N° 20 Avril 2011

La Libye : révolution précoce, régime féroce

A l’évidence, la bourrasque démocratique qui souffle sur le monde arabe n’épargne aucun Etat. Républiques ou Monarchies, riches ou pauvres, grands ou petits, tous les Etats arabes sont désormais exposés à des peuples en colère réclamant liberté, dignité et emploi.
Le mouvement semble imparable : rien ne met ces Etats à l’abri des secousses, rien n’amortit le choc : ni la généalogie noble des descendants du Prophète, ni la garde des Lieux Saints de l’Islam, ni la défense du Sunnisme, ni "le droit divin" dont se parent les Commandeurs des croyants, ni le discours creux de ceux qui prétendent être les défenseurs des grandes causes arabes (notamment la cause palestinienne), ni la rente pétrolière, ne parviennent à faire barrage à la contestation et étouffer le cri de la liberté.

par le Prof. Bichara Khader, [1]

Les maux dont souffrent les sociétés arabes
sont structurels et communs :
systèmes
autoritaires, régimes prédateurs, dérives
patrimoniales, hypertrophie des services de sécurité,
démocraties cosmétiques et élections truquées,
économies dysfonctionnelles. De ce fait, aucun Etat
arabe ne peut prétendre à une quelconque exception
qui le mettrait à l’abri.
Il n’en demeure pas moins qu’il existe de nombreuses
différences entre les Etats, liées aux itinéraires
historiques, la répartition de la population sur le
territoire, les taux d’urbanisation et d’éducation, la
condition de la femme, le rôle de l’armée,
l’homogénéité de la société ou , a contrario,
l’existence de lignes de fracture de nature
linguistique, ethnique, religieuse, régionale ou
tribale.
Ces différences colorent chacune des révolutions, lui
donnent un cachet particulier et déterminent la
réaction de chaque régime, le rôle de l’armée et des
forces de sécurité, et en définitive, la nature, le
rythme et l’intensité du changement.

En prenant le cas tunisien comme " le paradigme" de
la révolution pacifique, conduite par des jeunes
éduqués et connectés, dans un mouvement de masse
supra-partisan et s’appuyant sur la fraternisation
d’une armée nationale, alors, force est de reconnaître
que la Libye offre le contre-exemple parfait de
ce paradigme.
Rappelons à grands traits ce qu’est la Libye. D’abord
c’est une vaste géographie : avec plus de 1.700.000
km2, elle est 3 fois plus étendue que la France, mais
c’est une géographie couverte par les déserts à
raison de 90 %. La population libyenne dépasse à
peine 6.7 millions d’habitants (soit un 10ème de
la population française), mais deux tiers de cette
population sont concentrés sur le littoral
méditerranéen qui s’étire sur plus de 1350
kilomètres, avec deux grandes villes : Benghazi à
l’Est et Tripoli à l’Ouest, respectivement principales
villes de la Cyrénaïque et de la Tripolitaine, deux
des trois régions principales de la Libye, le Fezzan
au centre, étant la troisième région.

Nous nous trouvons donc dans un pays dont les
identités régionales sont bien marquées et
couplées à des structures tribales ancestrales.
Le fait que Benghazi soit le fief de la "rébellion"
libyenne n’est nullement fortuit, puisque l’Est libyen
a déjà été le théâtre de rébellions importantes matées
par la violence aveugle et qu’il n’a jamais cessé de
pâtir des affres de la répression du régime Kadhafi,
reposant principalement sur la loyauté des tribus de
la Tripolitaine et en premier lieu sa propre tribu.
A cette inscription territoriale de la révolte, il faut
ajouter les rivalités anciennes entre les tribus
de l’Est libyen, notamment les Warfala et les
Sénoussis, et celles de l’Ouest, notamment la propre
tribuLes tribus de l’Est et du Fezzan se sont toujours
senties lésées par une inégale distribution de la rente
pétrolière et généralement par la mainmise de la
tribu de Khadafi et quelques autres tribus de l’Ouest
sur les rouages de la " Jamahiriyya libyenne" , en
fournissant les cadres des ministères et des secteurs
publics et en constituant le gros des " troupes d’élites"
du régime.

A ces traits distinctifs (pays étendu, faible
population, concentration urbaine sur le littoral,
polarisation régionale, structures tribales marquées
et inégalité dans la répartition de la rente), s’ajoute
une histoire politique mouvementée marquée,
après 1945, par l’occupation de la Grande Bretagne
des régions de la Tripolitaine et de la Cyrénaïque et
par l’occupation des troupes gaullistes du Fezzan.
Après des débats houleux aux Nations-Unies, la
Libye accède à l’indépendance le 24 décembre 1951
et Idriss el Sénoussi est proclamé roi. Les armées
anglaises et françaises se retirent, mais, l’Angleterre
et les Etats-Unis imposent au Roi le maintien de
bases militaires (Traités de 1953 et 1954) et la Libye
se met ouvertement dans le giron occidental antinassérien.

L’exploitation du pétrole, à partir de 1959,
accroit les ressources financières du pays
et, du même coup, son importance
géopolitique pour l’Occident, en pleine
guerre froide. Le 1er septembre 1969,
Kadhafi, alors jeune colonel,
renverse la monarchie sénoussie et
s’installe à la tête du pays.
Rapidement, il fait évacuer les bases
étrangères, nationalise les banques, et exproprie les
colons italiens installés dans le pays entre 1912 et
1939. Dans l’effervescence nationaliste de l’époque,
Kadhafi fait figure de chef révolutionnaire et est salué
par les arabes comme l’héritier de Nasser décédé en
1970.

Mais le dirigeant libyen se révèle imprévisible, voire
mégalomane. C’est alors qu’il se taille un rôle à la
mesure de ses ambitions : devenir le théoricien-guide
du Tiers-Monde. En 1975, il publie le premier tome
de son "Livre Vert : solution du problème de la
démocratie". En 1976, il crée les " comités
populaires", une sorte de " démocratie directe" et
proclame, en 1977, la Jamahiriyya populaire et
socialiste de Libye (république des masses) dont il
devient, non pas le Président, mais " le Guide".

Installé aux commandes, le bouillonnant Kadhafi se
sent rapidement à l’étroit dans un pays certes riche,
mais faiblement peuplé (2 millions en 1970, 4
millions en 1990 et 6.7 millions en 2010). Il multiplie
les Unions éphémères avec l’Egypte (1972-1973),
avec la Tunisie (1974), le Maroc (1984).
Il s’engage dans des aventures militaires en Afrique
(occupation de la Bande d’Aouzou en 1973 puis
intervient directement au Tchad (en 1980). Accusé
de soutenir le terrorisme international, sa résidence
à Tripoli est bombardée par les américains en 1986 :
une fille adoptive de Kadhafi est tuée. En décembre
1988, un attentat attribué aux agents de Kadhafi fait
259 morts à Lockerbie et un autre, en septembre
1989, contre un avion d’Air France au-dessus du
Ténéré fait 170 morts. La séquence des événements
ne laisse subsister aucun doute quant à la
responsabilité libyenne.

Mais la Libye est un pays utile et l’Occident ne tient
pas à se l’aliéner. L’affaire des " attentats" est soldée
à coup de milliards de dollars d’indemnisation aux
victimes. Le régime libyen a voulu desserrer l’étau
qui commençait à l’étouffer.
Le revirement est spectaculaire : il survient après les
attentats du 11 septembre 2001 et surtout la guerre
américaine contre Saddam Hussein en 2003.
Le calcul de Kadhafi est rationnel : avec la fin de la
guerre froide et dans un monde dominé par la
superpuissance américaine, il est inutile, voire
suicidaire, de nager à contre-courant et de
s’attirer les foudres de l’Amérique.
Ce faisant, il applique, à la lettre, le
proverbe arabe qui dit "la main que tu ne
peux pas couper, baise-la".

Ce revirement conforte la politique
américaine : le président Bush cite Kadhafi
en exemple du dirigeant sérieux qui, de son
plein gré, renonce aux armes de destruction
massive et prend ses distances par rapport
au terrorisme et s’inscrit même dans la stratégie de
lutte anti-terroriste. Les Européens ne tarissent pas
d’éloges, non plus. Non seulement le marché libyen
s’ouvre à leurs investissements, mais Kadhafi signe
avec la France et autres Etats européens de juteux
contrats d’achat d’armement et s’engage, de surcroît,
à cadenasser ses frontières pour endiguer les flux
migratoires clandestins, jouant ainsi à "la police à
distance" pour le compte de l’UE.

La récompense ne s’est pas fait attendre : d’Etat
"voyou", voilà la Libye hissée au rang d’Etat
"fréquentable", utile voire ami. Jadis conspué
comme chef terroriste, Kadhafi fait son entrée sur la
scène internationale, engrangeant de nombreux
succès : en Afrique dont il devient le président de
l’Union Africaine (2009) et commence même à rêver
de devenir le Roi des Etats-Unis d’Afrique. En
Occident , il est accueilli, les bras ouverts .

Avec une production de 1.600.000 barils de
pétrole par jour, la Libye n’est guère un grand
producteur (à peine 2 % de la production mondiale),
mais son pétrole bénéficie d’une double prime : de qualité (faible teneur en souffre) et de proximité (la
Libye est très proche des marchés italiens et
européens). Cela a permis au régime d’engranger des
revenus colossaux dont une partie alimente un fonds
souverain présent sur tous les continents et une
autre partie est accaparée par Kadhafi, sa famille et
son clan.

Tout cela ne modifie en rien le fonctionnement
interne du pays, car le régime politique libyen
demeure atypique, rappelant à beaucoup
d’égards la Corée du Nord, le pétrole en plus.
En effet le pouvoir est dominé par la figure du
"Guide", régnant sans partage, sur une "Jamahiriya"
marquée par une étonnante anomie politique, ne
reconnaissant ni organisations professionnelles, ni
syndicats indépendants, ni partis politiques, ni
parlement. A la place de tout cela, on trouve des
"comités populaires", excellemment endoctrinés,
mais mauvais gestionnaires.
Rien d’étonnant que ce pays qui avait les
ressources pour devenir le "tigre" de
l’Afrique du Nord est demeuré davantage un
"drapeau planté sur un puits de pétrole"
qu’une économie performante, innovante et créatrice
d’emplois de qualité.

A la dépendance libyenne des exportations
pétrolières s’ajoute un système organisé de
prédation familiale et clanique, transformant
le pays en une sorte d’entreprise privée,
presque un "patrimoine familial", ouvrant la
voie à une dérive dynastique : les enfants de Kadhafi
assurant tantôt la défense rapprochée de leur père et
de son régime, tantôt assumant le rôle de portesparole
attitrés voire le statut de " princes héritiers".
L’égomanie du père et sa folie de grandeur ont
déteint sur ses enfants qui exhibent une arrogance et
une suffisance hors du commun. On les voit agiter,
tour à tour, les épouvantails de réactiver Al-Qaida,
d’ouvrir la vanne migratoire et de submerger
l’Europe, d’écraser la rébellion dans le sang, de
débusquer les "traîtres" et de leur infliger une
"punition exemplaire", voire de destabiliser toute la
Méditerranée.

C’est contre ce régime dominé par un clan et coiffé,
au sommet, par un dirigeant lunatique et fantasque,
que les libyens se révoltent aujourd’hui.
Le fait que la révolte libyenne survient en Mars 2011
n’est pas le fruit du hasard.
Les révolutions tunisienne et égyptienne ont agi
comme des éperons. Si les jeunes tunisiens et
égyptiens ont su braver la répression et déboulonner
deux régimes dont on vantait, en Europe, la solidité,
pourquoi les libyens seraient-ils en reste et pourquoi
la quête de liberté s’arrêterait à la frontière de
l’Egypte et de la Tunisie ?

Sauf que la Libye n’est pas la Tunisie. Les "rebelles"
libyens savaient pertinemment qu’ils s’exposaient à
une terrible répression, eu égard à la nature du
régime qui les domine. Or on a le sentiment qu’il y a
eu une totale impréparation.
Face à la répression des forces de Kadhafi, la "révolte
démocratique" s’est muée en une "insurrection armée
sans armements". Benghazi devient vite le fief de la
rébellion et sa rampe de lancement. Les tribus de
l’Est se rangent du côté des "rebelles". Mais des tribus
de l’Ouest et du Centre font de même.
L’armée, traversée par les mêmes lignes de fractures
régionales et tribales se coupe en deux : dissidents
contre fidèles. Mais les arsenaux militaires et les
armes lourdes demeurent sous le contrôle du régime.
Le face-à-face est inégal : des insurgés sans
commandement, sans moyens de communication, et
sans armement adéquat face à des troupes d’élites et
des mercenaires recrutés et entraînés à la hâte.

L’affrontement tourne au massacre : l’armée de
Kadhafi n’hésite pas à lancer des chars contre les
centres urbains. L’émoi est général : d’abord le
Conseil de Coopération du Golfe, ensuite la Ligue des
Etats arabes appellent les Nations Unies à assumer
leur responsabilité et imposer une zone d’exclusion
aérienne et protéger les civils.
L’aval arabe garanti, la résolution 1973 du Conseil de
Sécurité sur la Libye est adoptée avec cinq
abstentions, celles des Etats BRIC (Brésil, Russie,
Inde et Chine) et, chose surprenante, celle de
l’Allemagne.

Il est trop tôt pour écrire cette histoire mais on peut
postuler que l’Allemagne n’a pas apprécié la
précipitation française et la reconnaissance par
Nicolas Sarkozy de la "légitimité du Conseil libyen de
transition" la veille de la réunion du Conseil
européen. On peut aussi avancer la thèse que
l’Allemagne s’est sentie humiliée par le "tandem
Sarkozy-Cameron" qui ont enfourché une position en
pointe sans une consultation préalable avec leurs
pairs européens.

On pourra épiloguer longtemps sur ce soudain
sursaut volontariste français. Et certains ne
manqueront pas de faire remarquer que Sarkozy est
plus préoccupé par les sondages concernant sa
réélection, en 2012, et la percée de Marie Le Pen que
par la protection du peuple libyen. D’autres vont
gloser sur les premières frappes françaises survenues
le 19 mars, la veille des élections cantonales du 20
mars. De tels soupçons feraient suspecter la position
française de "cynisme" de mauvais aloi.

Plus pertinents, me semble-t-il, les arguments qui
consistent à rappeler que l’Occident n’a pas à
s’immiscer dans les affaires arabes, que si la Libye
n’avait pas de pétrole l’Occident n’aurait pas fait montre d’un même empressement, que la
démocratie ne s’exporte pas à coups de missiles, qu’il
eût été plus judicieux de donner les moyens aux
libyens pour se défendre eux-mêmes, qu’il appartient
au peuple libyen , avec l’aide de frères arabes, de
"faire sa révolution" et d’en assumer tous les
risques, car comme dit le proverbe arabe "qui veut
du miel s’expose aux piqûres des abeilles".

Ces arguments sont recevables et j’avoue,
que moi-même, je suis assailli par le
doute. Je crains que cette énième
intervention occidentale en terre arabe
(après la Somalie et l’Irak) n’apparaisse,
dans le subconscient collectif, comme une
ingérence insupportable, pendant que la
Palestine continue à subir les affres de la
colonisation et que d’autres pays
pétroliers arabes - peu démocratiques -
continuent à bénéficier du parapluie
américain.

Sauf que dans le cas libyen, il ne s’agit pas
d’une simple piqûre d’abeille, mais d’un
massacre annoncé par un satrape
sanguinaire qui ne lésine sur aucun
moyen pour sauver son régime et sauver
sa peau.

Maintenant que l’opération "Aube de l’Odyssée" est
engagée avec une participation symbolique arabe,
mais sous un mandat explicite du Conseil de
Sécurité , il a quelques écueils à éviter : se laisser
enliser dans un conflit de longue durée, se laisser
griser par le "feu d’artifice des missiles" qui pleuvent
sur la Libye, chercher à installer en Libye un
gouvernement qui "plaise" à l’Occident, remplacer
Kadhafi par un "Karzai" libyen , appeler la coalition
"coalition occidentale" et non "coalition internationale"
, intervenir au sol ou offrir au monde le
spectacle affligeant de dissensions entre les pays de la
coalition.
Cela n’exclut pas d’armer les rebelles et de les
conseiller, à condition que ceux-ci s’engagent à ne
pas les utiliser contre les "civils" du camp adverse et
que les rebelles ne soient pas infiltrés par des
activistes jihadistes.

La prudence est donc de mise. La Libye n’est pas
l’Irak et le droit d’ingérence ne doit pas se transformer
en guerre préventive. Pour l’heure tout le monde
dit respecter le mandat du Conseil de Sécurité sur la
zone d’exclusion aérienne.
Mais tout le monde s’accorde à reconnaître la
légitimité des revendications du peuple libyen. Or
une des principales revendications est le départ de
Kadhafi, voire son jugement.
On est donc en pleine ambigüité.

Le Conseil de Sécurité n’appelle pas au changement
du régime, mais le soutien aux revendications
populaires libyennes y pousse.

Pour ma part, il serait impossible de s’extraire de
l’ornière libyenne sans le départ de Kadhafi.
Toute négociation avec lui doit porter sur les
modalités de son départ et non sur celles de son
maintien. Car celui-ci est non seulement
inconcevable, mais inconvenant.
Ce serait une insulte au peuple libyen
révolté, un désaveu de la
communauté internationale, et un
mauvais message pour les autres
peuples arabes.

Nous savions ce que voulaient les peuples
tunisiens et égyptiens : leurs slogans
étaient explicites et modernes. Nous
savons, grosso modo, ce que veut le
peuple libyen : se débarrasser de son
"guide" peu inspiré.
Mais quel est le programme du "Conseil
National de transition", quelle est sa
composition, quel est son projet d’avenir
pour la Libye, comment entend-il
réconcilier les libyens et mettre en place
un Etat digne de ce nom avec des institutions
transparentes, une gouvernance économique, et une
démocratie qui transcende les solidarités
primordiales de type régional ou tribal ?

Sur toutes ces questions, nous sommes encore dans
le flou. Cela amène certains observateurs à parler de
"révolution précoce", car les jeunes révoltés sont
devenus "des insurgés et des rebelles", le face-à-face
entre le peuple et le régime a tourné à la guerre civile
et, pire, l’objectif final n’est pas garanti, car comme le
dit Raymond Aron : "Ce sont les hommes qui
font l’histoire, mais ils ne savent pas
l’histoire qu’ils font" [2]

[11. Directeur CERMAC - UCL

[22.Cité par Alain Franchon, Bilan Stratégie, Le Monde 2011

N° 20 Avril 2011

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