N°18 Juillet 2010

L’« Europe sociale » dans la crise

Il y a tout juste dix ans, en mars 2000, les chefs d’État et de gouvernement réunis en Conseil européen à Lisbonne (Portugal) décident de fixer pour l’Union européenne (UE) l’objectif stratégique de devenir d’ici 2010 « l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde, capable d’une croissance économique durable accompagnée d’une amélioration quantitative et qualitative de l’emploi et d’une plus grande cohésion sociale ».

Christophe DEGRYSE, [1]

Dix ans plus tard, au lieu d’être l’économie de la
connaissance la plus compétitive et la plus
dynamique du monde, l’UE et ses États membres
tentent difficilement de se relever de la plus grave
crise financière, économique, sociale et budgétaire
qui leur a été donné de connaître. Le « rêve » de
Lisbonne — dont les concrétisations paraissaient déjà
bien maigres avant 2009 — s’est fracassé sur la crise
provoquée par une industrie financière qui ne
s’encombre ni du souci de l’amélioration de l’emploi,
ni de celui de la cohésion sociale, ni même de celui de
la durabilité tel qu’exprimé par les chefs d’État et de
gouvernement.

Si la Stratégie de Lisbonne n’est pas responsable de la
crise financière, elle n’a eu de cesse, au nom d’une
croissance à tout prix, de s’inscrire dans la même
logique que celle qui a favorisé le déclenchement et
donné tant d’ampleur à la crise, à savoir une logique
de dérégulation, de déréglementation, de flexibilité.
L’un des leviers de cette Stratégie fut d’ailleurs
l’intégration des marchés financiers, en laquelle
certains membres de la Commission avaient une foi
aveugle : « L’intégration financière entraînera des
avantages sociaux : de meilleures pensions, des
rendements supérieurs pour les investisseurs
individuels, davantage de capital à risque disponible
pour l’innovation. Ces éléments sont essentiels pour
assurer la pérennité des gains économiques que
nous escomptons tirer de l’agenda de Lisbonne »
déclarait en 2002 l’ancien commissaire européen M.
Frits Bolkestein [2]Le volet financier de cette Stratégie
échouera totalement à prévenir les risques
systémiques. Dans un document de travail des
services de la Commission, celle-ci souligne d’ailleurs
qu’« avec le recul (…), il est évident que la stratégie
aurait dû être mieux structurée et davantage centrée
sur des éléments fondamentaux à l’origine de la
crise, comme la surveillance stricte et le risque
systémique des marchés financiers, les bulles
spéculatives (telles que les marchés du logement), et
la consommation liée au crédit (…) » [3]

Résultat : l’année 2010 n’est pas celle de la
compétitivité, du plein emploi et des « meilleures
pensions », mais de la récession, des faillites, de
l’explosion du chômage, des déficits et endettements
publics, et des ombres menaçantes sur l’avenir du
financement des pensions de retraite.

Les leçons à tirer de ces dix ans de Stratégie de
Lisbonne paraissent donc claires : d’une part,
l’idéologie selon laquelle il faut améliorer la
croissance du PIB à tout prix par la dérégulation et la
flexibilité pour nourrir des ambitions dans le
domaine social et de l’environnement est un trompel’oeil.
D’autre part, ce sont les pays qui disposent des
meilleurs systèmes de concertation sociale et de
protection sociale qui résistent le mieux à la crise [4]
La régulation sociale, la protection sociale, les
services publics, vus comme passés de mode voire
obstacles à la création de richesse ont, en 2009, sauvé
l’Europe de la dépression et de tensions sociales
incontrôlées. Le nouvel agenda politique de l’Union
européenne EU2020 tire-t-il ces leçons ? La crise a-telle
contribué à « refonder le capitalisme » ? A-t-elle
engagé l’économie sur une voie durable ?

Un capitalisme refondé ?

S’il importe tant de rappeler le contexte européen
dans lequel s’est inscrite cette crise, c’est parce que
nous ne pouvons nous payer le luxe de la gaspiller [5]
Et pourtant… Autant la première moitié de l’année
2009 a suscité des espoirs de voir changer
fondamentalement les règles du jeu de ce capitalisme
casino, autant la seconde moitié nous a replongés
dans le business as usual. Et ce, pour différentes
raisons, qui vont des formidables moyens de pression
et des chantages dont ont usé les principaux acteurs
de cette industrie bancaire et financière jusqu’aux
immenses difficultés que semblent rencontrer les
gouvernements des États membres pour s’entendre
sur des règles communes en ce qui concerne, en
particulier, la supervision et le renforcement des
règles prudentielles, mais aussi la fiscalité.
Certes, des propositions ont été discutées en 2009 et
sont, pour certaines d’entre elles, en voie d’être
adoptées : nouvelle structure de surveillance financière,
adéquation des fonds propres, garantie de
dépôts, recommandations (non contraignantes) sur
les politiques de rémunération dans le secteur des
services financiers. Certains États membres ont
décidé ponctuellement de surtaxer les bonus,
d’interdire provisoirement certains produits financiers
spéculatifs, etc. Mais est-ce cela la « refondation
du capitalisme » ? En réalité, comme l’écrit Martin
Wolf, chroniqueur du Financial Times, « les
décideurs politiques ont conclu un pacte faustien »
avec la finance6. L’économiste Charles Wyplosz
affirme que « les banques ont mis en route un intense
lobbying : elles s’activent partout, à New York,
Londres, Paris ou Berlin. Du haut de leur technicité,
elles intimident les gouvernements, à commencer
par les organes de régulation et de supervision qui
n’ont rien vu venir en 2006-2007. Elles déploient
une intense campagne de persuasion auprès des
gouvernements et des parlementaires, maniant
habilement la carotte des financements des déficits
(et même des grands emprunts) et le bâton d’un
blocage du crédit. Elles sont en passe de gagner »7.

Une économie durable ?

Nombreux sont les personnalités politiques et les
économistes qui ont estimé que la crise financière et
économique allait stimuler une « croissance verte »,
les technologies propres et les énergies renouvelables
pour une économie décarbonée. Ainsi la ministre
suédoise de l’Entreprise et de l’Énergie, Mme
Olofsson, déclarait-elle en juillet 2009 que la crise est
« une occasion en or pour réorienter notre économie
vers l’éco-efficacité ». Ceci s’est-il vérifié ?
On pourrait ironiquement répondre que oui : en
2009, les émissions globales de CO2 devaient
diminuer de 2,8 %, la consommation mondiale
d’électricité et de gaz devait reculer pour la première
fois depuis la Seconde Guerre mondiale de
respectivement –3,5 % et –3 %, le trafic aérien a
diminué de 8,3 % entre mai 2008 et mai 2009, les
ventes des voitures neuves en Europe ont reculé de
12,3 % en avril 2009, marquant ainsi le douzième
mois consécutif de baisse… Mais moins qu’une
économie décarbonée, ces chiffres révèlent surtout
une récession insoutenable en termes de pertes
d’emplois.

Alors que l’Europe entrait en récession, toutes les
grandes économies de l’UE ont adopté entre
novembre 2008 et janvier 2009 des plans de relance,
pour un montant global évalué fin février par HSBC,
à 325,5 milliards de dollars (contre près de 1 000
milliards de dollars en Amérique du Nord, et plus de
1 150 milliards en Asie-Pacifique)8. En termes
d’emploi, les moyens de relance ont essentiellement
été ciblés sur les secteurs de l’industrie automobile et
la construction. La Commission a aussi reprogrammé
les dépenses du Fonds social européen via une série
de mesures anti-crises ; et les règles du Fonds
européen d’ajustement à la globalisation ont été
modifiées afin d’améliorer et d’accélérer ses
procédures. Si l’on y ajoute l’ensemble des mesures
prises au niveau national (recours au chômage
temporaire, à la réduction du temps de travail et à
d’autres dispositifs permettant d’amortir quelque
peu le choc), la Commission pouvait estimer, fin
2009 que « les marchés européens de l’emploi,
durement touchés par la crise, résistent mieux que
prévu ».

Il n’empêche : quelque 5 millions d’emplois ont été
perdus en un an. Il faut continuer de souligner le
caractère profondément injuste de ce prix payé par
les travailleurs, auquel s’ajoute aujourd’hui les plans
de rigueur et les mesures d’austérité budgétaire
adoptés par les États membres. Cette nouvelle
situation vient, faut-il encore le rappeler, se greffer
sur un contexte déjà dénoncé dans les précédents
« Bilan sociaux » d’accroissement des inégalités et
baisse de la part des salaires dans la valeur ajoutée
(voir le « Bilan social de l’UE » 2008).

En ce qui concerne la lutte contre le changement
climatique, le bilan des plans de relance paraît lui
aussi très mitigé 9. Certes, il y a eu une accélération
des investissements dans l’efficacité énergétique et
les technologies vertes. Mais la prime à la casse
automobile est-elle un investissement vert ?
En France, cette prime a fait de 2009 l’année record
des ventes de véhicules depuis 1990. Les voies
d’avenir sont-elles d’avoir des « embouteillages verts
 », ou de changer les modes de transport et de réduire
les besoins en transport ? Par ailleurs, d’autres
enjeux environnementaux ont été délaissés
(traitement des déchets, gestion de l’eau, écoindustrie,
etc.). On est donc loin d’un réel Green New
Deal européen. Les pouvoirs publics d’Europe
disposent pourtant de leviers importants et sousexploités
 : par exemple les marchés publics
représentent 16 % du produit intérieur brut de l’UE.
Rendre écologiques et sociales toutes les procédures
d’adjudication permettrait de développer le potentiel
des éco-industries et les emplois verts de qualité.

Il est donc difficile aujourd’hui d’affirmer que la crise
a été cette « formidable opportunité » pour changer
de paradigme économique et pour lancer les based’une économie sociale et durable. Seul élément
vraiment positif : des débats nouveaux et des
réflexions prometteuses se sont engouffrées dans les
« fissures » de la pensée unique et soporifique
provoquées par la crise. Désormais, certaines
injonctions de la pensée économique standard sont
remises en cause : la finance autorégulée comme
garantie d’efficience, de stabilité et d’équité, la liberté
totale des mouvements de capitaux, le commerce
international sans entrave environnementale, le PIB
comme objectif ultime des politiques… Cette
ouverture du débat doit se conjuguer, dans le cadre
social européen, avec d’autres thèmes : augmentation
de la part salariale dans la valeur ajoutée, modération
actionnariale, amélioration de la qualité des emplois,
« transition juste », mais aussi révision des modes de
production et de distribution, inflexion des modes de
consommation, réduction des besoins de mobilité et
d’énergie, transformation des modes de transport… Il
y a là un immense chantier intellectuel, politique et
stratégique qui interroge les modèles, les alliances et
les rapports de force. Comme le souligne
l’économiste Daniel Cohen : « Nous devons penser ce
que pourrait être un monde qui n’aurait pas trouvé
le moyen de perpétuer sa fuite en avant planétaire
dans une croissance perpétuelle »10. Hélas, la future
nouvelle stratégie EU2020 n’en dit mot. Les leçons
auraient-elles déjà été oubliées ?

Cet article est une version remaniée et raccourcie de
l’introduction du « Bilan social de l’Union européenne 2009 »

Cette onzième édition du Bilan social de l’Union européenne a été pensée en deux
grandes parties. La première interroge le rôle et la place de l’UE sur la scène
internationale dans ces nouveaux débats économiques, sociaux et
environnementaux. Pour ce faire, et dans le contexte de l’arrivée de M. Barack
Obama à la présidence des États-Unis, nous avons demandé à Sherle R.
Schwenninger (New American Foundation) de traiter de la question des relations
États-Unis – Union européenne, en particulier dans la manière dont ces deux
grandes régions du monde font face à la crise économique et sociale. Nous avons
demandé à Pierre Defraigne d’analyser la gouvernance multilatérale en matière
financière et le rôle que l’UE pourrait ou devrait y jouer. Enfin, nous avons
demandé à Rudi Delarue de décrire la manière dont l’Organisation internationale
du travail prend ses responsabilités dans la crise mondiale de l’emploi.
La seconde partie de ce Bilan est consacrée plus spécifiquement aux enjeux
internes de l’Union européenne. Pierre Jonckheer introduit cette seconde partie
par une analyse politique des grands enjeux socio-environnementaux 2009-2014
auxquels devront faire face la nouvelle Commission européenne, le nouveau
Parlement issu des élections de juin 2009, mais aussi plus généralement, les
institutions européennes telles que redessinées par le Traité de Lisbonne entré en
vigueur le 1er décembre. Viennent ensuite les contributions spécifiques
consacrées au dialogue social européen (Stefan Clauwaert) ; à la MOC Emploi et
Inclusion sociale (Ramón Peña-Casas) ; au financement des pensions et à l’avenir
du modèle multipiliers (David Natali) ; aux soins de santé, en particulier les enjeux
sociaux du « paquet pharmaceutique » (Rita Baeten) ; et enfin à la jurisprudence
de la Cour de justice de l’UE (Dalila Ghailani). La « crise » s’inscrit en toile de fond
de presque toutes ces contributions, montrant par là — s’il le fallait encore —
l’impact majeur du séisme provoqué par l’industrie financière sur la question
sociale dans son ensemble.
Pour commander : http://www.etui.org/research_fr/Activites-de-recherche/Employment-and-socialpolicies/
Books/Bilan-social-de-l-Union-europeenne-2009

[11Co-éditeur du "Bilan social de l’Union Européenne"

[22. Mr Frits Bolkestein Member of the European Commission in charge of the Internal Market and Taxation « European economic and
financial integration : State of play before Barcelona », Address to the International Centre for Monetary and Banking Studies Geneva, 7th
March 2002.

[33.Document de travail des services de la Commission, « Document d’évaluation de la stratégie de Lisbonne », SEC(2010) 114 final, le 2 février
2010 (page 4-5).

[44.Lire notamment Glassner V. et Keune M., « Collective bargaining responses to the economic crisis in Europe », ETUI, Policy Brief, Issue
1/2010.

[55.Pour paraphraser Rahm Emanuel, chef de cabinet de la Maison Blanche : « You never want a serious crisis to go to waste » (février 2009).

N°18 Juillet 2010

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