N°18 Juillet 2010

LA CITE, 45 années de combat

Le 1er octobre 1950, LA CITE s’impose rapidement par sa forme et par son ton nouveau. Voilà le journal "attendu" par les organisations sociales chrétiennes. Mais au fil des ans, il faut bien constater que le journal n’a pas gagné le combat pour sa survie, comme tant d’autres journaux progressistes. Ce qui ne l’a pas empêché de jouer un rôle important pendant 45 ans, comme le montre un ouvrage récent. [1]

Christian VAN ROMPAEY, [2]

Le 3 septembre 1950, à l’occasion de son 25eanniversaire, la Jeunesse Ouvrière Chrétienne (JOC)rassemblait sur le plateau du Heysel des milliers de garçons et filles. Quelle ne fut pas la surprise des participants à ce « Congrès des cent mille » de se voir proposer à la sortie l’édition spéciale d’un journal publié à cette occasion, avec photos et textes
du jour ! LA CITE, projet d’un quotidien dont on parlait dans le mouvement depuis quelques mois,sortait enfin au grand jour. Joseph Cuypers,propagandiste (comme on disait alors) de l’Alliance
nationale des mutualités chrétiennes, avait tout orchestré. Le premier vrai numéro de LA CITE sortait de presse un mois plus tard, le
1er octobre 1950.

A l’issue de la guerre, la presse quotidienne a vu apparaître des titres nouveaux mais il manquait toujours un quotidien s’adressant
spécifiquement aux travailleurs chrétiens. Héritier de La Cité Nouvelle de Jean Bodart et Elie Baussart, ainsi que de La Cité Nouvelle publiée par l’Union Démocratique Belge (UDB) au lendemain de la Seconde
Guerre, le nouveau quotidien montrait sa volonté d’être proche de ce public.
Il accorde plus d’importance que d’autres aux évènements sportif et aux nouvelles régionales.
La mise en page se veut claire, pédagogique,dynamique. Mais LA CITE exprimait surtout une tendance absente de la presse quotidienne
francophone de l’époque, très conservatrice comme La Libre Belgique, La Gazette de Liège et Le Rappel,et Vers l’Avenir dans une moindre mesure.

Le public potentiel est important. L’Église catholique souhaite l’unité politique des chrétiens, que la guerre scolaire va favoriser pour un temps. Mais, bien vite, la grève de 60-61, les querelles linguistiques, la
montée du régionalisme vont attiser les tensions à l’intérieur de la démocratie chrétienne. Le MOC affirmera son pluralisme politique en légitimant la présence de ses militants sur les listes du PSC mais
aussi du FDF et du Rassemblement wallon.
Le lectorat de LA CITE était sans doute démocrate et chrétien pour la grande majorité, mais ils n’étaient pas tous démocrates-chrétiens !

Un combat quotidien

Dans le contexte qui est le nôtre aujourd’hui, on verrait mal « revivre » un journal aussi engagé que LA CITE dans les questions sociales.
A l’époque les journaux avaient moins qu’aujourd’hui le sens du
« po-litiquement correct ».
LA CITE fut de tous les combats. La « bonne idée » du CARHOP (le Centre d’animation et de recherche en histoire ouvrière et populaire) et le CRISP qui ont entrepris de raconter cette histoire dans un ouvrage intitulé « LA CITÉ, 45 années de combat quotidien », d’abord comme quotidien jusqu’en décembre 1987, puis comme magazine jusqu’en
décembre 1955, est d’avoir pensé à retracer l’histoire de cette aventure journalistique à travers 45 années de l’histoire politique, économique et
sociale de la Belgique C’est dire que l’intérêt de l’ouvrage dépasse largement les conditions de survie d’un journal social militant dans un environnement commercial libéral.

LA CITE ne trouva jamais « son » public et, faute de recettes publicitaires suffisantes (ceci entraînant cela), connut toujours des problèmes financiers.

Sur le plan de la forme, LA CITE était pourtant innovante. Elle se voulait claire et lisible. Elle adopte en 1958 le format belge. Elle fut le premier journal belge à passer en 1986 au tabloïd, un format plus aisé
à manipuler. Preuve de sa qualité rédactionnelle, LA CITÉ fut aussi le lieu de passage de nombreux journalistes devenus par ailleurs de « grandes plumes ».
Elle fut aussi toujours fidèle à sa ligne de conduite : la défense des droits humains, le soutien au mouvement associatif, la préoccupation pour les questions de paix et de développement, la culture proche des gens plutôt que l’élitisme, préoccupée d’éducation permanente, proche des organisations sociales certes mais avec la volonté d’être une presse
libre. Ce choix n’était sans doute pas toujours facile à négocier par la direction du journal, comme par ses rédacteurs. Il n’était pas toujours facile à accepter par ceux qui voulaient entendre des éloges plutôt que des questions, des vérités toutes faites plutôt que des débats. Mais contrairement aux apparences la presse commerciale soumise à d’autres impératifs n’offrait pas, et n’offre pas aujourd’hui encore à ses
rédacteurs, autant de liberté d’expression !
A LA CITÉ , les rédacteurs vivaient de cette conviction que « l’information libère » et que la recherche de la vérité est un combat quotidien.

Aujourd’hui, la presse sociale a pratiquement disparu, repliée en quelque sorte dans quelques journaux, à grand tirage certes mais réservés aux membres de quelques grandes organisations sociales.
Pour « la grande presse », les questions sociales sont des nouvelles comme les autres : on informe certes, au mieux quand cela est utile, au pire dans les périodes conflictuelles, mais on ne donne plus guère
à penser sur l’évolution des rapports sociaux dans notre société. Certains estiment que la presse sociale a peut-être manqué un tournant et n’a pas perçu à temps le changement de climat : la mobilisation de
masse ne serait plus à l’ordre du jour quand le travailleur devient un consommateur. L’actualité sociale prochaine pourrait bien démontrer le
contraire.

La débat d’idées a pratiquement quitté les quotidiens.C’est, dit-on, ce que veut la majorité du public et surtout les managers économiques. Il existe pourtant encore un public exigeant. Les technologies nouvelles
ouvrent de nouvelles manières d’informer et de débattre qui ne permettent pas de dire que nous vivons irrémédiablement la fin du journalisme engagé. Sans doute, comme l’affirme Jean-Jacques Jespers à la fin de cet ouvrage, les modes d’information seront très différents des journaux militants comme LA CITÉ et bien d’autres, mais,
écrit-il, « les talents, l’engagement et l’inspiration que leur culture mobilisera seront à l’image de ceux des fondateurs, des dirigeants et des rédacteurs de LA CITÉ. »

Jean Heinen, ancien rédacteur en chef et directeur de La Cité

Le lendemain du 1er octobre 1950, le soldat milicien 40300 monte dans le train à Verviers-Central, jeune diplômé de l’École supérieure de journalisme de Lille. Alors qu’il partait sous les drapeaux, il achète pour 1,25 franc un exemplaire de ce journal tant attendu, LA CITE, dont il deviendra plus tard et pour quelques années le rédacteur en chef.
Jean Heinen ne pouvait se douter à cet instant, en dévorant ce nouveau journal au milieu des bruits de la troupe, qu’en 1955, il entrerait au quotidien "La Cité " et que, deux ans plus tard, il succèderait comme rédacteur en chef à Max Bastin, appelé à la direction du Courrier d’Afrique à Léopoldville. Il en deviendra ensuite directeur-rédacteur en chef de 1966 à 1988, remplacé à ce poste par Jos Schoonbroodt, originaire de Thimister, décédé le 19 août 2008.

Jean Heinen, homme discret, actif, curieux est décédé à l’âge de 83 ans en mai dernier. A la retraite, l’information politique et sociale était restée l’une de ses grande préoccupations. Il était cofondateur, avec Jules-Gérard Libois de la collection "Politique et Histoire" ( Pol -His ), une collection consacrée à l’étude des moments forts de notre temps dont la clarté et la lisibilité n’enlevait rien à la rigueur de l’analyse. Passé 80 ans, il était toujours porté par ses projets et participa avec ses amis du Carhop et du Crisp à boucler un projet qui lui tenait tant à coeur : la publication des 45 années d’histoire de LA CITÉ au mois de février dernier. Ce fut, au moment de sa présentation à la presse, l’occasion de lui rendre un hommage particulier alors qu’il luttait contre la maladie.
Jean Heinen, tout simplement, sous son allure à la fois carrée et rondelette, aimait la vie. Il était aussi un père et un grand-père attachant. Il pensait qu’il fallait vivre comme si nous étions immortel. Malheureusement la vie s’est enfuie de celui qui l’aimait tant.
Il nous reste avec ses questions qui sont celles de celui qui n’aime pas les vérités toutes faites. Pour Jean Heinen
la priorité était bien de servir les personnes plus qu’un système !

[11.LA CITÉ, 45 années combat quotidien, Marie-Thérèse Coenen, Jean-François Dumont, Jean Heinen, Luc Roussel, Paul Wynants.
Éditions Carhop et Crisp (22Euros).

[22.Secrétaire de rédaction H&S

N°18 Juillet 2010

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