n°1 juillet 2005

L’intégration face à la globalisation européenne

L’Europe confrontée au double défi de son intégration et de son élargissement semble peiner pour se donner des structures efficaces et volontaristes. Au delà des visions différentes de l’intégration et de l’élargissement, trois éléments essentiels ont donné un sens profond à cette évolution européenne : la paix, la compétitivité et la solidarité.

Mathieu GROSCH, eurodéputé.

Ce modèle de développement de l’Europe est aussi le seul capable d’absorber les chocs et d’exploiter les promesses de la mondialisation. Car cette mondialisation demande une réponse à un niveau efficace et constitue un défi vital pour le modèle de développement européen en soi. La globalisation se caractérise par trois forces :

- L’évolution technologique est à la fois le moteur et le fruit de la globalisation

Les marchés mondialisés ont engendré des économies d’échelles, l’amortissement des coûts de la recherche et du développement de nouveaux produits. Les technologies de l’information, les moyens de transport efficaces et rapides et les marchés financiers constituent les artères et le sang des firmes globales, la diffusion globalisée des images et des idées, leur réseau de communication et de promotion.

- Les choix politiques depuis les années 80

Nos "vieux états" sont mis en cause dans leurs pratiques, accusés de lenteur et d’inefficacité. Après les crises e.a. pétrolières, l’état providence manque d’argent et de confiance. C’est là que resurgissent les thèses néo-libérales. La libéralisation graduelle des échanges commerciaux, la stabilité des taux d’échange, une politique keynésienne fait place au développement rapide, aux privatisations, aux dérégulations et à la libéralisation financière.

- Le capitalisme de marché...

Comme l’appelle entre autre Alan Greenspan (le président de la Réserve fédérale américaine) est avec ses firmes globales et ses marchés unifiés une véritable force structurante de la globalisation. Il _ est aussi bien cause et effet d’une "nouvelle économie globale" et dès lors une force marchante et structurante de la globalisation.

Les défis de la globalisation

Le bilan de la globalisation doit être vu par ses avantages et ses effets négatifs.

- A l’actif on trouve une formidable innovation technique, une information globalisée servant la démocratie par la connaissance, une technique au service du vivant pouvant répondre au défi de la croissance démographique et de la non croissance des ressources naturelles.

- L’émergence réussi de certains pays du S.E. asiatique qui doivent beaucoup à l’investissement international et à l’accès aux marchés européens et américains.

- Une prise de conscience de plus en plus affirmée de la citoyenneté du monde, de consommateurs "globaux" et dès lors de responsabilité face aux droits fondamentaux des hommes et face à la gestion des ressources naturelles utilisées.

- A son passif l’accroissement des inégalités internes dont les causes sont multiples : l’individualisme, les mutations des structures sociales et l’incapacité des Etats à corriger les inégalités excessives dues à la mise en concurrence des systèmes nationaux de régulation.

- Malgré cinq décennies de croissance mondiale, le déséquilibre nord/sud de notre planète subsiste dans la relation 20/80 de la population pour 80/20 des ressources utilisées.

Même si le rapport ne change pas, la relation est d’autant plus dramatique que nous sommes passés de 1,5 milliards à 4,5 milliards de personnes dans le tiers monde.

- Malgré les évolutions technologiques au bénéfice des ressources naturelles, le volume total de l’augmentation de la consommation dépasse ces "gains" et les menaces sur l’environnement s’accumulent. Et même si la technologie peut répondre à ce défi, l’absence de financement, de l’internalisation générale des coûts environnementaux l’en empêche.

Le rôle de l’Europe

Déjà en 1963 le Pape Jean XXIII dans son Encyclique Pacem in Terris posait le problème en ces termes. "De nos jours, le bien commun universel pose des problèmes de dimension mondiale. Ils ne peuvent être résolus que par une autorité publique dont le pouvoir, la constitution et les moyens d’action prennent eux aussi des dimensions mondiales et qui puisse exercer son action sur toute l’étendue de la terre". Il est dès lors évident qu’aucun Etat n’engage seul une politique appropriée pour maîtriser la globalisation ne fut-ce que par peur de perte de compétitivité. Un Etat, fut-il le plus puissant de la planète, ne peut prétendre à lui seul, maîtriser une économie mondialisée et réguler ses effets. En corollaire, aucun Etat, ni même les Etats- Unis ne peuvent avoir cette conviction illusoire, et imposer ses règles économiques, financières, ses critères sociaux et d’environnement. Et malgré le fait que l’Union Européenne reste préoccupée par son intégration et sa structuration, il est de son devoir de se donner les atouts d’un acteur global, d’autant plus que ces atouts rejoignent ses défis internes.

- Un principe unificateur fort : une vision d’un ordre économique international équitable dans une structure communautaire des valeurs et non l’addition des intérêts des ses composantes, c’est-à-dire des Etats Membres.

- L’expression institutionnelle dans les piliers du système économique dont l’OMC, le FMI, etc. par une seule voix et une décision fondée sur un principe de majorité.

- Une autonomie accrue au sein de l’Alliance atlantique car la défense constitue un maillon fort de l’autonomie de la politique économique.

Le système économique international est dominé entre autre par les Etats-Unis car ils répondent aux critères précédemment cités qui allient la cohésion interne et la dimension globale. Soyons clairs, les Etats-Unis sont pour l’Europe un allié stratégique et il appartient à l’Europe de se doter des moyens afin d’éviter qu’on ne lui impose des choix, surtout un modèle social différent du sien. Il appartient à l’Europe de s’opposer à une tolérance plus forte aux inégalités et à la violence, à refuser des expositions au risque environnemental ou sanitaire, à l’autorégulation du marché. Le crédit international européen est réel, mais il doit être renforcé par son rôle actif dans une action interne visant à rattraper son retard technologique, à réduire son chômage structurel, à maintenir la solidarité en maîtrisant entre autre son vieillissement démographique et en se dotant d’une vraie politique d’asile et de migration. Son rôle dans une politique externe active doit donner une impulsion aux différents piliers du système économique international et renforcer la cohérence entre les différents piliers.

1. L’organisation mondiale du commerce

L’Europe est un acteur important au sein de l’OMC. L’Union Européenne souffre d’un double handicap : l’unanimité et l’absence de solidarité financière susceptible de rééquilibrer les gains et pertes de la libéralisation. Ceci amène à des agendas très larges de négociation afin d’équilibrer entre les différents pays les "gains et pertes" des libéralisations. Ceci empêche aussi des politiques "différenciées" où par exemple des accès privilégiés et limités dans le temps au marché seraient la contrepartie d’efforts en matières sociales, environnementales, de santé,… Ces avancées donneraient à l’Europe l’opportunité de marquer l’économie de son sceau.

2. Les organes des Nations Unies

Faire de l’Europe un acteur à part entière dans le secteur économique et social des Nations Unies doit être un objectif premier. Donner à ces structures des pouvoirs de règlement de différend est aussi essentiel. Le rôle croissant et l’importance de ces instances sont souvent sous-estimés. Que ce soit l’Organisation Internationale du travail, l’Office Mondial de la propriété intellectuelle, l’Organisation Maritime Internationale, pour n’en citer que quelques unes, ces instances ont le rôle de produire par consensus les règles dont l’économie mondiale a besoin pour assurer les préférences collectives des Etats, gérer la concurrence, sauvegarder l’environnement, les droits sociaux, etc. L’Union Européenne participe à l’élaboration de ces règles, mais elle a un statut d’observateur, car elle ne parle d’une seule voix que quand il y a consensus entre tous ses membres. Au lieu d’y avoir un leadership elle représente trop souvent le plus grand commun dénominateur entre ses pays, donc rarement une force de conviction et un caractère proprement européen. Ces décisions étant soumises à la ratification de tous les états consignataires, leur mise en oeuvre est trop souvent compromise ou sujette à des pressions nationales ou lobby.

3. Le Fond monétaire international et la Banque mondiale

Leurs missions : la promotion de politiques macro-économiques et structurelles d’une part et la prévention et le traitement des crises financières d’autre part soulignent l’importance et la complémentarité de ce pilier. L’orientation progressive vers une politique de développement durable et l’importance de l’investissement dans les pays en voix de développement donnent à ces instruments financiers une capacité d’action où l’Europe doit s’affirmer plus. Rassemblant près de 30 % des voix liées aux parts en capital contre 17,7 % pour les Etats-Unis, l’EU devrait contester l’interdiction de regrouper ses voix au moins pour l’Union monétaire. L’urgence de cette exigence est entre autre dictée par le fait que certaines régions ayant connu des crises monétaires veulent se soustraire à la tutelle du FMI. S’y ajoute le constat que l’Union Européenne est première pourvoyeuse mondiale en matière d’aide au développement.

Politique externe et intégration : un seul défi

Pour agir comme puissance à l’extérieur, l’Europe doit se donner un principe unificateur apte à intégrer une vaste communauté avec ses différences culturelles. Ce principe et cette ambition démontrent clairement que l’intégration européenne et l’action européenne au niveau mondial constituent non pas des défis différents ou divergents, mais un défi unique :sans intégration européenne, ni l’Union Européenne ni aucun de ses Etats ne peut relever le défi de la globalisation sans abandonner les valeurs communes qui ont amené les pays à rentrer dans l’Union Européenne : le respect fondamental des droits des hommes, un développement économique au bénéfice partagé et une protection des ressources naturelles dans un développement durable. Cette souveraineté européenne ne sera pas un nouveau nationalisme et moins encore l’addition des différents nationalismes, elle sera l’expression d’une citoyenneté européenne, qui respecte les différences à l’intérieur et à l’extérieur et qui intègre les ambitions d’appartenir à une civilisation de progrès et d’humanisme ouverte au monde.