N°14 Juillet 2009

Entretien avec Steven Vanackere

Steven Vanackere est Vice-Premier MInistre (CD&V) et Ministre de la Fonction publique, des Entreprises publiques et des Réformes institutionnelles ; il est le chef de file de l’ACW au sein du gouvernement, bras "gauche" du Premier Ministre ; il fut successivement conseiller au CEPESS, chef de cabinet du Ministre Chabert au gouvernement bruxellois, haut fonctionnaire dans diverses sociétés régionales bruxelloises (le Port de Bruxelles et la STIB), Ministre de la Santé et du Bien-être dans le gouvernement flamand ; c’est lui qui a mené au nom du CD&V les négociations pour la formation du gouvernement bruxellois... même s’il a été amené à donner la priorité à sa mission au sein du gouvernement fédéral où on lui reconnait un rôle de "stabilisateur" indispensable à la poursuite de l’action du gouvernement Van Rompuy.
Au lendemain du 21 juillet, il a accepté de répondre aux questions de H&S.

Julie FRANCOIS, Denis GRIMBERGHS et Dominique WEERTS

H&S : Il y a, du côté néerlandophone, des interlocuteurs qui estiment que le lien avec les organisations sociales peut encore avoir du sens. Et le fait que certaines de ces organisations sociales diffusent le même message auprès des interlocuteurs politiques des deux côtés de la frontière linguistique peut amener à ce que ceux-ci n’aient pas des positions diamétralement opposées sur des sujets sur lesquels ils devraient normalement avoir une réflexion assez proche. Il est évident que si on a des émetteurs qui nous sont communs, quand bien même les réflexions sont menées séparément, à un moment donné on aura presque spontané-ment une vision commune.

Steven Vanackere : J’adhère tout à fait à cette idée. Et j’estime aussi que ces organisations fortes et les opinions qu’elles développent (pas nécessairement toujours convergentes avec celles de leurs mandataires) aident à maintenir une logique dans laquelle l’homme ou la femme politique ne tient jamais son mandat pour acquis. Il faut évidemment qu’il reste plus ou moins fidèle aux propos tenus pendant sa campagne. Or, « Panta rhei », tout évolue, et il est donc difficile d’imaginer que pour une période de 4 ou 5 ans un mandataire obtienne une confiance pour laquelle il ne doit plus rendre de comptes par la suite. Ce n’est en tout cas pas ma vision de la démocratie.

Individuellement le citoyen n’a pas toujours la force de continuer à se faire écouter par l’homme politique pour lequel il a voté. Ainsi, pour que la démocratie soit véritablement un exercice journalier, on a besoin de ces organisations et qu’elles se positionnent de façon critique par rapport à la réalité politique.
J’y crois profondément. L’exercice démocratique qui se réduit à quelque chose entre l’individu citoyen et l’autorité publique, l’idée de Guy Verhofstadt « partij van de burger » où le citoyen négocie directement avec le politique, ce n’est pas ma vision des choses.

Le politique doit aussi avoir la force et la conviction de ne pas se laisser dicter la marche à suivre, tout en reconnaissant le rôle que ces organisations doivent jouer. Il faut pouvoir faire des compromis, une valeur essentielle de la démocratie dans une logique de coalition, et il y a des déçus, ça fait partie du jeu.
J. F. Kennedy disait que « La seule récompense de l’homme politique, c’est sa bonne conscience » ! Ce n’est pas pour recevoir la gratitude des uns et des autres qu’il faut faire de la politique.

H&S : En ce qui concerne cette dialectique que vous décrivez entre le monde politique et les organisations sociales, est-ce que c’est un point de vue partagé totalement au sein du CD&V ?

Steven Vanackere : Oui, d’ailleurs lors du « Re-rum Novarum » j’ai été mandaté par mon parti, après un accord clair de tous ceux qui comptent au sein de celui-ci, pour prononcer un discours dans lequel je réaffirmais notre besoin des syndicats et des mutualités pour faire face à la crise économique et aux problèmes de notre système de santé. Nous voulons continuer à gérer la res publica avec toutes les organisations du “middenveld” (le monde associatif), nos partenaires de base.

H&S : Est-ce que les noyaux de résistance sont suffisamment grands que pour ne pas céder à la démocratie de l’opinion ?

Steven Vanackere : On n’a pas trop de raisons d’être optimistes. La télécratie et les moments où la pression sur le politique se manifeste par les médias sont une réalité. Beaucoup d’hommes politiques se demandent si les organisations vont leur apporter des voix, et la réponse est non. Les mouvements savent qu’ils peuvent encore influencer les opinions, mais il est beaucoup moins évident d’influencer le comportement de l’électeur dans l’isoloir, comme cela pouvait se passer dans le passé. C’est par conviction qu’il faut établir une réflexion politique articulée avec les organisations !

H&S : Cela m’amène à une question plus précise sur cette question de l’articulation : la fin des piliers, qui a été décrétée encore bien plus en Flandre que du côté francophone, principalement par rapport à l’église catho-lique. Est-ce que, de ce point de vue-là, le CD&V, dans sa relation avec les organisa-tions, n’est pas dans une plus grande difficulté ?

Steven Vanackere : La laïcisation a eu lieu autant en Flandre qu’en Wallonie, le sentiment d’appartenance ne passe plus par une logique d’appartenance à l’église. Il y a encore une présence très manifeste d’organisations, par exemple dans le domaine du « bien être », avec des points d’ancrage historiques catholiques, mais on voit aujourd’hui que très souvent les responsables de ces organisations sont des laïcs, qui parlent avec respect des racines congrégationnelles de leur organisation, mais qui articulent leur engagement dans un discours moderne.

H&S : Dans la dichotomie entre le mouvement laïque et le mouvement issu de la confession chrétienne, aujourd’hui la dichotomie ne se fait pas sur l’appartenance à une idéologie mais plutôt sur la qualité du service.

Steven Vanackere : Il y a effectivement un critère de soi-disant qualité qui s’est mis en place. Je trouve cela un peu arrogant. On peut en effet prétendre à quelque chose d’idéologiquement différent des autres, en restant dans le respect de l’autre. Mais dire « C’est nous qui avons la qualité », ça ne peut pas être un acquis. Cela peut être une ambition.

Il existe un autre argument, plus fructueux, qui est celui de l’engagement, c’est une valeur plus durable. En tant que ministre du bien être, de la santé et de la famille, j’ai pu observer dans le monde du « bien être » que dans les initiatives issues du monde associatif l’engagement se vivait de manière différente. Il y a une autre approche, on fait partie d’un projet, et même s’il n’est plus qualifié par le côté croyant, il est quand même défini par une tradition d’engagement.

H&S : Dans l’associatif, cette forme d’engage-ment est à la base même du projet, des citoyens bénévoles s’associent pour offrir un service.

Steven Vanackere : En ce qui concerne les bénévoles, on dit souvent qu’il faut les respecter et les récompenser, mais je me suis toujours opposé à une compensation purement financière pour les bénévoles. Si on commence à récompenser cette source d’engagement, on va finir par transformer en fonctionnaires publics les gens qui, à la base, veulent juste rendre service aux autres.
Mais, en même temps, le bénévole ne doit pas être pénalisé pour son engagement, raison pour laquelle je me suis battu pour avoir un système d’assurance pour les bénévoles.

Je vous donne un exemple. En Flandre, dans les 5 années à venir il y aura 40000 personnes de plus de 80 ans qui vont se rajouter. Le veillissement et la démence vont être un des problèmes majeurs de notre société. Dans ce domaine, il y a des limites à ce que des bénévoles peuvent faire. Il faut éviter de les surcharger, il ne faut pas que leur générosité finisse par les écraser.
Il faudra donc plus de professionnels dans les soins. De tous les jeunes qui quittent l’enseignement il faudrait qu’un sur trois se dirige vers un métier dans le non-marchand (soins, santé, ...).

H&S : Par rapport à ce que vous décrivez sur la dépiliarisation et la transition qui se fait dans les initiatives associatives du monde chrétien, est-ce que cette manière de voir est partagée ? Est-ce que ça n’est plus un problème politique en Flandre ou bien il y a encore deux visions opposées entre ceux qui soutiennent la démarche volontaire et ceux qui trouvent que le secteur public devrait reprendre ces missions ?

Steven Vanackere : Ce n’est en effet pas une pensée unique. A l’occasion de la campagne électorale 2009, nous avons eu des débats sur la problématique des listes d’attente pour les personnes handicapées. La thèse défendue par mon parti était qu’il fallait d’abord s’occuper de l’offre en termes de soins, et faire donc en sorte que les institutions où il fallait pouvoir accueillir ces personnes aient les moyens. D’autres, comme Groen ! et la plupart des forces politiques, avaient une vision qualifiée de plus « émancipatoire » de la personne handicapée, en disant qu’il fallait instaurer un système de PAB (Persoonlijk Assistentie Budget - Budget personnel d’assistance), pour que chacun trouve les soins qui lui conviennent. C’est bien joli dans le principe, mais j’ai pu observer comment cela s’était passé en Autriche. Le résultat était que toutes ces personnes se retrouvaient avec de l’argent mais pas néces-sairement avec des soins, parce que la société les laissait se débrouiller seuls.
Ce qui m’a aussi marqué c’est que, lorsque je proposais d’étudier les marges de manœuvre au niveau des places d’accueil dans les institutions, on m’accusait d’un retour aux piliers. Mes opposants politiques pensent que je fais cela parce que la plupart des institutions concernées sont d’origine chrétienne.

Je comprends pourquoi un libéral préfère un système de PAB, je peux encore imaginer pourquoi un socialiste pourrait y adhérer, mais pour Groen ! je ne comprends pas. Je respecte beaucoup ce parti qui a su, dans les années 70, lancer une série d’idées (plus de simplicité, limites à la consommation, la responsabilité à prendre pour les générations à suivre, …), d’idéologies que le PSC et le CVP avaient un peu oublié, mais je n’ai pas encore abandonné l’espoir d’expliquer à la tendance écologiste qu’ils se trompent en ce qui concerne ce système de PAB.

H&S : À la suite de la crise financière, est-ce qu’il n’y a pas une tentation d’attendre que cela passe et puis de se redresser en réappliquant exactement les même recettes ? Est-ce qu’il va émerger dans les prochains mois un message qui aboutit à plus de régulation ?

Steven Vanackere : Je crois qu’il ne faut pas se tromper, la demande de plus de régulation a vraiment trait à la logique du secteur financier.
Paradoxalement, dans le secteur que je gère en tant que Ministre des entreprises publiques (la Poste, la SNCB et Belgacom) il n’y a pas de demande vers plus de régulation. Par contre la demande vers plus de libéralisation continue, elle, à exister. On voit qu’après ces élections européennes cette demande ne va pas diminuer. Il faudra trouver les moyens d’atteindre un équilibre convenable avec la volonté européenne de dire qu’il faut des entreprises publiques capables de gérer efficacement les services pour les citoyens. Pour ce faire, une sorte de concurrence n’est pas si mauvaise que ça parce qu’elle pousse aussi les entreprises publiques à gérer convenablement les deniers publics.

D’ailleurs, pour avoir été moi-même responsable dans une entreprise publique, je ne vois pas pourquoi, pour une bonne partie de l’activité économique (par exemple les transport publics), il n’y aurait pas la possibilité d’offrir des services régulés mais pas nécessairement prestés par la sphère publique. C’est sans doute une opinion un peu plus à droite, mais j’observe des tas d’endroits où cela finira bien par arriver.

H&S : C’est effectivement différent que pour le secteur financier. Pour les entreprises publiques comme la poste la raison est moins le levier de commande que l’emploi. Mais est-ce qu’on peut se permettre, avec la situation économique actuelle, d’encore supprimer de l’emploi local, pour des raisons de perfor-mance, de gain, de productivité, qui seront de toute façon financés par l’utilisateur ?

Steven Vanackere : Quand j’étais à la STIB, il y a eu une augmentation de 300 emplois en 5 ans, et, en même temps, la capacité de l’entreprise de se financer sans faire appel au contribuable a augmenté d’une dizaine de pourcents. Je pense qu’on peut être une entreprise publique performante et augmenter sa part de marché.
En ce qui concerne la Poste, la tendance est différente avec les avancées technologiques que l’on connaît. Mais la mobilité et le besoin de mobilité continuent à croître. Il y a encore énormément de travail à faire pour convaincre les gens de quitter leur voiture et d’aller vers le transport public.

Je n’adhère pas à l’idée qu’il suffit d’avoir des entreprises publiques fermées qu’on défende en permanence, sans voir ce qui se passe dans le monde. C’est un choix de pragmatisme, au vu du fonctionnement actuel et à venir du monde économique.
La lutte pour garder les services publics forts est une bonne lutte, mais il faut choisir les endroits où on veut la mener. Herman Van Rompuy le disait : “Il faut garder ses principes pour les grandes occasions.”

Ainsi, maintenir une logique publique dans le secteur de la santé par exemple est, je trouve, une lutte importante à mener. Quand on analyse le système de santé des Etats-Unis, avec la privatisation du secteur de la santé on obtient un système à deux vitesses, et on remarque qu’il n’y a absolument pas plus d’efficacité du fait que ce soit privatisé. Notre système est plus accessible, solidaire, et ne coûte pas plus qu’aux Etats-Unis en terme de pourcentage du PIB.

H&S : Quelle est votre opinion sur l’accord obtenu en ce qui concerne l’asile ?

Steven Vanackere : On est très heureux qu’un accord ait été trouvé. Un accord que j’estime équilibré et clair pour l’avenir. On y définit deux voies d’accès (à partir du 15 décembre) : soit une procédure déraisonnablement longue, mais normalement aujourd’hui les procédures sont traitées en 9 mois (un délai raisonnable) et donc les nouveaux arrivants auront leur réponse assez rapidement ; soit une situation humanitaire aigüe qui rendrait le renvoi des personnes dans leur pays contraire aux droits de l’homme, il s’agit dans ces cas-là de situations bien précises. En toute logique, on ne pourra pas accueillir tout le monde.
Pour ce qui concerne les gens qui vont, entre le 15 septembre et le 15 décembre, avoir la possibilité d’obtenir des papiers, je crois que l’on a trouvé une solution raisonnable pour une société qui se respecte : l’ancrage local comme un argument fort mais développé avec beaucoup d’humanité, on souhaite que ceux qui se disent intégrés connaissent un peu la langue ou aient suivi des cours d’alphabétisation par exemple.
A mon sens une solution humaine et défendable, ni trop laxiste ni trop sévère.

H&S : Il y a quatre Vice-Premier Ministres bruxellois, est-ce que c’est une opportunité de défendre Bruxelles, de se comprendre sur des enjeux institutionnels complexes ?

Steven Vanackere : Je pense qu’il ne faut pas surestimer cela. Je suis bruxellois mais j’ai l’ambition de représenter mon parti, et je pense que les autres Vice-Premiers Ministres ont la même approche. Je constate que beaucoup de francophones se réjouissent d’avoir des Bruxellois qui comprennent la position des Bruxellois francophones. C’est bien, mais il faut en même temps s’assurer que tous les responsables politiques flamands continuent à s’intéresser au niveau fédéral et s’engagent à faire le pont entre francophones et néerlandophones. Il faut pouvoir continuer à intéresser la population flamande à la réalité fédérale à laquelle je suis personnellement très attaché. Il y a encore beaucoup de travail qui doit se faire à ce niveau.

Sur Bruxelles, j’ai publié récemment un article [1] dans la revue “De Gids op maatschappelijk gebied”, dans lequel je disais qu’il fallait un projet de ville qui soit en même temps démocratique, qui tienne compte des besoins de ses habitants et du besoin de rester ancré démocratiquement dans une logique où les politiciens bruxellois doivent travailler pour les Bruxellois. Mais il faut aussi qu’ait lieu un déclic : la seule façon de résoudre un certain nombre des problèmes de Bruxelles, c’est en assumant pleinement ce rôle de Capitale, de carrefour de toutes les communautés et en oubliant cette idée qu’on puisse ramener Bruxelles vers une seule homogénéité.

[1“Quo vadis Brussel ?”, De gids op maatschappelijk gebied, mars 2008 - Article disponible sur le site www.humanismeetsolidarite.be

N°14 Juillet 2009

Les autres titres de ce numéro

Autres Numéros