n°9 avril 2008

Indice des prix, indexation et pouvoir d’achat des ménages à petits revenus

Tout le monde parle des augmentations du coût de la vie. Depuis quelques mois de nombreux articles et émissions de presse mais également des publications politiques, syndicales et scientifiques se penchent sur les hausses de prix de nombreux produits (pain, pâtes, lait, mazout de chauffage...) qui constituent des éléments importants, en termes budgétaires et / ou sur le plan symbolique, du "panier de la ménagère". [1]

Philippe DEFEYT, Economiste - Institut pour un Développement Durable

Dans ce contexte d’une préoccupation grandissante pour l’évolution du pouvoir d’achat, cette note essaie de répondre à deux questions :
- quelle est la représentativité de l’indice des prix à la consommation pour mesurer l’évolu-tion du "coût de la vie" et donc du pouvoir d’achat ?
- qu’en est-il en particulier pour les "petits revenus" ?

Les pondérations en question

Dans une certaine mesure, variable d’un pays et / ou d’une période à l’autre, l’indice des prix à la consommation est une construction conventionnelle, à savoir que :
- les pondérations ne reflètent pas strictement celles issues des enquêtes sur les budgets des ménages (EBM) ; ces pondérations sont le résultat de compromis socio-économico-politiques
- les produits retenus, les témoins et les méthodes des relevés font l’objet de tractations au sein de la Commission de l’indice ; ceci ne veut pas dire que les choix qui en résultent sont arbitraires, mais ici également il s’agit de compromis.

Le tableau suivant indique clairement des différences significatives :

- dans la structure de consommation IPC et EBM ;

- dans les structures de consommation entre la moyenne des ménages et les petits revenus, dont la situation est illustrée ici par la structure de consommation du 1er quintile et du 1er décile ; par exemple : 27,3 % de la consommation du 1er décile sont consacrés au loge-ment, contre 13,9 % pour la moyenne des ménages (15,7 % dans l’indice des prix à la consommation).

Pondérations (indice des prix) et structures de consommation (EBM) - 2004 - en %

IPC 2004EBM 2004 TotalEBM 2004 Quint 1EBM 2004 Déc 1
Produits alimentaires 15,7 14,4 14,8 14,9
Boissons non alcoolisées 1,7 1,6 1,5 1,5
Boissons alcoolisées 1,9 1,7 1,7 1,9
Tabac ; cigarettes, cigares 1,0 0,9 1,5 1,7
Habits 5,1 4,5 2,8 2,5
Chaussures 1,2 1,1 0,6 0,6
Logement, eau, électricité, gaz et autres combustibles 15,7 13,9 24,8 27,2
Ameublement, équipement ménager et entretien de la maison 7,3 6,8 5,4 5,6
Dépenses et santé 4,2 5,5 6,8 7,3
Transports 15,6 15,8 10,8 8,9
Communications 3,7 3,4 3,8 3,8
Loisirs et Culture 12,4 12,7 9,6 8,1
Enseignement 0,6 0,9 0,3 0,1
Hôtels, cafés et restaurants 7,0 6,0 4,9 5,3
Autres biens et services 7,0 10,9 10,5 10,6
TOTAL 100,0 100,0 100,0 100,0

Clés de lecture :

-  IPC : indice des prix à la consommation

-  EBM : Enquête sur le Budget des Ménages

-  Quint 1 : 1er quintile (les 20 % les plus "pauvres")

-  Déc 1 : 1er décile (les 10% les plus "pauvres")

-  Total : tous les ménages confondus (= donc la moyenne)

Le poids du logement

Puisqu’on vient de parler du logement, profitons en pour évoquer la question des loyers payés par les locataires. Comme l’indique le tableau suivant, les loyers ne représentent effectivement qu’environ 6%

dans l’indice 2004, part proche de celle qui ressort de l’EBM 2004. Par contre, cette part est nettement plus élevée en bas de l’échelle des revenus (quasiment le triple – 16,9 % pour le 1er décile contre 5,7 % pour la moyenne des ménages).

Pondérations (indice des prix) et structures de consommation (EBM) – 2004 – en %
Dépenses “logement”

IPC 2004EBM 2004 TotalEBM 2004 Quint 1EBM 2004 Déc
Loyers réels de logements et de terrains 6,2 5,7 14,8 16,9
Charges (locatives) 3,0 2,5 2,1 1,8
Electricité 2,8 2,5 3,3 3,5
Gaz 1,9 1,7 2,4 2,6
Combustibles liquides 1,0 0,9 1,1 1,2
Combustibles solides et autres 0,1 0,1 0,2 0,3
Frais de consommation d’eau 0,7 0,6 0,8 0,9
TOTAL 15,7 13,9 24,8 27,2

Quelques simulations

Sur base de ces pondérations, j’ai fait un double exercice :
1. Calculer ce qu’aurait été l’évolution des prix depuis 2004 si on avait appliqué strictement les pondérations issues de l’EBM.
2. Calculer l’évolution moyenne des prix en considérant les structures de consommation des 1ers quintile et décile.
Le tableau suivant montre que – dans les circonstances qui ont prévalu entre 2004 et août 2007 - il y a une différence minime dans l’augmentation des prix, en tout cas pour le consom-mateur "moyen", mesurée respectivement par les pondérations IPC et les pondérations EBM. En considérant les pondérations EBM, l’augmentation des prix mesurée pour le 1er décile est de 0,76 % plus élevée que celle mesurée pour la moyenne des ménages.

Indices simulés – août 2007 – base 2004 = 100

Indice publié (pondérations IPC) 106,44
Indice avec les pondérations EBM (moyenne des ménages) 106,69
Indice avec les pondérations EBM 1er quintile 107,17
Indice avec les pondérations EBM 1er décile 107,45

Clés de lecture :

- en août 2007, l’indice officiel était de 106,44

- il aurait été de 106,69 si on avait appliqué les pondérations de l’EBM

- de 107,17 si on avait appliqué la structure de consommation du 1er quintile

- et de 107,45 si on avait appliqué la structure de consommation du 1er décile

Au cours de la période considérée, les relevés du SPF Economie indiquent que les loyers ont augmenté de 7,69 %. J’ai déjà montré à quel point les relevés destinés à l’indice sous-estiment la hausse des loyers. En l’absence d’observations fiables, refaisons le même exercice que ci-dessus en prenant cependant comme indice des loyers l’indice des loyers sociaux qui, comme je l’avais observé dans l’étude sus-mentionnée, évolue plus vite que l’indice des autres loyers. Les observations sont semblables à celles faites à propos du tableau précédent mais les indices pour les premiers quintile et décile creusent l’écart avec l’indice moyen.

Indices simulés – août 2007 – base 2004 = 100
Indice loyers = Indice loyers sociaux

Indice IPC adapté (pondérations IPC) 106,65
Indice avec les pondérations EBM (moyenne des ménages) 106,88
Indice avec les pondérations EBM 1er quintile 107,67
Indice avec les pondérations EBM 1er décile 108,03
p.m.Indice loyers IPC parc locatif privé 107,39
p.m.Indice loyers IPC parc locatif social 111,09

Clés de lecture :

- en août 2007, l’indice officiel aurait été de 106,65 si tous les loyers avaient augmenté comme les loyers sociaux

- il aurait été de 106,88 si on avait appliqué les pondérations de l’EBM et si tous les loyers avaient augmenté comme les loyers sociaux

- de 107,67 si on avait appliqué la structure de consommation du 1er quintile et si tous les loyers avaient aug-menté comme les loyers sociaux

- et de 108,03 si on avait appliqué la structure de consommation du 1er décile et si tous les loyers avaient augmenté comme les loyers sociaux

Les ménages précaires

Les écarts observés justifient-t-ils les craintes exprimées par de nombreux observateurs d’une précarisation socio-économique croissante – (notamment) par perte de pouvoir d’achat – des ménages déjà précaires ?

A mon avis oui, et ce pour les raisons suivantes :

- L’évolution du coût de la vie doit être comparée à l’évolution des revenus (hors augmentations réelles). Si on faisait l’hypothèse que les revenus sont adaptés tous les mois, l’écart revenu – prix pour le premier décile se serait monté en août 2007 – par rapport à 2004 –à 2,44 %. Si on considère la consommation moyenne du 1er décile cela fait une perte de pouvoir d’achat sur une base annuelle de 335 € (toujours par rapport à 2004).

- Considérons maintenant les ménages les plus précaires parmi les bas revenus. Voici, à titre d’illustration, l’évolution du coût de la vie d’un couple – estimé représentatif – bénéficiant d’une allocation de chômage au taux ménage si l’on considère les hypothèses suivantes :

4 grandes catégories de consommations (loyer, énergie, nourriture, autres) ; le loyer augmente comme les loyers sociaux, l’énergie comme la moyenne des prix énergétiques, la nourriture comme la moyenne des prix alimentaires et la catégorie autres comme la catégorie correspondante de l’indice des prix.

Sous ces hypothèses, l’allocation aurait du augmenter de 9,27 % pour garantir – en août 2007 – le pouvoir d’achat moyen de 2004. Si on applique les mêmes calculs et hypothèses que ci-dessus (voir point 1), la perte de pouvoir d’achat sur une base annuelle est de 382 € (hypothèse d’une indexation mensuelle des revenus).

L’exemple d’un ménage de chômeurs (données considérées représentatives)

Allocation mensuelle 864,34 (2004)
Dépenses Dépenses 2004 Indices 2004=100 Dépenses août 2007
Logement social 250,0 111,09 277,73
Energie 120,0 115,01 138,02
Nourriture 300,0 107,48 322,45
Autres consommations 194,34 106,15 206,30
TOTAL 824,34 109,27 944,49

- Les pertes de pouvoir d’achat observées depuis 2004 pour les ménages en bas de l’échelle des revenus s’ajoutent à de probables pertes enregistrées entre 2000 et 2004 (par ex : + 60,4% pour les pommes de terre).

- Il est probable que l’indice des prix des gammes de produits consommés par les pauvres ait augmenté plus vite que l’indice « moyen ».

- De plus, les ménages précaires à faibles revenus qui sont locataires ont subi des hausses de loyers plus fortes que celles reflétées par les indices officiels et d’autant plus probables que ces ménages déménagent souvent.

- Enfin, les hausses de prix annoncées pour les mois qui viennent (produits laitiers, pain, électricité, huile, etc.) concernent des consommations dont l’importance est plus élevée pour les ménages en bas de l’échelle des revenus.

Conclusions

Pour toutes les raisons indiquées, les pertes de pouvoir d’achat des ménages en bas de l’échelle des revenus depuis 2004 peuvent monter jusqu’à 400 € sur une base annuelle.

Pour des ménages précaires c’est ce qui restait peut-être comme petite marge de manoeuvre qui a totalement disparu.

Ces pertes de pouvoir d’achat s’ajoutent à de probables pertes de pouvoir d’achat antérieures, en attendant celles qui se préparent si on en croît les hausses de prix annoncées (qui touche-ront, pour beaucoup d’entre elles, proportionnellement plus les ménages à petits revenus).

Les résultats qui précèdent plaident pour la mise en route effective (prévue en 2008) de la liai-son des allocations au bien-être (ce qui permettrait probablement de compenser, au moins en partie, les pertes de pouvoir d’achat à venir) et d’améliorer le revenu disponible des petits re-venus salariaux.

D’autres propositions peuvent ici trouver de bonnes raisons pour être réexaminées ou exami-nées plus en profondeur.
Je pense par exemple à l’allocation loyer pour les locataires à petits revenus.

[1Toutes les données proviennent de l’INS – SPF Economie. Les calculs et estimations sont de l’IDD (Insitut pour un Développement Durable)

n°9 avril 2008

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