N°13 Avril 2009

François Martou : plus « chrétien de gauche » que démocrate chrétien...

Jean DAEMS, Ancien Secrétaire général du MOC

Dans son homélie à l’enterrement de François Martou, le P. Dieudonné Dufranne raconte : « Un jour, François m’avait dit : Dieudonné, si jamais je partais avant toi et que tu célébrais mes funérailles, sois allusif… ». Le moins que l’on peut dire est qu’il ne l’était guère, lui, allusif ! On se souviendra longtemps de ses interviews-choc de fin août, à chaque rentrée politique. Certaines lui ont d’ailleurs valu quelques inimitiés…surtout dans les rangs du MR, mais pas seulement…
Tribun, il l’était incontestablement, et ce, depuis sa première jeunesse. Encore étudiant, au MUBEF (mouvement étudiant radical des années soixante), il croisait le fer avec Jean Gol, Guy Quaden et …Gérard Deprez. Doué d’une intelligence très supérieure à la moyenne, il acquit rapidement une force d’analyse étonnante et des capacités pédagogiques qui en ont fait un éternel professeur.

A peine sorti de l’UCL, il est repéré par Max Bastin qui l’engage pour animer le cours d’économie à l’ISCO (Institut supérieur de culture ouvrière né de la collaboration du MOC avec les Facultés de Namur). Sa voie sera dès lors toute tracée : après un doctorat il devient professeur à l’UCL, et en 1974, il sera le premier directeur de la FOPES (Faculté ouverte de politique économique et sociale accessible aux adultes). Ces formations, décentralisées en Wallonie et à Bruxelles, l’ont conduit sur les routes pratiquement tous les samedis.
François était généreux, et particulièrement généreux de son temps. Rares sont ceux qui pourraient dire qu’il a refusé un contact, une rencontre, un exposé, un débat. Ce n’est pas sans raisons que certains l’appelaient François Partout. Tous les jours, il accumulait une masse d’informations, glanées dans tous les milieux, sur tous les sujets qu’il rediffusait ensuite, agrémentées de ses commentaires, parfois acerbes mais toujours à propos.
Ironique, parfois grinçant (pour certains), il se serait damné pour un bon mot. Dans le livre de conversations que lui a consacré Paul Piret, il en a sorti quelques bonnes que le journaliste n’a pas manqué de mettre en exergue.
Quand on lui demande de réagir à certains mots, cela donne : Amour : Plus facile à faire qu’à dire. Femmes : L’avenir de l’homme. Je les aime, mais attention, il y a des emmerdeuses. Moi : Trop gros pour être sublime. Nouvelle culture politique : Un truc pour signifier que la culture et la politique foutent le camp. Il excellait également en matière de portraits lapidaires : Guy Spitaels : un professeur tombé en politique, un social-démocrate aux allures de chanoine. Wilfried Martens : Un militant flamand qui est devenu un zombie le jour où il est devenu premier ministre. Gérard Deprez : Un ami des années soixante qui a dominé le PSC et la scène francophone des années 80-90. Dommage qu’il ait pris sa préretraite au MR…

Elu président du MOC en 1985, il ne marchandera pas son dévouement à la cause du mouvement social dont il n’aura de cesse de renforcer l’autonomie, principalement vis-à-vis des partis politiques. Avec son slogan Eux c’est eux, nous c’est nous, il poussera à désenclaver le MOC du pilier chrétien et à structurer ses relations politiques avec trois partis appelés, selon lui, à constituer l’Olivier, le cdH, Ecolo et le PS.

Lorsque, le 4 mars 2007, dans un courriel, François Martou annonçait à la fois son adhésion au Parti socialiste et sa candidature sur la liste PS du sénat, nombreux sont ceux qui s’étonnèrent de ce qu’ils considéraient comme un retournement.
Lui, l’homme du pluralisme et de l’indépendance du mouvement ouvrier !
Il s’en est souvent expliqué. Il trouvait urgent de rassembler toutes les forces de gauche pour s’opposer à l’arrogance de la droite libérale financière contre laquelle il était parti en croisade pratiquement à temps plein dès la fin de son mandat au MOC.
Il n’y voyait pas de contradiction mais plutôt une nouvelle étape dans un itinéraire cohérent, fait d’indignation et de résistance face aux injustices et aux dysfonctionnements sociaux. Il estimait que mouvement social et parti politique poursuivent souvent des objectifs communs par des voies et des manières différentes et qu’on pouvait, pour des raisons liées au contexte, en accentuer l’opposition ou la complémentarité. Son choix allait dans le sens de la complémentarité.

La crise boursière et financière lui a apporté un regain d’énergie. « Les liards sont partis dans la poche des actionnaires et des managers des dernières années. Certains méritent d’être mis en cabane pour escroquerie » écrivait-il encore quelques jours avant sa mort. Cela ne lui a pas valu que des amis. Qu’importe, il était prêt à en découdre avec quiconque.
Quel courage, quelle force habitaient cet homme qui avait vaincu deux cancers et une rupture d’anévrisme !

Qu’est-ce qui le faisait tenir, depuis si longtemps et sans trêve ?
En fait, c’était un militant-né, mais une figure inédite de militant. Comme tous les militants de gauche de toutes les époques, il y avait chez François une foi et une fidélité à l’avènement d’un au-delà du capitalisme. Mais à la différence des générations précédentes, lui a vécu à une époque où l’on a appris qu’aucune preuve ne peut être donnée de cet avènement, que même aucun signe ne peut en être discerné. Sa foi était donc une foi sans espérance et sa fidélité était une fidélité à la fidélité-même et non pas à une promesse originaire –un Grand soir- ou à un projet de société plausible.
Toutefois, vivre avec cette foi a ajouté quelque chose à la situation apparemment bloquée que nous connaissons et qui nous tétanise car elle nous fait voir le présent comme quelque chose qui n’est en attente de rien, s’épuisant tout entier dans la pensée unique.

François a ouvert une nouvelle perspective à la démocratie. On peut dire qu’il a été le prototype d’une communauté militante indifférente aux différences, seulement guidée par le devoir d’inventer l’avenir.

N°13 Avril 2009

Les autres titres de ce numéro

Autres Numéros