n°2 octobre 2005

III. Séminaire CET-EZA : Exclusion sociale Intégration au marché du travail

Ce colloque organisé par le Centre Européen du Travail (CET) de Namur et l’EZA avec le soutien de la Commission européenne, s’est tenu le 26 mai 2005 à la Maison du Travail située dans la capitale namuroise.
Ce séminaire trouve son origine dans une vive inquiétude : partout dans le monde il y a l’urgente nécessité de trouver des solutions aux problèmes sociaux les plus graves, en particulier la pauvreté, le chômage et l’exclusion sociale qui touchent tous les pays.

Vanessa FERNANDEZ, Secrétaire de rédaction

Christian VAN ROMPAEY, Rédacteur en chef du journal En Marche

III. Exclusion et intégration des jeunes au marché du travail

1. Le point de vue de la Confédération Européenne des Syndicats (CES/ETUC) [23]

Quel lien existe-t-il entre l’emploi et l’inclusion sociale ? Que faire, ou plus exactement, quelles sont les réflexions/propositions de la CES
pour faire face à l’exclusion et l’intégration
des jeunes au marché du travail ?

Emploi et inclusion sociale

Il nous faut tout d’abord insister sur un premier point : l’accès à l’emploi n’est pas une fin en soi. A la CES, nous ne sommes pas pour
le ‘workfare state’ (en analogie au ‘welfare state’). Notre souci premier n’est pas de fournir une ‘occupation’ aux personnes défavorisées.
Si nous sommes en faveur des politiques ‘d’activation’, notamment
en direction des chercheurs d’emploi, nous souhaitons que cette ‘activation’ débouche sur de véritables emplois, et qu’elle n’implique pas, comme cela semble être de plus en plus la tendance, une sorte de chantage : obtenir des allocations ou des aides, sous réserve de l’acceptation de n’importe quelle ‘occupation’ ou activité.

Pour la CES, il y a un certain nombre de pré-requis nécessaires pour que l’accès à l’emploi soit un moyen de lutte contre la pauvreté et l’exclusion.
Il y a ‘l’environnement social’ du travail,à savoir des droits sociaux , tels que la santé, l’éducation, le logement, etc. qui permettent,parallèlement à l’accès à l’emploi, de sortir de l’exclusion.

Il est également nécessaire de mettre en place - mais je n’utiliserai pas le terme de coaching un ‘accompagnement social’ des personnes aujourd’hui ‘exclues’, notamment du marché du travail ou qui en ont été exclues : l’insertion ou la réinsertion réussies dans le milieu du travail, ne se font pas aussi facilement (surtout si l’exclusion date depuis un certain temps). Il y a un apprentissage de ‘resocialisation’ : réapprendre à s’organiser, à se soumettre à un horaire, à s’attacher à une tâche, etc.

Par ailleurs, tous les types d’emplois ne permettent pas de sortir de l’exclusion et de la pauvreté.
Cela suppose un emploi correctement rémunéré (il est particulièrement inquiétant de voir que partout, augmentent les ‘travailleurs pauvres’ - working poor - et que certains pays qui affichent les plus faibles taux de chômage sont aussi ceux qui ont le plus de ‘pauvres’ !), un emploi qui corresponde aux compétences (même limitées ou spécifiques) de la travailleuse ou du travailleur, un emploi stable (non précaire), un emploi qui ouvre des droits sociaux, donc reconnu et ‘déclaré’…
Il faut en revenir aux quatre piliers fondamentaux de la stratégie de Lisbonne qui s’interpénétraient du fait de leur égale importance, alors que l’approche actuelle privilégie la compétitivité et l’emploi, reléguant les piliers ‘cohésion sociale’ et ‘développement durable’ au second plan, en les subordonnant aux deux autres.

Exclusion et intégration des jeunes sur le marché du travail : que faire ?

Les jeunes souffrent aujourd’hui d’exclusion et de difficultés dans l’intégration au marché du travail. D’une part, dans les Etats de l’UE - préalablement à l’élargissement - le taux de chômage des jeunes était estimé en 2003 à 15,7 % ; il touchait plus sérieusement les nations du sud de l’Europe (pour atteindre par exemple 30 % en Grèce et 33 % en Italie).
La situation s’avère pire encore dans les pays d’Europe centrale et orientale, notamment en Slovaquie où nous avons un taux de 32 %
ou en Bulgarie avec 33 %. D’autre part, quand les jeunes trouvent un emploi, ils (elles) se voient de plus en plus contraint(e)s d’accepter
des conditions hautement précaires - contrats à durée déterminée, travail à temps partiel, travail intérimaire, activités saisonnières,
qui plus est, durant une très longue période, avant de pouvoir obtenir un contrat normal et accéder à une situation professionnelle plus sûre. Les salaires sont également moins élevés pour les jeunes que pour les travailleurs moyens, et leurs conditions de travail sont moins bonnes.

Par ailleurs, ce phénomène d’exclusion du marché du travail touche également les salarié(e)s un peu plus âgé(e)s dans les entreprises. Les jeunes rentrent de plus en plus tard sur le marché du travail et les plus âgé(e)s en sortent de plus en plus tôt… Ce qui n’est pas, dans l’un et l’autre cas, sans poser de graves problèmes d’ordre sociétal ou de couverture sociale. Il nous faut donc faire une véritable approche intergénérationnelle, d’autant plus qu’il faut anticiper les évolutions démographiques qui nous guettent dans les 15 ans à venir, pour en rester à ce qui est prévisible...
Cette tendance fera peser sur les régimes de protection sociale des ‘tensions’ très fortes, pour ne pas dire amener à des risques de coupes sévères… !
Que faire, face à une telle situation faite aux jeunes en particulier ?

Il est évident que pour la CES, il n’y pas de solution ‘miracle’, mais un faisceau de réponses.

La première réponse est une réponse politique : il faut qu’il y ait une véritable volonté politique des Etats membres à traiter cette question et à mettre en œuvre des solutions…

En premier lieu, et compte tenu du fait que le taux de chômage des jeunes est beaucoup plus élevé que la moyenne dans les Etats membres de l’UE, les jeunes doivent constituer une priorité au sein de la stratégie européenne de l’emploi. Et pour que les engagements soient concrets, un objectif quantitatif concernant l’emploi des jeunes, d’ici à 2010, devrait être établi, en ayant le souci de mettre sur un pied d’égalité les jeunes hommes et les jeunes femmes.
D’autre part, les gouvernements et les partenaires sociaux peuvent jouer un rôle majeur dans l’identification à court, moyen et long terme des secteurs présentant un grand potentiel pour l’emploi des jeunes.

- "En ce qui concerne l’amélioration de la qualité de l’emploi, il faut renoncer à la création d’emplois précaires pour les jeunes, ou sans statut réel, même aux motifs, souvent avancés, qu’ ‘il vaut mieux un emploi mal rémunéré ou précaire que pas de job du tout”,ou qu’il faut commencer par ‘mettre le pied à l’étrier’, ou que ‘lorsqu’on a un pied dans l’emploi, c’est toujours mieux que de rester en dehors’… Ce sont souvent là de ‘fausses bonnes solutions’. En effet,ces ‘sous-contrats de travail’, assortis généralement de rémunérations médiocres, ne leur permettent dans des projet de vie personnelle d’avenir , (du fait de cette insécurité de l’emploi), ni de vivre de façon autonome (du fait de la faiblesse de leurs revenus). Ce qui fait que leur période de dépendance par rapport à leur famille (quand ils en ont !)se trouve d’autant prolongée ou par défaut, ils versent dans la marginalité, le marché informel de l’emploi sans protection sociale.
De toute façon, cela rend leur inclusion dans la société plus difficile. Certes, il y va bien sûr des politiques publiques en matière d’emploi, mais il y va aussi de la discussion entre les partenaires sociaux dans
le cadre du dialogue social.

- “De même, une priorité absolue devrait être donnée à la qualité de la formation, tant initiale que tout au long de la vie. Pour ce qui est de la formation initiale, sans pour autant la limiter aux besoins du moment, une cohérence devrait être trouvée entre les formations proposées et les perspectives d’avenir. Aucun jeune ne devrait sortir
du système de formation sans un bagage de base suffisamment large (pour lui permettre de rebondir ensuite), et sans qualification".
Plus concrètement, la participation à l’éducation et à la formation tout au long de la vie ne doit pas être limitée uniquement au groupe d’âges 25-64 ans, elle devrait inclure les jeunes travailleurs(euses).
Elle peut être un atout pour le groupe d’âges 16-25 ans et, pourquoi pas, faire office de pont entre l’enseignement et l’emploi pour les jeunes. Elle est particulièrement importante pour celles et ceux qui malgré tout, quittent l’école de façon précoce et requièrent des compétences supplémentaires, car elle aide à assurer leur position sur le marché du travail.
Dans ce domaine de la formation tout au long de la vie, les partenaires sociaux ont un rôle essentiel à jouer, notamment en négociant un véritable droit à des congés de formation rémunérés, et en participant au niveau des branches et des entreprises à la définition des besoins, en matière de formation, et aux politiques conséquentes à mettre en place, et en œuvre. Dans ce domaine, un premier pas a été franchi dans ce sens avec le “ Cadre d’action des partenaires sociaux sur le développement des qualifications et des compétences tout au long de la vie ".

- Une attention particulière doit également être apportée aux conditions de travail des jeunes (amélioration des conditions de santé et de sécurité, accès aux réseaux de sécurité sociale en particulier du point de vue de l’intégration des jeunes travailleurs(euses) ne bénéficiant d’aucune protection sociale - coordination des mesures en matière de VIH/SIDA, qu’elles relèvent de l’information, de la prévention, des soins ou du traitement).

- Autre initiative qui est du ressort des partenaires sociaux : la mise en œuvre, par le biais de la négociation collective, de politiques salariales qui garantissent aux jeunes une rémunération équitable (à travail égal, salaire égal ; quels que soient ’âge ou le sexe !) et adéquate. Il est, par ailleurs, inacceptable que puisse encore exister dans certains pays, un salaire minimum spécifique pour les jeunes salarié(e)s, inférieur au salaire minimal interprofessionnel !

La route sera longue pour les partenaires sociaux européens (CES, CEE, UNICE/UEAPME) qui viennent de signer une contribution commune (mars 2005) sur l’initiative européenne en faveur de la jeunesse, dans laquelle ils réaffirment leur volonté de “mettre l’accent sur les initiatives pour améliorer la situation des jeunes dans l’éducation, la formation, ainsi que leur intégration dans le marché de l’emploi ”.
Et ils envisagent, dans le cadre de la préparation du prochain programme de travail
de leur dialogue social autonome “d’autres actions communes afin de contribuer à l’initiative européenne pour la jeunesse ”.
Voilà, non pas un catalogue exhaustif,
mais quelques axes, parmi d’autres aussi,
qui semblent prioritaires, et qui sont un véritable programme d’action, y compris pour les partenaires sociaux. C’est à ce prix que cette volonté d’intégration des jeunes au marché du travail et de leur ‘inclusion’ dans la société, cessera d’être un simple vœu, mais deviendra une réalité.

2. Le point de vue de l’Union des Confédérations de l’Industrie
et des Employeurs d’Europe (UNICE) [24]

Quelle est l’approche de l’UNICE pour favoriser l’intégration des jeunes sur le marché du travail et améliorer l’emploi ?

L’intégration des jeunes dans le marché du travail est un défi important pour la croissance de l’Europe et sa compétitivité.
Cet aspect doit faire l’objet d’une attention particulière dans le cadre de la croissance et de la stratégie de l’emploi en Europe.
Des actions ciblant les jeunes sont nécessaires pour élargir leur potentiel en tant que future force de travail, et accroître leurs capacités
pour générer la recherche, l’innovation et l’entreprenariat.
De plus, pour que l’intégration des jeunes dans le marché de travail soit efficace, il est nécessaire d’encourager la création de nouveaux emplois.
Les mesures prévues dans le respect des lignes directrices de l’UE pour la croissance et l’emploi sont essentielles et doivent être réalisées de manière effective.

Approche intergénérationnelle

Il est crucial de garder à l’esprit que tout le fonctionnement du marché du travail doit être amélioré, pour l’entièreté des forces de travail. Les Etats membres doivent engager des stratégies à la fois pour les jeunes
et les personnes plus âgées dans une véritable approche générationnelle. Si on échoue sur ce point, les mesures ciblant un groupe particulier se feront au détriment des autres catégories. Par ailleurs, les jeunes ne forment pas une catégorie homogène. Les réponses politiques ont besoin d’être suffisamment différenciées, en vue de rencontrer les besoins individuels et du marché de travail.

Les composantes clés d’une approche intergénérationnelle sont :

- éviter de faire passer la charge des politiques actuelles sur les générations futures par des finances publiques saines, avec une élimination progressive des déficits publics, d’où la nécessité de réformer les systèmes de retraites et de soins de santé, et de réduire d’urgence le ratio de la dette publique ;

- améliorer l’efficacité du système éducatif, et de la formation, afin d’offrir un accès réel à l’apprentissage tout au long de la vie aux travailleurs de toutes les catégories d’âges ;

- améliorer le fonctionnement du marché du travail, afin d’intégrer davantage de personnes dans le marché du travail à travers tout le spectre de la population (jeunes et plus vieux travailleurs) ;

- offrir un contexte favorable aux entrepreneurs jeunes et plus âgés qui ont l’intention de prendre des risques, pour créer de la richesse et des emplois ;

- moderniser les systèmes de protection sociale pour supprimer le chômage et les pièges à la pauvreté, en particulier les pièges du chômage des jeunes ;

- augmenter les taux d’emploi des travailleurs âgés, à la fois en supprimant les incitants pour une sortie anticipée du marché du travail, et en offrant des incitants pour que les gens se maintiennent plus longtemps sur le marché de travail.

Mesures politiques clés

Afin d’intégrer les jeunes sur le marché du travail, les mesures suivantes sont essentielles :

- assurer des systèmes éducatifs et de formation de haute qualité, en commençant par le plus jeune âge possible pour assurer les qualifications nécessaires aux jeunes, afin qu’ils puissent gérer leur vie de travail et les opportunités de l’apprentissage tout au long de leur vie, de manière réussie. Il est aussi nécessaire de promouvoir la formation
au travail ;

- promouvoir les intérêts des jeunes pour l’entreprenariat comme carrière d’opportunité, et comme faisant partie du développement personnel [25]

- faire des efforts pour briser les barrières culturelles pour permettre aux femmes et aux hommes d’embrasser une plus grande variété de carrières, et encourager leur participation sur le marché du travail.

A la lumière de l’approche défendue par les partenaires sociaux européens, dans le cadre des actions pour l’égalité des chances, les mesures suivantes sont importantes :

  • promouvoir une éducation efficace et non stéréotypée sur les carrières à l’école, dans les universités, de même que dans les services conseils pour les étudiants et ceux qui sont déjà au travail, afin que les personnes soient mieux informées sur les choix éducatifs et de carrière.
  • promouvoir des programmes de coopération avec les autorités éducatives et/ou publiques pour mieux connaître les besoins du marché du travail et attirer des jeunes filles, et des femmes dans des professions à caractère technique et scientifique. Cela permettra d’améliorer les qualifications, et d’éviter des pénuries de travail entravent la croissance économique.

- développer des plans d’actions personnalisées avec les services de recherche d’emplois, de guidance, et de formation pour les jeunes dans le cadre des stratégies nationales pour l’emploi. Il est crucial que les services publics d’emplois façonnent des mesures d’activation pour les jeunes correspondant aux besoins du marché du travail.

Rôles des partenaires sociaux

Les responsabilités sont partagées entre divers acteurs concernés : les autorités publiques, les partenaires sociaux, les autorités éducatives, les individus, etc.
Dans leur contribution commune à l’initiative jeunesse européenne adoptée au Conseil européen du printemps 2005, les partenaires sociaux rappelaient que l’emploi doit être considéré dans le cadre de leur programme de travail du dialogue social pour les jeunes,
et en particulier leur volonté de produire
une déclaration commune avec une vue claire, pour promouvoir les intérêts des jeunes pour les sciences et les technologies.

De plus, il est utile de remarquer que d’une part, le rapport annuel des partenaires sociaux sur le suivi dans le cadre des actions sur le développement des compétences, et des qualifications tout au long de la vie, et d’autre part, le rapport commun sur les actions des partenaires sociaux nationaux pour réaliser la stratégie européenne de l’emploi, mettent tous deux en lumière des initiatives spécifiques pour améliorer la situation des jeunes dans l’éducation, la formation, et au travail.

[23Par Henri Lourdelle, Conseiller CES/ETUC.

[24Par Lorena IONITA, Conseiller Affaires Sociales à l’ UNICE.

[25Pour plus de détails, voir la déclaration de l’UNICE ‘l’ éducation à l’entreprenariat parmi les jeunes : vitale pour la compétitivité européenne,novembre 2004 sur www.unice.org.