N° 20 Avril 2011

L’Egypte : la deuxième révolution

Un vent de liberté souffle sur le monde arabe. Ben Ali, le président tunisien déchu, a pris la fuite. Moubarak d’Egypte n’a pas tenu sur son piédestal. D’autres régimes sont secoués et tremblent. Toute la région arabe est en effervescence. Après la première décolonisation qui avait mis un terme à la présence des puissances coloniales européennes dans le monde arabe, voici le temps de la deuxième décolonisation, celle qui consiste à se débarrasser des régimes postcoloniaux - républiques d’opérette ou même républiques dynastiques - qui ont cadenassé l’espace politique et accaparé voire dilapidé les richesses des pays.

par le Prof. Bichara Khader [1]

Ce qui s’est passé en Tunisie et en Egypte , sous
nos yeux ébahis, est proprement inédit : une
vraie révolution populaire menée par des
jeunes sans encadrement d’aucun parti
politique et sans figure de proue, scandant des
slogans" modernes" réclamant la dignité, la
liberté et une vie meilleure.
D’un courage inouï, ces jeunes ont bravé le
système policier et brisé le mur de la peur,
faisant capoter des régimes qui ont fait régner,
pendant des décennies, un climat de peur, mais
dont on disait qu’ils étaient les remparts de la
stabilité.

Ce tremblement de terre, provoqué par la
jeunesse arabe, et que la presse anglaise a déjà
surnommé –youthquake- ne doit pas être
confondu avec une" émeute de la faim".
Un des slogans scandés à la Place Al-Tahrir du
Caire était : “twarat al –ahrar wa layssa
thawrat al- ji’ya”, ce qui signifie “révolution
de la liberté et non révolution de la faim”.
Ce slogan est révélateur de la profonde
humiliation que ressentent les égyptiens face à
un régime qui, sur le plan interne, a confisqué
la parole du peuple et l’espoir des jeunes, et
sur le plan externe , a réduit l’Egypte – avec son
poids démographique, sa profondeur
historique, sa centralité géographique, et son
potentiel de leadership- à une quantité
négligeable.
Les médias ont davantage mis en exergue le
versant interne de l’humiliation : répression,
corruption, et régime autoritaire.
Le versant externe de l’humiliation n’a pas
suffisamment retenu l’attention. Or il est tout
aussi important. Il faut écouter les intellectuels
égyptiens égrener leurs griefs pour comprendre
l’état de déliquescence d’un pays qui a été
pendant toute la période nassérienne le coeur
palpitant de l’arabisme et le timonier et la
source d’inspiration du monde arabe.

Outre la quête de liberté et d’une vie meilleure,
la révolution égyptienne est donc la
révolution pour la "dignité" (al-karama).
Ceci explique la détermination des manifestants
qui ont payé un prix exorbitant (plus de 250
morts) pour faire entendre leurs
revendications.
Après avoir longtemps tergiversé, Moubarak a
dû démissionner sous la pression de l’armée,
qui s’est trouvée contrainte de trancher, pour
préserver l’unité du pays. Aucun allié externe
ne lui a prêté main forte. Les américains,
d’abord hésitants, ont rapidement pris acte de
la fin de son régime et ont exigé une "transition
honorable", mais " immédiate". Les Israéliens
semblaient alarmés par la perspective d’un
changement de régime et ont même agité le
spectre d’une prLes Européens sont restés, dans un premier
temps, figés dans un discours embarrassé, mi
figue-mi raisin, où ils essayaient de ménager la
chèvre et le chou, avant d’emboîter le pas aux
américains et exiger une issue rapide.
Certes les Européens n’ont pas le même poids
que les Etats-Unis qui sont les principaux
bailleurs de fonds à l’Egypte et qui ont toujours
entretenu avec l’armée égyptienne des relations
très anciennes et très solides.

Mais s’il est vrai que l’UE n’est pas le principal
fournisseur d’aide à l’Egypte, il n’en demeure
pas moins que c’est un partenaire commercial
important avec des échanges de prés de 22
milliards d’euros par an.
En outre, l’Egypte est partie prenante dans
toutes les initiatives méditerranéennes de l’UE
depuis la Politique Globale Méditerranéenne
des années 70 et 80 , jusqu’au Processus de
Barcelone ( 1995), la Politique de Voisinage(
2004) et l’Union pour la Méditerranée ( 2008)
dont Moubarak était le Co-président avec
Nicolas Sarkozy. L’Egypte est également
membre du dialogue OTAN- Méditerranée
depuis sa création en1994 et Alexandrie est le
siège, depuis 2004, de la Fondation Anna Lindt
pour le Dialogue des Cultures en Méditerranée.

Ainsi l’Egypte est un acteur des politiques
Méditerranéennes de l’UE. Mais celle-ci a peu
investi dans l’économie égyptienne, en regard
de la taille du pays et en comparaison de pays de
la même taille que l’Egypte comme la Turquie.
Mais les banques européennes ont pas mal prêté
à l’Egypte. On estime par exemple que près de
35.6 % des crédits bancaires fournis à l’Egypte
sont français (soit 12.8 milliards d’euros), 21.6
% sont britanniques (7.8 %) et seulement 0.5 %
espagnols.

La révolution égyptienne a fait trembler
beaucoup de monde : les banques européennes
sont exposées, le secteur touristique à l’arrêt, les
affaires interrompues. On a même craint
l’interruption du trafic dans le canal de Suez
(8 % du trafic mondial, mais 70 % du trafic entre
l’Asie et l’Europe et 25 % du trafic pétrolier).
Le prix du baril de pétrole a dépassé brièvement
la barre symbolique des 100 dollars pour la
première fois depuis 2008, à la grande joie des
spéculateurs. L’affolement s’est même emparé
des bourses.

Tout cet affolement m’a paru excessif mais
compréhensible car les marchés n’aiment pas
l’instabilité.

Mais dans le cas de l’Egypte, nous ne
sommes dans un contexte ni de guerre
régionale, ni même de guerre civile : il
s’agit d’une révolution populaire pour la
démocratie. Personne en Egypte ne songe à
fermer le canal de Suez ou nationaliser les
avoirs extérieurs ou s’attaquer aux étrangers,
particulièrement les Européens et les
Américains. Et nous ne sommes pas dans un
scénario de chaos généralisé, ni, à fortiori, dans
un scénario de banqueroute d’un pays.

A coup sûr, la transition vers la démocratie
risque d’être un chemin escarpé. Pour l’heure
c’est l’armée qui est aux commandes : elle a déjà
suspendu la Constitution et chargé une
Commission de la remodeler. Elle a légalisé
certains partis politiques et s’apprête à préparer
des élections présidentielles et législatives.
Si tout se passe sans anicroche, l’Egypte se
remettra sur les rails de la croissance et offrira
de grandes opportunités d’investissement.

Après tout, c’est un pays qui ne manque ni de
talents ni de ressources. Sa jeunesse est de plus
en plus éduquée et ne demande pas mieux que
de participer à la construction d’une économie
ouverte et moderne. Et le pays lui-même
dispose, outre sa jeunesse, d’un énorme espace
encore insuffisamment exploré, d’un vaste
marché de 85 millions (plus que la population
des 5 pays du Maghreb) et de nombreuses
rentes.

D’abord la rente du Nil qui fertilise la Vallée
du Nil, mère nourricière de l’Egypte. Ne disaiton
pas que l’Egypte est un don du Nil. Il est vrai
que la Vallée du Nil ne parvient plus à nourrir la
population égyptienne, mais il y a d’autres
rentes qui y compensent.

Le tourisme est la première ressource du pays
avec plus de 11 millions de touristes. Les recettes
représentent prés de 10 % du PIB et le secteur
emploie 13 % de la population active, ce qui fait
qu’un égyptien sur 8 vit de ce secteur.

Les transferts des émigrés égyptiens
rapportent au pays entre 6 et 7 milliards
d’euros.

Les exportations d’hydrocarbures (pétrole
et gaz) représentent, bon an mal an, 3.8 à 4
milliards par an. Les droits de passage dans
le canal de Suez oscillent entre 3.8 milliards
d’euros en 2008 et 3.3 milliards en 2010.
Sans oublier l’aide arabe (chiffres imprécis),
l’aide américaine (entre 1.2 et 1.5 milliardsise
d’euros) et les aides de l’UE (en moyenne 100
à 130 millions par an) et de ses Etats membres.
Certes les taux de pauvreté en Egypte sont
importants : officiellement 18 % des égyptiens
vivraient sous le seuil de pauvreté, mais
probablement les calculs sont en deçà de la
réalité.
Mais le pays n’est pas pauvre, sauf que les
richesses ont été captées souvent pour un
système gangréné par la corruption, le
népotisme et une bourgeoisie parasitaire.
L’Egypte peut s’en sortir si elle est pilotée par
un régime responsable, une administration
transparente, et une bourgeoisie soucieuse du
bien du pays.

L’Occident ne doit donc pas craindre les
évolutions en cours. La pire des politiques
serait d’être tétanisé par la peur : la peur que
l’Egypte vire vers un islamisme fanatique,
qu’elle sombre dans le chaos, ou qu’elle
devienne un Etat failli, futur sanctuaire d’Al-
Qaïda. Ces spectres sont constamment agités
par les Israéliens, ceux-là mêmes qui se
présentent comme " la seule démocratie au
Moyen-Orient" et qui aujourd’hui appellent
l’Occident à venir au secours des dictateurs
arabes. Mais il est clair qu’à la relation
paternaliste d’hier devra succéder une
relation davantage partenariale, pour
demain.

Nul ne doute que les Frères Musulmans, qui
constituent le groupe le mieux implanté et le
plus organisé, joueront un rôle important dans
l’Egypte de demain, mais, de grâce, arrêtons
d’agiter des épouvantails.
Les jeunes égyptiens qui sont sortis, en masse,
pour clamer leur désir de changement, réclamer
la liberté et détrôner les dictateurs
n’accepteront jamais un régime qui serait
dominé par des forces qui confisqueraient leur
rêve. La révolution n’est donc pas le
passage du "Noir" des dictateurs au
"Vert" des islamistes, mais c’est le
passage d’une seule couleur à plusieurs.

Les prochaines semaines seront cruciales pour
l’Egypte, peut-être même troublées, mais
comme dit le proverbe égyptien "qui veut du
miel s’expose aux piqûres des abeilles".

Derniers ouvrages du Professeur Bichara KHADER
Le Monde arabe expliqué à l’Europe, éditions l’Harmattan, Academia et
Cermac, 1999, 536 pages
L’Europe pour la Méditerranée, éditions l’Harmattan, Academia et Cermac,
1999, 250 pages

[11., Directeur CERMAC - UCL

N° 20 Avril 2011

Les autres titres de ce numéro

Autres Numéros