n°10 juillet 2008

L’Amérique : Idéal de liberté ou politique de puissance ?

Il est bien difficile aujourd’hui de deviner où vont les Etats-Unis. Mais il aura suffi “de peu de choses”, comme l’écrit Jean-Paul Marthoz dans son dernier livre : “La liberté, sinon rien !”, pour que l’Amérique fasse de nouveau rêver [1]

Christian VAN ROMPAEY, Rédacteur en chef de "En Marche"

Il aura suffi de quelques dizaines de milliers d’électeurs dans l’Iowa, un petit Etat du centre des Etats-Unis, pour annoncer la percée de Barack Obama en janvier 2007 et espérer retrouver une Amérique que les Européens croyaient à jamais perdue depuis les années Reagan. Certains, un peu trop tôt peut-être, voient déjà renaître “le rêve américain”.
Jean-Paul Marthoz, journaliste et essayiste, n’a pratiquement jamais cessé d’être confronté aux dilemmes et aux controverses qui ont accompagné l’histoire des Etats-Unis et leurs relations avec le reste du monde.
Né en 1950 dans un petit village situé sur la ligne de front de la bataille des Ardennes de l’hiver 44, il grandit au milieu des récits des soldats américains encerclés à Bastogne. Journaliste, il est reconnu comme “spécialiste” du continent américain.
Ensuite, il devient directeur européen de l’information de Human Rights Watch, une organisation de défense des droits humains basée à New York.
Pas étonnant dès lors qu’il ait sous-titré son livre “De Bastogne à Bagdad”. Si celui-ci suit tout naturellement son itinéraire personnel, l’ouvrage parcourt quelque 60 ans d’un pays tiraillé entre un idéal tant de fois affirmé de défense des libertés… mais souvent contredit par une volonté impériale qui n’a pas craint de se perdre dans des guerres injustes et de soutenir des dictatures violentes.
Bien sûr, la bataille de Bastogne – la lutte contre le nazisme - n’a rien à voir avec l’intervention irakienne. Mais, raconte J-P. Mathoz, le sort a voulu que la Division qui résista au siège de Bastogne, la 101 aéroportée, se retrouve aujourd’hui en Irak.
En juillet 2006, le porte-parole de la Maison Blanche a même choisi d’évoquer Bastogne pour critiquer ceux qui mettaient en doute l’aventure irakienne… Or, cette guerre, “fondée sur la manipulation et le mensonge, a renforcé le mal qu’elle prétendait combattre – le terrorisme – et meurtri la démocratie dont elle se réclame.” Cette guerre n’a pas seulement contribué à détruire la puissance et l’image des Etats-Unis. Fondamentalement, elle a mis l’administration Bush en dehors du droit international et l’a écarté des principes fondamentaux de la Constitution américaine.

Deux guerres. Deux Amériques ? C’est un peu le parti de cet ouvrage qui retrace le cheminement d’une génération européenne éduquée dans la foi transatlantique, mais aussi déçue et très critique par la découverte du grand écart, parfois effroyable, qu’il y a entre le Rêve et l’Histoire, entre la rhétorique des grandes démocraties, comme celle des Etats-Unis, et leurs pratiques : appui aux dictatures latino-américaines, aux satrapes conservateurs du monde arabe, aux coups d’Etat de l’Iran au Guatemala, aux interventions militaires du Vietnam à l’Irak, à la passivité devant les génocides des Balkans au Rwanda.
L’histoire des Etats-Unis – et de nombre de ses alliés européens – semble ainsi contredire les grands principes sur lesquels les démocraties prétendent se fonder.

Mais ce livre est aussi un hommage à tous ceux qui se battent pour une cohérence entre les valeurs et les actions des démocraties. Il rappelle les grands combats pour les droits humains : la mobilisation pour les droits civiques dans le Sud des Etats-Unis dans les années 50 et 60, l’appui aux dissidents d’Union soviétique et d’Europe de l’Est dans les années 80, la lutte contre l’apartheid et les régimes militaires latino-américains dans les années 70 et 80, la défense des partisans d’une solution équitable au conflit israélo-palestinien, le combat contre les exactions du régime soudanais au Darfour.

“La liberté sinon rien” réhabilite les ‘liberals’ américains, une notion qui peut prêter à confusion parce qu’en Europe elle désigne le plus souvent le centre-droit alors qu’aux Etats-Unis les liberals désignent le centre-gauche “ceux qui se battent pour les libertés, la justice sociale, le rôle actif de l’Etat et la coopération internationale”. Bref, tous ceux qui pensent à autre chose qu’à la défense unilatérale de l’empire. “C’est de ces ‘liberals’, selon J.P. Marthoz, que dépend une véritable ’réconciliation’ des Etats-Unis avec le reste du monde, et tout spécialement avec l’Europe.”
Pour l’heure, un véritable duel se joue à l’intérieur des Etats-Unis. De son issue dépendent beaucoup d’évolutions dans le monde, mais aussi en Europe dont l’establishment reste fort influencé par les options du Parti Républicain “porteur d’un projet social inégalitaire et expression d’une vision unilatérale et dominatrice du monde.”
Comme le déclarait Gara LaMarche en 2004, l’une des personnalités les plus en vue de la “dissidence respectable”, rapporte J.P. Marthoz : “Nous, les progressistes, nous avons passé tellement de temps à repousser les attaques contre des valeurs et des institutions qui nous sont chères que nous avons virtuellement perdu notre capacité d’imagination politique. On ne gagne pas en utilisant les termes de l’adversaire et en plaçant “non” devant… Nous avons besoin d’un cadre positif.”

Aujourd’hui, des intellectuels et des citoyens américains réinventent des projets politiques.
Les opinions d’une très grande majorité des jeunes américains tranchent avec les dogmes conservateurs. Ils croient davantage au rôle de l’Etat et s’inquiètent des inégalités sociales qui n’ont cessé de s’accroître durant ces 30 dernières années.
Ils pensent que l’Etat doit promouvoir des politiques qui favorisent la prospérité de tous et non celle d’une minorité favorisée par la “rage détaxatoire” et le culte de la richesse.

[1"La liberté, sinon rien. Mes Amériques de Bastogne à Bagdad". Editions GRIP/ Enjeux internationaux & locaux, Bruxelles, 2008 - 24 EUR. Le Blog de Jean-Paul Marthoz

n°10 juillet 2008

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