n°8 janvier 2008

La Culture dans la Cité. Quelle Culture ? Quelle Cité ?

Devant la perspective d’une réforme de nos institutions, il convient de considérer quelle place devrait revenir à la culture. La question se pose aux francophones dans le cadre d’une meilleure articulation prévue entre la Wallonie et Bruxelles. Elle se pose aussi au plan fédéral, dont dépendent d’importantes institutions communes. Elle se pose enfin au plan international, à commencer par une nécessaire ouverture européenne.

Jean-Louis LUXEN, Président de la Culture du Patrimoine et du Développement international ASBL

Quelle culture ?

Par bonheur, dans notre pays et, en particulier chez les francophones, nous pouvons tabler sur un large consensus quant aux objectifs et au contenu d’une politique culturelle. Il y a peu, les Etats généraux de la culture ont permis d’en réaffirmer les lignes de force. Elles nous démarquent par rapport au Ministère français de la culture, par exemple, en incluant tout le champ de l’éducation permanente et de la politique de la jeunesse, qui représente 25% du budget. Cette approche globale encourage la "démocratie culturelle" et l’accès de tous à la culture, qu’il s’agisse des diverses formes d’expression artistique ou de la participation à la vie sociale. Même si beaucoup reste à faire pour améliorer les choses, éducation et culture relèvent d’une gestion coordonnée.
La création artistique doit être reconnue et soutenue pour elle-même, afin de permettre à la sensibilité des artistes de s’exprimer librement et de nous ouvrir à des perceptions nouvelles de l’humanité et du monde en mutation. Mais l’ensemble est orienté vers un dépassement de soi, une émancipation collective.

Par une large décentralisation des initiatives et un soutien effectif aux associations volontaires, la culture vise à consolider les liens sociaux et, contre l’individualisme ambiant, à contribuer à un développement humain.
D’aucuns considèrent que cette contribution est insuffisante et qu’une reconnaissance de la "Culture wallonne" est souhaitable, qui se démarquerait de Bruxelles, pour appuyer, par exemple, une démarche comme celle du Plan Marshall.
Leur voix reste marginale et la grande majorité des personnes informées veulent éviter une telle approche régionaliste et affirmer la priorité d’une solidarité avec les Bruxellois, en matière de culture comme dans d’autres matières.

Trop de cloisonnements nous affaiblissent.

Hélas, trop de cloisonnements institutionnels présentent des entraves à la mise en œuvre d’une grande politique culturelle.
Le fonctionnement séparé de la Communauté française et des Régions wallonne et bruxelloise rend beaucoup plus difficiles la mise en œuvre de politiques croisées et la prise en considération de la dimension culturelle, à la fois comme source de mobilisation des énergies et comme objectif d’épanouissement personnel et collectif.

Il ne s’agit pas seulement de la promotion des industries culturelles comme, par exemple, le cinéma ou l’édition, dans leur double aspect culturel et économique.
Il s’agit aussi d’un manque de conscience d’un destin commun des francophones, qui vienne inspirer leurs solidarités et soutenir leurs efforts de développement. Nous voyons bien comment, en Flandre, une dialectique féconde entretient, et le dynamisme culturel, et l’expansion économique.

Du point de vue financier, ces cloisonnements sont sources de doublons et de dispersion des moyens. L’insuffisance chronique du budget de la Communauté française témoigne aussi de rigidités et de faiblesses dans la mobilisation des ressources nécessaires.
De plus, l’institution Cocof, Commission communautaire de la Région bruxelloise, représente un cloisonnement supplémentaire qui complique encore les choses pour les francophones.

Importance culturelle majeure de Bruxelles.

Bruxelles est d’une importance majeure pour les francophones. Certes, on l’a vu, une forte décentralisation caractérise la vie culturelle, à partir des nombreux centres culturels wallons et du dynamisme des associations locaux et des grands mouvements culturels. Mais il reste que la capitale culturelle des francophones est Bruxelles.
C’est au départ de Bruxelles que peut être atteint un seuil critique qui soit une référence pour les arts de la scène, les arts plastiques, la musique, les lettres.
La désignation de Mons comme capitale culturelle de la Wallonie n’est pas crédible : si une ville wallonne devait être retenue, ce serait plutôt Liège. Non, l’Ardennais que je suis l’affirme : Bruxelles est le principal foyer culturel des francophones. Elle offre de plus la richesse et les atouts d’une forte "inter-culturalité", des possibilités de rencontre artistique et culturelle avec les Flamands, ainsi qu’une visibilité internationale, notamment par la présence des institutions européennes et internationales.

Coopération avec la Communauté flamande.

La politique culturelle doit contribuer à mettre en lumière notre identité et à dynamiser la vie sociale. Mais elle ne peut inciter au repli sur soi.
Bien au contraire, il s’agit de s’ouvrir aux grands courants artistiques et aux mouvements des idées de ceux qui nous entourent. Au plus on affirme son identité, au plus il importe de s’attacher au dialogue des cultures.
Comment est-il possible de n’avoir pas encore pu conclure un accord culturel avec la Communauté flamande ? Si des questions épineuses forment obstacle, comme dans les communes à facilités, qu’on les mette entre parenthèses en attendant des jours meilleurs et que l’on souscrive d’urgence des arrangements opérationnels semblables à ceux que nous pratiquons avec des dizaines de pays, en Europe et hors d’Europe.
C’est Bruxelles encore qui héberge quelques institutions culturelles fédérales de premier plan, comme la Monnaie, le Palais des Beaux Arts, les grands musées et diverses institutions scientifiques culturelles. Il serait aberrant de les "splitser".
C’est en bonne intelligence avec les Flamands que nous devons assurer leur rayonnement. Pour leur bonne gestion, il faut éviter toute forme de "cogestion" paralysante et plaider pour une tutelle fédérale. Mais il est parfaitement possible d’y associer des représentants culturels et scientifiques des Communautés, à l’instar de ce qui est envisagé pour la SNCB. Une plus grande autonomie de gestion permettrait aussi plus de dynamisme et d’initiatives.

Coopération européenne et internationale.

Enfin, il importe que les Wallons et les Bruxellois ouvrent toutes grandes les fenêtres de la coopération internationale. Les politiques culturelles, aujourd’hui, se définissent au niveau de l’Union Européenne. C’est vrai pour le cinéma, l’audiovisuel, les industries culturelles, le patrimoine culturel. C’est vrai aussi pour l’opéra, le théâtre, la danse, les arts plastiques, la littérature.
C’est vrai enfin pour la vie associative dans les grands mouvements culturels.
Avec l’apprentissage des langues, cette ouverture est indispensable pour nous faire lever les yeux sur les grands enjeux et les opportunités d’un monde en rapide changement. Des devoirs de coopération nous attendent avec des pays accablés, dont la misère nous éclairera sur la situation malgré tout privilégiée que nous connaissons.

Un rapprochement, le plus étroit possible, des institutions francophones.

Ces considérations appellent un rapprochement, le plus étroit possible, entre la Région wallonne, la Région bruxelloise, la Cocof et la Communauté française. Un tel rapprochement pourrait s’appuyer sur une politique culturelle active, qui mette en évidence notre identité de francophones et apporterait un soutien moral aux actions de développement humain communes aux Wallons et aux Bruxellois. Un tel rapprochement permettrait une rationalisation des activités, de réelles économies, et une meilleure affectation de crédits à la vie culturelle. Il donnerait aussi à nos concitoyens une image plus claire de leurs institutions et de meilleures possibilités de participation démocratique. Enfin, il nous renforcerait dans le dialogue avec la Communauté flamande et dans notre coopération internationale.

n°8 janvier 2008

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