N°16 Janvier 2010

Ethique de l’existence postcapitaliste

Le capitalisme a tellement imprégné nos modes de vie et de pensées que nous voilà pris - comme dans un piège à guêpes - dans un système qui est plus qu’un appareillage économique : une manière spécifique d’être au monde qui a transformé notre humanité. "L’après-capitalisme, écrit Christian Arnsperger, ne saurait être économique et politique sans être, en même temps, anthropologique." [1]“Christian VAN ROMPAEY, [2]

Le séisme financier de l’automne 2008 aura donné de
l’audace à ceux qui prônent plus de simplicité dans
nos façons de vivre, aux partisans d’une décroissance
soutenable, à ceux qui ne confondent pas Bonheur et
Produit National Brut. Mais, maintenant que le
monde de la finance semble se refaire une santé -
avec l’assistance des fonds publics - qu’en sera-t-il ?
Chacun ne guette-t-il pas, en son for intérieur, les
signes « rassurants » de « la reprise » alors qu’on
pouvait lire dans le quotidien français « Le Monde »
du 14 janvier dernier : « …Si l’on en croit la tendance
observée à Wall Street, les appels à la modération
des dirigeants du G20 ne seront pas suivis des effets
espérés. »

Ne soyons pas naïfs. Le monde ne
deviendra pas anticapitaliste du seul fait
d’une crise financière (qui n’est d’ailleurs
pas la première) parce que, explique
Christian Arnsperger, économiste,
professeur à l’UCL et chercheur à la
chaire Hoover d’éthique économique et
sociale, nous sommes tous, d’une façon
ou d’une autre, partie prenante à ce
système. Même si nous sommes
nombreux à sentir que le capitalisme
n’est pas le système le plus humain,
beaucoup de sociaux démocrates pensent
que nous ne pouvons nous en passer. Au mieux,
estiment-ils, pouvons-nous tenter d’en contrôler les
excès.

Qu’est-ce qui maintient et renforce le fonctionnement
de cette économie ? Jusqu’où faut-il creuser
pour saisir les rouages de cette mécanique qui
appauvrit souvent l’humain en faisant mine de
l’enrichir ? Si la logique en place est si tenace, écrit le
professeur Arnsperger, c’est que quelque chose au
fond de nous-mêmes y collabore – quelque chose qui
participe de l’angoisse et du déni de notre condition
humaine : nous sommes de êtres mortels et
dépendants.

Qu’est-ce qu’une vie humaine réussie ?

Les questions économiques ne sont pas seulement
des problèmes de production de biens et de services,
de circuits de distribution, de prix de vente, de
rentabilité, d’actionnariat… Dans les mécanismes du
marché, dans les entreprises ce sont aussi nos vies
qui sont mises en jeu. Et le capitalisme a à ce point
envahi nos modes de vie et d’organisation que nous
sommes devenus des « êtres capitalistes », à
l’extérieur comme à l’intérieur de notre existence
individuelle, à l’extérieur comme à l’intérieur de
notre vie collective.
Le capitalisme a des effets concrets sur notre système
économique, sur l’organi-sation de notre société.
Ce sont ses effets les plus visibles. Mais il modifie
aussi nos systèmes de valeur, sur les corps et les
cerveaux de chacun d’entre nous, sur nos manières
de penser et sur nos émotions personnelles.
Le système capitaliste « embrigade nos
énergies vitales en leur donnant un sens
capitaliste ». Celui-ci nous dit ce qu’est
une vie humaine réussie, quelle est
l’organisation la plus adéquate de notre
vie en société en couvrant ces « valeurs »
dans des interrogations qui semblent
n’avoir qu’une portée pratique.

Que produire ? Comment vendre ?
Pourquoi travailler dur ? C’est ainsi que se
construit une culture capitaliste dont
Christian Arsnperger analyse les axiomes
fondateurs : la compétition est le seul moteur de
l’efficacité et de l’accroissement des richesses, les
besoins des consommateurs n’ont pas de limites, la
propriété privée est nécessaire pour stimuler la
créativité, le salut et la reconnaissance sociale ne sont
possibles qu’au travers du travail…
Arnsperger s’interroge sur la nature de ces principes
ou croyances que la culture capitaliste fait apparaître
comme inhérents à la nature humaine, alors qu’ils ne
sont que l’héritage d’une histoire particulière qui a
prétention à l’universel.
Plus que des recettes, plus qu’un programme
politique d’encadrement des excès du capitalisme, la
sortie du capitalisme, affirme Christian Arnsperger
dans son « Ethique de l’existence postcapitaliste"
passera par un travail « spirituel » de chacun de nous
sur lui-même, soutenu par des communautés de vie
et des institutions publiques qui rendront possible sa
démarche : « Ne comptons plus simplement sur l’Etat qui, laissé à sa propre logique, s’enferme dans
des visions réformistes trop pragmatiques.
Comptons plutôt dans une vision lente et
approfondie et par des institutions publiques qui
rendent sa démarche possible. » Les voies de sortie
les plus pertinentes du capitalisme ne peuvent être
purement économiques. Elles sont existentielles.
Elles relèvent de choix d’existence.

Des militants existentiels

Un monde alternatif est possible, affirme Arnsperger,
mais cela suppose du sujet individuel « une capacité
à aller contre les aspects idéologiques et quasi
‘religieux’ des axiomes capitalistes. » Cette démarche
peut engendrer un sentiment de panique ou paraître
absurde si celles et ceux qui sont prêts à tenter une
expérience postcapitaliste dans un monde majoritairement
capitaliste ne se regroupent pas… En
adoptant de nouveaux axiomes « nous deviendrons
capables… de devenir des êtres humains libres grâce
au soutien mutuel plutôt qu’à travers l’isolement
mutuel. (… ) »
Le postcapitalisme n’est pas de supprimer les
marchés et la monnaie mais de développer une
économie « au service de la circulation de biens et de
services » et de travailler à « l’avènement d’une
économie de ‘marchés sociaux’ ». Il s’agit de libérer
« l’économie » comme lieu d’accroissement de profit
du capital pour « mettre en avant la mutualité, la
solidarité, le soin réciproque (…) ainsi que
l’acceptation du fait que nous sommes ‘tous’ finis,
‘tous’ fragiles et, par conséquent ‘tous’ interconnectés
pour former ce que de nombreuses traditions
spirituelles appellent l’Humanité Une. »

On dira que cela est déjà le travail de la socialdémocratie
d’encadrer par la redistribution des
ressources, le projet capitaliste élitiste et inégalitaire
qu’il ne faudrait jamais laisser sans surveillance.
Mais le pari de se baser sur la rentabilité du
capitalisme, taxée et mutualisée pour financer le
social, se révèle une stratégie hautement instable :
« Cupidité capitaliste et générosité solidariste » sont
censées aller de pair. Ces coups de pagaie, à droite et
à gauche, ne permettent pas vraiment de stabiliser
« l’égalitarisme solidaire ». C’est, explique
Arnsperger, comme le mélange de l’huile et de l’eau
qu’il faut secouer très fort pour rendre homogène.
Laissez le mélange se reposer, il se défait : les plus
riches reprennent leur course à l’accumulation
rejetant les solidarités qui leur coûtent trop cher.
Conclusion : « Il n’y aura jamais de capitalisme
durablement égalitaire, il n’y aura jamais de
capitalisme vraiment solidaire. » Pour Christian
Arnsperger il ne s’agit pas pour autant de rejeter la
social-démocratie, mais d’en souligner les limites et
d’aller aller au-delà « de cette morne mécanique de la
lutte et de la ‘concertation’ sans cesse reprise, sans
cesse remise en cause. » Pour cela, il nous faut
aujourd’hui des militants existentiels.

Pour ne pas que la critique « se transforme en une
colère amère et stérile contre ‘ce qui est’ », il faut
évidemment être persuadé que nous disposons d‘un
potentiel individuel et social qui nous permette de
faire évoluer notre environnement politique,
économique et social. Le militantisme existentiel,
selon Arnsperger, doit favoriser un « développement
humain intégral ». Il requiert une « capacité
d’acceptation critique ». Ni révolutionnaire radical,
ni apologiste du statu quo, il agit par « une
subversion du dedans » des axiomes du capitalisme.
Une personne non aliénée, c’est quelqu’un qui se met
en quête de la manière d’utiliser le présent comme
marchepied vers un « avenir consciemment différent ».

Comment donc développer cette conscience
individuelle (la lucidité existentielle des individus)
sinon par des « exercices économiques », non pas des
exercices scolaires mais en quelque sorte des
« exercices spirituels », qui nous amènent à voir le
monde autrement mais aussi à métamorphoser notre
personnalité et nos modes de vie. Ce travail sur soi est
d’abord un effort personnel. Mais ces exercices
doivent s’effectuer dans une communauté de
pratiques et de vie qui permettra à chacun de se
décentrer de sa propre tendance à la « consommation
de soi » afin de créer et faire émerger des
communautés existentielles critiques.

[12.Christian Arnsperger, docteur et agrégé en sciences économiques, professeur à l’UCL et chercheur à la chaire Hoover d’éthique
économique et sociale, après "Critique de l’existence capitaliste" (Cerf, 2005), a publié "Ethique de l’existence postcapitaliste. Pour un
militantisme existentiel". Collection La nuit surveillée. Editions du Cerf 2009. 316 p., 23 €.

[21.Secrétaire de rédaction H&S

N°16 Janvier 2010

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