n°7 mars 2007

L’économie ? C’est nous ! Une autre économie, c’est nous aussi !

C’est compliqué, l’économie. Et pourtant, cela nous concerne tous, très directement, dans notre vie de tous les jours - dans les possibilités que nous aurons de nous épanouir, dans les mesures politiques que l’on nous appliquera que nous soyons chômeurs ou chefs d’entreprise. Faut-il, pour autant, que chaque citoyen devienne économiste ?

Christian ARNSPERGER, Chercheur à l’UCL et au FNRS

Une société libre est une société où règne la division du travail : chacun se spécialise dans un petit nombre de domaines du savoir, et chacun rend compte du résultat de son travail à travers divers mécanismes d’incitation et d’évaluation. L’économiste est un des citoyens qui étudient les meilleures manières d’organiser cette division du travail et les multiples complications qu’elle comporte : comment distribuer les postes de travail, les revenus nets, les droits et les devoirs, de telle sorte que la division du travail entre tous les citoyens donne un résultat « optimal » ? Et d’ailleurs, que veut dire optimal ? L’économiste ne devrait jamais travailler sans s’entourer de philosophes et de politologues afin de tenir compte de la complexité du bien commun et de ses multiples interprétations possibles. Réfléchir à cela, faire de la recherche fondamentale mais aussi émettre des recommandations politiques, voilà qui relève de la spécialisation de l’économiste. Comment imaginer que tous les citoyens puissent maîtriser les rouages de cette réflexion ?

C’est ici que les choses se corsent. Si chaque citoyen ne pourrait être économiste, chaque économiste ne devrait-il pas être citoyen ? Mais pardi, me répondra-t-on, il l’est nécessairement ! C’est exact, et c’est bien là le nœud de la difficulté : l’économiste est un citoyen qui étudie les autres citoyens et échafaude à leur propos des théories et des outils empiriques qui auront des conséquences réelles sur leur existence. N’est-ce pas un peu effrayant ? Pas du tout, pourra-t-on me rétorquer, puisque nous sommes en démocratie ; l’économiste a besoin de l’homme politique pour mettre en œuvre ses idées ! Et si le peuple élit telle personnalité politique, qui à son tour écoute tel groupe d’économistes et met en œuvre leurs idées, qu’y a-t-il là d’illégitime ? Après tout, il faut bien des experts… Pourtant, hommes de la rue et politiciens, si seulement vous aviez un peu de temps et d’énergie pour étudier et scruter les théories dominantes qui sont faites à votre propos, vous auriez peut-être quelques surprises.

Dans ces théories que l’on enseigne un peu partout aux étudiants d’économie, l’être humain est intrinsèquement un « capteur de rentes » : il cherche à s’accaparer la plus grande part possible du surplus engendré par la société, tout en y contribuant le moins possible. Agir optima-lement, c’est-à-dire de façon « rationnelle », c’est chercher à maximiser la « rente » que je capte. C’est un peu le péché originel de l’homo œconomicus : il ne peut s’empêcher, si personne ne le regarde et si la loi ne le lui interdit pas, de s’en mettre un maximum dans les poches en en faisant le moins possible. C’est pour cela qu’il faut des marchés à très forte concurrence, des sanctions pour les chômeurs, des politiques d’ajustement structurel … et des économistes. Car tout citoyen, nous dit le cours d’introduction à l’économie, doit être soumis aux « bonnes incitations » afin de ne pas capter de rente indue - ce qui reviendrait à voler le fruit du travail d’autrui. Tout citoyen, y compris l’homme politique qui, par hypothèse, cherche à « se vendre » sur l’un ou l’autre « marché politique ». Concurrence, donc, et incitants, et sanctions - bref, discipline !

L’homo œconomicus, ce grand magouilleur

L’image comporte un certain réalisme. Nous connaissons tous, autour de nous, des capteurs de rentes, des magouilleurs ou des corrompus. Ils existent, ils nous agacent, ils nous pourrissent parfois la vie. Mais attention, l’économiste dit davantage : il dit que nous sommes tous de la
même trempe - potentiellement corrompus, potentiellement malhonnêtes si nous n’étions pas tenaillés par la discipline du marché et par les incitations à rendre ce que, dans une zone d’ombre momentanée, nous avions volé … Mais alors, on commence à ne plus comprendre : nous sommes tous comme ça, et c’est l’un des nôtres (qui se trouve être économiste) qui nous le dit ? Pourtant, s’il est des nôtres, et si son métier consiste à réfléchir et écrire sur cette tendance néfaste qui nous habite tous et sur les mesures à prendre pour la canaliser - si telle est la situation, au nom de quoi le croirions-nous ? Après tout, l’économiste qui fait l’hypothèse que les citoyens doivent être contrôlés et « incités » est un citoyen, et ce qu’il écrit et dit vient donc de son propre intérêt à tricher et à s’approprier plus que son dû - comme le politicien, comme l’homme d’affaires, comme le travailleur, comme le chômeur, comme l’enseignant ? … Dire que nous sommes tous des capteurs de rentes, est-ce la façon qu’a l’économiste de capter sa propre rente ?

On en a un peu la tête qui tourne. C’est compliqué, l’économie. Et en plus d’être compliqué, cela manque apparemment de cohérence. Car si tout le monde était un homo œconomicus, ce que dit et écrit l’économiste n’aurait aucune crédibilité. L’économiste doit s’exclure lui-même de la tendance qu’il observe chez tous les autres : il est le seul dans la société à ne pas chercher systématiquement à obtenir le maximum en en faisant un minimum. En d’autres termes, de par la stature morale que lui confère sa fonction de gardien du social (et comment ne pas voir là poindre une dimension proprement religieuse ?), il a pour tâche, grâce à des mécanismes judicieusement mis au point, de pousser des individus opportunistes, indolents et limités à réaliser le bien commun malgré eux. Il doit donc faire en sorte que les diverses tentatives de recherche de rentes ne débouchent sur aucune obtention de rente …

L’alternative, c’est de prendre au sérieux l’indignation qu’exprime l’économiste quand on lui dit que ce qu’il dit ne vaut rien puisqu’il le dit par opportunisme. « Comment ! », s’écriera-t-il. « Je suis un scientifique, bienveillant, honnêtement soucieux du bien commun ! C’est pour cela que j’ai fait des études d’économie ! » Admettons. Mais alors, conséquence imparable : si vous êtes bienveillant et soucieux du bien commun, tous les autres citoyens peuvent l’être aussi. Enseigner l’économie comme s’ils ne l’étaient pas, comme s’ils étaient et resteraient dans tous les mondes possibles des opportunistes qu’on doit discipliner, c’est faire fi de la capacité des humains à se transformer eux-mêmes, et c’est présenter un tableau bien piètre de la politique. C’est faire comme si une image de l’être humain hérité de l’Angleterre victorienne était la nature humaine, et comme si la politique ne consistait qu’à discipliner les opportunismes.

Il faudrait donc enseigner l’économie autrement. Les études d’économie ne deviendront fondamen-talement cohérentes que quand deux questions assez difficiles y seront analysées et débattues. Plutôt que de voir les mécanismes de l’économie comme le résultat des actions et interactions d’êtres humains opportunistes et médiocres, ne devrions-nous pas nous demander si, à l’inverse, ce n’est pas le système économique dans lequel nous vivons qui nous rend comme cela ? Dans une logique capita-liste qui prône la compétition et la rentabilité en faveur d’une minorité et aux dépens d’une majorité, comment ne pas devenir opportuniste, comment ne pas chercher à « capter des rentes », puisque la vie n’a guère d’autre sens ?

Ensuite, plutôt que de présenter des descriptions toutes faites de la manière dont l’économie fonctionne, l’économiste ne nous propose-t-il pas des programmes sociaux et humains - des visions d’un monde possible et d’une façon possible d’être humains ? Et alors, notre tâche de citoyens n’est-elle pas de choisir entre ces sociétés et ces humanités possibles, plutôt que d’accepter passivement des politiques qui partent du principe que nous sommes, et serons toujours, des homo œconomicus à mater …

Plus cohérentes, les études d’économie deviendront plus politiques, au sens noble du mot : elles comprendront la réalité des rapports de force capitalistes, elles ouvriront des mondes possibles, et ne décriront plus un monde imaginaire peuplé d’opportunistes invétérés. Et elles deviendront donc plus humanistes : elles ouvriront des façons nouvelles d’être humains en société, et ne prétendront plus nous enfermer dans un opportunisme auquel, comme par enchantement, l’économiste seul échapperait…