes riches de la pauvreté des autres et notre justice intérieure est tributaire du pillage des ressources du tiers-monde. Bien des enjeux, qui relèvent souvent des biens et prestations post-matériels, écologiques et éthiques ne sont plus recodables sur la polarité droite-gauche.

Philippe MAYSTADT appelait récemment à la création d’un organisme européen chargé de « faire la police » et de réguler le monde de la
finance.
Ces propos rejoignent plusieurs plaidoyers d’un « think-tank » proche des partis socialistes européens : une régulation plus efficace, plus intrusive et plus étendue est nécessaire au niveau européen.
A travers ces propos éclairés, se profile le futur gouvernement du monde. Mais quel lien, quelles articulations possibles entre l’espace des problèmes, des poches de chômage massif, localisées dans les espaces de la désespérance et soutenues à bout de bras par des associations volontaires et l’espace des solutions, situé dans les bureaux de l’Europe et mis en place par des élites éclairées ?
Les acteurs de terrain problématisés et les techniciens problématiseurs de haut vol n’appartiennent pas au même monde même s’ils risquent encore de voter et pour combien de temps pour les mêmes partis.
Quel parti de gauche peut encore énoncer, dans ses procédures délibératives, une connexion pratique entre l’un et l’autre, entre le prolétariat associatif de première ligne et les régulateurs de première force ?

Marchandisation, individualisme : il ne suffit pas de dénoncer

Les prestations culturelles, les couvertures assurantielles, les processus de sécurité, les formations, voire l’enseignement même [3] et la santé se mettent chaque jour davantage en marché et les capacités de contrôle, d’allocations et de redistribution des Etats butent sur la fluidité des capitaux, la pyramide des âges et les insuffisances chroniques des bureaucraties qu’ils ont créé.
Bon nombre d’entre-nous vivent cet envahissement des dynamiques marchandes comme une fatalité et bien peu en cherchent les causes pour en critiquer les modalités.
La gauche a renoncé à cet exercice pourtant indispensable qui consisterait à dresser des listes de biens et services universels dont l’acquisition doit se situer hors marchés, à côté de cette nouvelle application du principe de subsidiarité, non pas tant une question d’échelle, mais de pertinence : quels biens seront fournis par le marché, quels autres par l’économie sociale et quels autres encore distribués par les Etats.

Mon séjour de 6 ans en Amérique m’a au moins appris trois leçons : ne pas confondre la logique d’entreprise et la logique du profit, ne pas confondre les marchés non-capitalistes et les marchés capitalistes, ne pas confondre libéralisme et pratiques capitalistes.
En effet, est-ce que tout créateur d’une entreprise est a priori suspect ? Est-il travaillé par le démon du profit à tout prix ? Ne peut-il pas avoir « écouté les plaintes et les demandes du monde » afin d’apporter des réponses optimales à des besoins exprimés où son génie créatif est doublé d’une oreille sociale ? N’a-t-il pas souci et fierté d’engager autant d’apprentis, de techniciens qualifiés ?
Quand on éprouve, par une longue fréquentation de la sphère administrative, le gaspillage insensé des ressources humaines, la dilapidation des ressources publiques dans les investissements et désinvestissements publics contreproductifs, la négligence et l’inefficacité des procédures (re)distributives et allocatives, l’impunité dont jouissent des cadres supérieurs et moyens dans leurs dérives et leurs quotidiennes exactions et infractions, on est en droit de se demander si les « dérives » des consommateurs et des familles vers les marchés et la floraison de nouveaux entrepreneurs ne constituent pas la réponse du merdeux à la bergère, la lassitude et le cynisme éprouvé face à l’inefficacité et à la vénalité croissante de bon nombre de réponses publiques.

Sans doute, et c’est patent, que les progrès de la démocratie vont de trio avec l’expansion des marchés et la montée en force de l’individualisme. Chacun va chercher sur les marchés de quoi sustenter son autonomie, organiser sa niche personnelle et gérer son autosuffisance. Si l’enrichissement individuel est la vérité, la destination ultime du socialisme, il n’est pas étonnant que ses progrès creusent sa propre tombe. Car le progrès social fabrique à tour de bras des individus qui rejettent les mouvements sociaux qui ont permis le financement de leur ermitage.
Il a fallu 4 générations au moins pour construire et légitimer un Etat Providence qu’une demi-génération d’internet vaccinée à Charleroi, truffée de machines et de gadgets à tout faire liquidera sans état d’âme.
Comment répondre à des cyniques qui voient dans le socialisme et le capitalisme les deux faces de la même pièce de monnaie ?

La gauche, si elle survit et invente de nouvelles formes pour son action, aura à négocier avec des individualités affinées : l’amour de la liberté individuelle ne peut faire bon ménage avec les rassemblements soft-staliniens, pitoyables spectacles de congrès aux résolutions ficelées d’avance.
Les femmes et les hommes politiques ne mesurent pas la gravité de la crise de la représentation politique, le mépris, discret ou affiché, que leur portent les peuples goguenards, les journalistes méprisants qui les traînent dans leurs médiocres arènes télévisées et les militants dégoûtés qui se détournent des caprices infantiles de bon nombre de nos dirigeant(es).
Les procédures de confiscation du pouvoir citoyen par les assemblées pseudo-délibératives ne trompent plus grand monde.
Le libéralisme en tant que philosophie exigeante du respect des libertés de chacun et de chaque groupe accueille des revendications qui portent sur la dignité et le respect autant que sur l’accès aux prestations des Etats sociaux-démocrates.
Dans un monde multiculturel, le défi à relever sera de mettre en place une pratique légitimée de l’interculturalité. Traiter chaque forme culturelle, pourvu qu’elle observe les règles du jeu démocratique, avec un égal respect et une égale bienveillance nécessitera des refontes profondes de nos certitudes et une définition renouvelée de la laïcité.
Des indignations nouvelles voient le jour et réclament des pratiques de respect fondées dans la loi mais situées à mille lieux du credo républicain traditionnel.

Nouveaux mouvements sociaux, nouvelles revendications

Il convient enfin que la gauche se coltine avec la dynamique des réseaux d’entraide, avec les pratiques renouvelées de l’économie sociale et sans vouloir à tout prix les contrôler.
Sans doute qu’à côté des marchés non capitalistes - qu’y a-t-il en effet de commun entre le marché du dimanche sur la place communale et les pratiques spéculatives des traders sur les bourses mondiales - prolifèrent déjà des réseaux modestes par leur taille, mais prophétiques par les nouvelles grammaires de vie qu’y s’y concoctent.
Les anciennes pyramides cèdent le pas à des réseaux plus horizontaux. A la ligne du parti succèdent les lignes de fuite, aux ordres de marche succèdent les inventions dans les marges. Bien des mouvements sociaux annoncent de nouvelles revendications : certes un salaire décent, mais de la considération, du respect, certes des subventions pour les associations mais une prise en compte des indignations qu’elles configurent et rassemblent.
Menu annoncé de nouvelles valeurs pré-politiques dites post-matérialistes qui attendent encore de la gauche et spécialement humaniste une traduction politique spécifique.

Sans doute, comme le montre avec brio ARNSPERGER [4] le ver est dans la pomme : la dynamique du capitalisme est faite de cette double négation de la finitude qui nous habite en tant qu’humains, refus de l’altérité, refus de prendre en compte le désir de l’autre qui ne désire pas comme nous, mais surtout négation de notre mortalité.
De cette double négation, vient cette relance forcenée vers la croissance, vers l’expansion sans limite [6] croissance toujours espérée du gâteau dont la gauche compte bien réclamer sa part.
La gauche fume les mêmes cigares que la droite et aspire aux mêmes rétributions : elle désire partager équitablement ce qu’elle feint de contester dans ses buts et ses modalités.
Est-elle encore opposée à son adversaire proclamé ?
Les compromis sociaux « à la belge » ont-ils migré vers les compromissions ?
Il semblerait, dans ce paysage politique si raboté que l’on cherche en vain des adversaires politiques autres que les tribuns tribaux d’un nationalisme outrancier que l’on croyait enterré pour de bon.

[1Noberto BOBBIO, Destra e sinistra, trad. Droite et gauche, Paris, Seuil, 1996.

[2John RAWLS, A theory of justice, trad. Théorie de la justice, Paris, Seuil, 1997, p. 91.

[3On ne cesse d’évoquer, pour nos universités, l’impérieuse nécessité d’acquérir une part significative du marché des maîtrises et des doctorats.

[4, Christian ARNSPERGER, Critique de l’existence capitaliste, Paris, éditions du Cerf (coll. La nuit surveillée), 2005

[6,La bande dessinée LARGO WINCH est une superbe illustration de cet illusoire désir de toute puissance visant à l’immortalité.

n°12 Janvier 2009

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