N° 20 Avril 2011

L’effet Matthieu[[1.1. A partir de P. ANSAY et A. GOLDSCHMIDT, Dictionnaire des solidarités, EVO-CS, Bruxelles-Lyon, 1999.]]

par Pierre Ansay, Directeur du Département Asie, Russie et D.E.I., Wallonie Bruxelles International

« Les classes sociales supérieures ont tendance à bénéficier proportionnellement mieux des avantages de la politique sociale que les classes défavorisées » [1]C’est ainsi, dans un article célèbre, que le professeur DELEECK caractérise ce qu’il nomme l’effet Matthieu en citant l’évangile de Matthieu : « car celui qui a recevra en abondance. Mais au démuni, le peu qu’il a lui sera enlevé » [2]

Par Pierre ANSAY [3]

Les effets de détournement

L’inefficacité de certaines politiques sociales serait
liée à des effets de détournement : conçues
initialement selon le principe de la discrimination
positive, « donner le plus à ceux qui ont le moins »,
diverses politiques de l’Etat Providence
accroîtraient les inégalités relatives du fait de la
redistribution qu’elles organisent car elles
profiteraient davantage aux classes moyennes qu’aux
classes pauvres.
L’effet Matthieu pourrait ainsi se vérifier dans
plusieurs domaines d’application.
Les politiques d’enseignement de formation
professionnelle s’inspirent du principe des chances
égales pour tous.
Or, quelles que soient les analyses de l’école,
l’accumulation des retards scolaires par rapport à la
norme des meilleurs est directement proportionnelle
à la position sociale des parents : les enfants des
milieux défavorisés connaissent un plus fort taux
d’échec, sont orientés plus massivement vers les
filières sous-qualifiantes de l’enseignement
professionnel et quittent plus rapidement l’école.
L’enseignement primaire et l’enseignement
professionnel absorbent moins de crédit que
l’enseignement moyen et supérieur.
Les interventions publiques pour les coûts liés à la
scolarité bénéficient prioritairement à la population
qui occupe la moitié supérieure de l’échelle des
revenus.
Les bourses d’études bénéficient prioritairement aux
étudiants des classes moyennes qui connaissent des
carrières scolaires plus longues, ne fût-ce que parce
que l’accès aux études supérieures, universitaires ou
autres, est extrêmement restreint pour les enfants de
milieux sociaux défavorisés.

La sécurité sociale contribue à générer des
« effets Matthieu »

Les mesures allocatives de la sécurité sociale et
leur caractère plus ou moins redistributif ont fait
l’objet de nombreux débats et analyses.
Les couches les plus défavorisées de la population
connaissent des difficultés croissantes pour accéder à
des soins médicaux de qualité, même s’il y a lieu de
distinguer finement la « couche sociale » de l’extrême
pauvreté des couches sociales précarisées : les
groupes sociaux supérieurs ont accès à une meilleure
médecine et partant à des remboursements par tête
beaucoup plus élevés. 10 % des revenus les plus
élevés absorbent proportionnellement 28 % du
montant total des allocations familiales et ce fait est
notamment lié à la prolongation de la scolarité de
leurs enfants.
En Belgique, bon nombre d’enfants issus de milieux
défavorisés quittent l’école à 18 ans ou même avant,
au contraire de jeunes universitaires issus de milieux
plus défavorisés dont les parents bénéficient plus
longtemps des allocations familiales versées jusqu’à
l’âge de 25 ans.
La fiscalité accordera en outre divers avantages et
abattements fiscaux pour enfants à charge.
Les services rendus aux familles et aux personnes
(aides familiales, aides-senior, gardes d’enfants,
crèches) proportionnent certes le coût des
prestations au revenu des familles, mais le coût
plancher s’avère souvent trop élevé pour les familles
à revenu inférieur, ce qui, en aval, libère
perversement des places pour des familles à revenu
supérieur dont la contribution financière plus élevée
permet de mieux équilibrer les budgets de ces
services publics.

L’effet Matthieu ne doit pas servir
d’argumentaire pour justifier les égoïsmes

Ces divers constats qui exemplifient le contenu
empirique de l’effet Matthieu ne doivent pas masquer
l’utilisation idéologique qui en a été faite : pour les
partisans du libéralisme économique dur, l’Etat
Providence social, gaspilleur et inefficace, devrait
restreindre ses contributions en accroissant la
sélectivité de ses interventions et en responsabilisant
davantage ses bénéficiaires.
Certes, certaines redistributions en aval profitent
davantage à des milieux plus favorisés mais ce sont
ces mêmes groupes qui cotisent davantage en amont.
La privatisation de la sécurité sociale coûterait par
ailleurs beaucoup plus cher à la collectivité.
Dès lors, l’effet Matthieu doit se comprendre comme
une critique visant à relancer le débat sur ce qui doit
être redistribué, sur les quantités distribuées et
surtout sur les modalités d’accès à ce qui est
distribué. Une redistribution n’est vraiment légitime
que si elle fait tendre la pauvreté vers zéro.

Nouveaux penseurs de la gauche américaine [4]

Il n’y a pas que des Reagan et des Bush aux Etats-
Unis et au Canada. Il y a des radicaux, des
démocrates, des libéraux et des féministes.
Présentés par Pierre Ansay dans un langage clair
et accessible, leurs travaux constituent un
formidable bain de jouvence et une mine
insoupçonnée d’idées de progrès social, culturel
et économique. Allons donc voir dans le pré du
voisin : l’herbe y est-elle plus verte ?
Car la gauche intellectuelle américaine et
canadienne est malaisée à saisir pour un
Européen habitué à la confortable polarité
gauche/droite. Un “libéral” à l’américaine est
sans doute de gauche mais farouchement
attaché à l’exercice des libertés individuelles,
opposé au traditionalisme religieux et militant
pour un Etat redistributif et efficace.
Ce livre aborde par ricochet plusieurs problématiques européennes : la diversité culturelle,
l’intégration et la cohésion sociale, les conflits institutionnels, l’évolution des familles avec la
montée des revendications du féminisme, la formation professionnelle et l’enseignement
référés aux questions de justice sociale…
Le lecteur y trouvera l’occasion de confronter ses propres intuitions et positions personnelles
avec une pensée souvent plus compréhensible et plus concrétisée que celle de nos
intellectuels.

Pierre Ansay est docteur en philosophie et lettres et diplomate à Wallonie-Bruxelles international. Il a publié
notamment “Penser la ville” (en collaboration avec René Schoonbrodt), “Le capitalisme dans la vie quotidienne”,
“L’Homme résistant”, “Le désir automobile”, “Le dictionnaire des solidarités” (en collaboration avec Alain
Goldschmidt) et “La ville des solidarités”.

[12. DELEECK H., « L’effet Matthieu » in Recherches sociologiques, vol. 9, Louvain La Neuve, 1978, pp 315-319.

[23.Evangile de Matthieu, 13, v. 12.

[34.Directeur du Département Asie, Russie et D.E.I., Wallonie Bruxelles International

[41.“Nouveux penseurs de la gauche américaine” vient de paraître chez Couleur Livres, www.couleurlivres.be

N° 20 Avril 2011

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