N°13 Avril 2009

Keynes, reviens, ils sont tous fous

L’amour de l’argent comme objet de possession-distinct de l’amour de l’argent comme moyen de goûter aux plaisirs et aux réalités de la vie-sera reconnu pour ce qu’il est, une passion morbide plutôt répugnante, une de ces inclinations à moitié criminelles, à moitié pathologiques, dont on confie le soin en frissonnant aux spécialistes des maladies mentales. KEYNES

Pierre ANSAY, Directeur du Département Inde, Russie et C.E.I. Wallonie-Bruxelles International.

Je te l’avais bien dit, camarade

La crise globale provoquée par la crise financière arrive et des nouveaux convertis nous inondent de leurs nouvelles professions de foi : SARKOZY, hier chantre de l’hyper-libéralisme veut refonder le capitalisme, combattre les abus de la spéculation et réglementer le système financier international. Les BROWN et BLAIR faisaient leurs choux gras en plaisantant sur « le vieux KEYNES » à reléguer dans les cours d’histoire de la pensée économique. Quant à Georges DOUBLEYOU, il a terminé très fort en indiquant que l’Etat devait intervenir massivement dans l’économie. Est-ce là un reniement sincère de ce que l’on a adoré ou une posture simiesque feignant d’adorer ce que l’on a renié ?

La gauche devrait cependant avoir le triomphe modeste : les politiques de démantèlement de l’Etat providence, commencées dès les années 70, ont trouvé leur crédit dans le discrédit jeté sur les interventions inefficaces, gaspilleuses, truffées de prévarication des « gouverneurs des Etats ». Soit. Sans doute que la crise vient de loin, bien plus loin que les pratiques spéculatives et les titrisations. La confiance aveugle dans le marché répondait à la méfiance « informée », car accessible au contrôle démocratique, nourrie à l’égard des interventions régulatrices des Etats, et ce n’est pas être poujadiste que d’affirmer que bon nombre des régulateurs passaient les premiers à la caisse, avec en regard pour les critiquer nos capacités de scandale diantrement émoussées.

Le capitalisme est une mauvaise nouvelle

Depuis plus de 20 ans, les écarts de revenus se sont accrus entre les revenus sur rente et les salaires réels, avec en outre un accroissement de la pauvreté et le creusement des inégalités économiques et monétaires. Il conviendrait aussi de pointer que les mœurs capitalistiques sont devenues des grammaires de vie, que chacun est invité fermement à devenir l’agent calculateur et anticipateur de sa conduite et de son portefeuille : dommage, à vrai dire, que les démocrates chrétiens n’aient pas perçu plutôt que le capitalisme est un ennemi mortel de la mise en pratique des valeurs évangéliques : on est tous disposés à oublier la parabole du figuier maudit. Ce n’est pas avec le socialisme
« maison 4 façades + Béhèmedoublewée » qu’on sortira du trou : à matérialiste final matérialiste à un et demie.

Le retour de Keynes

Sans doute que KEYNES, comme tout grand penseur a été beaucoup commenté, beaucoup utilisé, édulcoré, trahi : les gouvernants en ont tiré quelques recettes, fiscales et monétaires, sans remettre en cause la structure et le fonctionnement du capitalisme. Certains ont poussé le bouchon plus loin en nationalisant certaines entreprises avec des démarches planificatrices et la politique de grands travaux si possible utiles. Keynes était ungrand lecteur de FREUD qu’il connaissait par relations intermédiaires [1] : pour lui, le capitalisme surtout financier était une histoire de fous et de malades névrotiques, habités par une frénésie apparentée au triomphe de la pulsion de mort descendue dans l’arène sociale. Il construisait un plaidoyer vigoureux pour des investissements publics à finalité sociale, préconisait l’imposition de lourdes taxes sur les transactions financières, (a-t-on oublié TOBIN ?) et la politique économique de l’Etat devait consacrer la domination de l’économie entrepreneuriale sur la spéculation financière, évoquant la nécessaire « euthanasie du rentier et du capitaliste oisif ».
Notre compatriote Christian ARNSPERGER a poussé le bouchon plus loin [2] : le capitalisme prospère, indique-t-il, car il s’articule en profondeur sur la structure pulsionnelle de notre inconscient en la pervertissant, en l’asservissant à des angoisses fondatrices, négation hallucinée de notre mortalité, négation bien réelle de l’altérité, de l’autre en tant que son désir n’est pas le mien.

1971, la fin de Bretton Woods

Pour certains analystes, le ver est dans la pomme depuis la fin du système de Bretton Woods avec la suspension de la convertibilité du dollar en or. KEYNES aurait voulu aller beaucoup plus loin en proposant la création d’une monnaie internationale émise par la banque centrale mondiale, (à créer). Cette banque aurait par ailleurs effectué un contrôle strict sur le mouvement des capitaux. Dans La fin du laisser-faire, il indiquait « il n’est pas vrai que les individus possèdent à titre prescriptif une liberté naturelle dans leurs activités économiques…Il n’est pas correct de déduire des principes de l’économie que l’intérêt personnel éclairé œuvre toujours à l’intérêt public ». Pour KEYNES, le projet politique de ce qu’il appelait « le nouveau socialisme » devait concilier efficacité économique, liberté politique et justice sociale.
Imaginons KEYNES ressuscité : que pourrait-il nous dire ? La réponse se trouve dans la théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie :
« Les spéculateurs peuvent être aussi inoffensifs que des bulles d’air dans un courant régulier d’entreprise. Mais la situation devient sérieuse lorsque l’entreprise n’est plus qu’une bulle d’air dans le tourbillon spéculatif. Lorsque, dans un pays, le développement du capital devient le sous-produit de l’activité du casino, il risque de s’accomplir en des conditions défectueuses ».

L’économie est une science morale

Amartyana SEN, prix Nobel d’économie 1998, indiquait combien la famine de 1943 au Bengale fût décisive pour sa vocation. Son œuvre ultérieure est centrée sur « la capabilité des acteurs » : « si l’on veut expliquer la famine, ce n’est pas la totalité de l’approvisionnement en nourriture qu’il faut considérer en premier lieu, ce sont plutôt les droits dont sont dotés les groupes vulnérables…les droits d’appropriation de la nourriture que ces groupes peuvent faire valoir » [3]. Comme quoi l’économie est moins une science, avec un fatras de mathèmes masquant souvent le vide de la pensée, qu’une science morale et le champ à privilégier, hélas, dans l’action politique : nous devons encore accepter, pour de longs siècles que la production des biens soit soumise à des dérives de cinglés et nous avons besoin, plus que jamais de thérapeutes politiques qui donnent aux victimes de la folie d’autrui les moyens, à tout le moins, de s’en sortir. L’amour de l’argent, précisait KEYNES, est « une passion morbide plutôt répugnante, une de ces inclinations à moitié criminelles, à moitié pathologiques, dont on confie le soin en frissonnant aux spécialistes des maladies mentales ».

Les marchés dans les sociétés traditionnelles

Sans doute aussi que d’autres sagesses pourraient nous inspirer : certaines sociétés traditionnelles prennent de nombreux dispositifs circulatoires pour empêcher l’accumulation de biens : interdiction de consommer les produits de son jardin ou de la chasse et obligation de les donner à des tiers, destruction des surplus, malédiction sur la richesse. La règle est : tout doit circuler et rien ne doit stagner dans les mêmes mains, en ce compris le pouvoir politique. En ce sens, l’économie est toujours politique, au contraire des suggestions marxistes pour lesquelles la sphère politique n’est que la traduction mensongère des rapports de force économiques.
Dans bon nombre de marchés traditionnels, les prix plancher et plafond des denrées sont fixés par un marabout, une part des denrées est soustraite aux transactions et distribuée aux pauvres.
Les marchés jouent un rôle intégratif et éducatif : proscription de la vendetta, formation de l’opinion publique par des réunions où des décisions sont prises, procédures de redistribution et d’assistance aux pauvres, constitution des alliances matrimoniales. Le souk berbère est une institution religieuse, juridique, sociale et politique dont l’une des fins est de réguler les échanges économiques par l’éducation. « Certaines lois kabyles frappent d’amende ceux, qui sous prétexte qu’ils n’ont rien à acheter ou à vendre, ne se rendent pas au marché » [4]
Le marché est étroitement lié au sanctuaire et sert de lieu de refuge et d’asile pour les persécutés : « Toute personne qui se rend au marché se trouve être au centre d’équilibre de forces opposées et s’en remet pour sa sécurité vitale et corporelle aux garanties de la place du marché » [5].
Les femmes jouent un rôle éminent dans ces institutions : un part des transactions leur est réservée : commerce des volailles, des œufs, de la poterie, la vente de la laine, du charbon de bois et du henné. Elles conservent leurs gains pour elles et jouent un rôle attendu de conciliation et de pacification.

Les capitalistes aiment-ils vraiment les marchés ?

On en viendrait à en douter. Le Christ a chassé les marchands hors du temple mais ça ne semble pas s’être arrangé depuis lors. Que faut-il faire ? Pratiquer des déconnexions et se mettre hors marchés ? C’est faire bon marché des valeurs positives qui sous-tendent l’éthique des marchés traditionnels basés sur la valeur positive de l’échange, la recherche de l’efficacité et de l’efficience, la découverte des inventions d’autrui et la limitation des désirs individuels. Réguler les marchés, soit par une police interne, soit par des interventions d’une autorité politique et policière mondiale ? Aucune force politique transnationale n’a le pouvoir ni la volonté politique de s’y atteler sérieusement.

Nous pouvons déjà tirer pour notre part de modestes conclusions : les financiers capitalistes mettent en œuvre une entreprise de destruction des marchés et risquent de nous reconduire dans le régime des planificateurs aussi cinglés et corrompus que leurs opposants. La Nef des fous a largué les amarres. Comptons (sur ?) nos amis.

[1KEYNES faisait partie du groupe dit de BLOOMSBURY avec Virginia WOOLF et bon nombre d’intellectuels et artistes prestigieux de l’époque. Certains de ses membres avaient lié connaissance avec FREUD (mort en 1940) réfugié à Londres pour fuir le nazisme.

[2Christian ARNSPERGER, Critique de l’existence capitaliste, Paris, Cerf, 2005. Dans une perspective beaucoup moins fouillée : Gilles DOSTALER et Bernard MARIS, Capitalisme et pulsion de mort, Paris, Albin Michel 2009.

[3Amartya SEN, L’économie est une science morale, Paris, La découverte, 1999.

[4. F. BENET, « Les marchés explosifs dans les montagnes berbères » in POLANYI Karl et ARENSBERG Conrad, (dir), Trade and market in the Early empires. Economies in History and theory, The Free Press, New York, 1957.

[5Ibid

N°13 Avril 2009

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