N°13 Avril 2009

François Martou, un homme d’espérance.

Jean HALLET, Président Honoraire de l’UCP, Mouvement social des aînés

François Martou est mort brusquement le 1er mars dernier alors que je me réjouissais de notre rendez-vous convenu pour le début du printemps à Schaltin. Il était de 15 ans mon cadet. Pendant 45 ans nous avons régulièrement dialogué en confiance sans faille. Nous avons milité ensemble pour de mêmes objectifs. Parfois, nous avons emprunté des voies différentes sans que notre amitié soit entamée.

Il est encore trop vivant, trop proche, pour que je me hasarde à prendre le recul de l’historien et esquisser un bilan de sa vie si féconde. Je voudrais plutôt essayer de comprendre, d’identifier quelques traits de sa personnalité qui le rendaient si attachant.

Il était rude lorsqu’il s’attaquait aux puissants de la finance et il ne séduisait pas que les journalistes par ses bons mots. Cependant, ceux qui le connaissaient appréciaient la richesse de ses informations et la rigueur de ses analyses. C’était un professeur, économiste et philosophe, imprégné de ses réflexions d’homme libre et de chrétien. Il était prophète lorsque, avec quelques trop rares économistes, il nous annonçait depuis longtemps que le capitalisme financier nous conduisait à une crise majeure.
On comprend donc sa colère lors de la débâcle boursière de l’automne 2008.

En même temps, il mettait la main à la pâte en supervisant la gestion de la clinique St Michel et les pharmacies de l’Économie Populaire de Ciney.
Il côtoyait avec la même aisance syndicalistes et patrons au sein du Conseil de Régence de la Banque Nationale. Ce n’est pas qu’en Belgique que ses contacts étaient diversifiés. Il avait rencontré aussi bien l’Européen Delors que le Brésilien Lula ou le Palestinien Arafat.

Il a parfois bousculé le « pilier catholique » qu’il considérait comme un encadrement
politique et religieux, constitutif d’une société alternative repliée sur elle-même. Il pensait devoir être d’abord aux côtés de ceux qui sont impliqués dans le combat social. Il estimait que son « pilier » d’origine, même devenu moins monolithique, restait une entrave au regroupement des progressistes.
Mais il était foncièrement solidaire du réseau associatif chrétien et de l’enseignement catholique.
Il en connaissait de l’intérieur la générosité dans les engagements et le sérieux dans la gestion. Aussi on se tromperait lourdement en sous-estimant sa fidélité au « C » du Mouvement Ouvrier Chrétien.
Sa conviction était qu’en empruntant les chemins de la modernité il ne fallait surtout pas se couper de ses racines.
Il en était de même du « C » de l’Université Catholique de Louvain. Quelques semaines avant son décès, il me disait que le renoncement au « C » à l’occasion de la fusion des universités catholiques serait le symbole d’un refus illégitime de responsabilité à l’égard de la communauté chrétienne.

François, notre président militant, incarnait le M.O.C. avec ses multiples organisations. Il défendait le difficile travail de promotion culturelle des branches éducatives confrontées à la société de consommation. Il donnait priorité à la formation des cadres et des militants. Il fut tout naturellement choisi comme premier directeur de la Faculté Ouverte de Politique économique et sociale au sein de l’U.C.L.
Grâce à lui des syndicalistes chrétiens ont bénéficié d’un enseignement universitaire. Il avait fondé auparavant la section syndicale de l’U.C.L. Ses liens avec la C.S.C. ne l’ont toutefois pas empêché de tancer sévèrement la direction des syndicats d’enseignants lors de leur grève de 1990.

A juste titre réputé défenseur des francophones, il avait néanmoins su nouer une bonne entente avec Roger Ronsmans, l’efficace Secrétaire flamand de ce qui était encore à l’époque la Fédération mutualiste bilingue de Bruxelles. De même, il a bien travaillé avec les présidents de l’A.C.W. ( le M.O.C. flamand ) et les dirigeants des coopératives.

Beaucoup d’humour et un peu d’astuce, surtout des convictions solides et même un brin d’autoritarisme, lui permettaient d’assurer la cohésion de l’ensemble. Concilier les aspirations des militants de base et les contraintes des gestionnaires est tout un art qu’il maîtrisait.

Il m’a été donné d’être tantôt son complice, tantôt son confident. Il fut aussi et surtout un ami disponible et attentionné. Il était là, près de moi, dans les moments de deuil ou les épreuves de santé. Nous avons goûté aux mêmes joies entre militants et dans ma famille. Comme il était bon de rire et de chanter ensemble ! Il va nous manquer terriblement. Mais il n’aurait pas accepté que nous soyons tristes longtemps car il voulait que nous sachions, fortement comme lui, et comme Max Bastin, que « Demain, il fera jour camarades ! »

N°13 Avril 2009

Les autres titres de ce numéro

Autres Numéros