N° 20 Avril 2011

Entretien avec Patrick Develtere

Monsieur Patrick Develtere est président de l’ACW (le mouvement ouvrier chrétien flamand) depuis 6 mois. Il a été secrétaire général de Solidarité Mondiale, puis directeur de HIVA (institut de recherche sur le travail et la société) à l’Université de Leuven. Il a également été directeur en chef du « Gids op Maatschappelijk Gebied »1 (la publication de l’ACW).
Humanisme & Solidarité a rencontré Patrick Develtere pour discuter des relations entre les organisations sociales et le monde politique compte tenu de l’évolution du paysage politique en Flandre, en Belgique et en Europe.

H&S : Comment se structurent l’ACW
(équivalent du MOC) et ses organisations du
côté de la Flandre ?

P. Develtere : Je suis président de l’ACW depuis 6
mois et j’ai fait le tour de nos régions et de nos
organisations, et il est important de comprendre
comment s’est reconfiguré le mouvement ouvrier
chrétien du côté flamand. L’ACW continue à avoir un
encrage très important avec toutes nos organisations
dont le nombre est plus important que du côté
francophone. Il y a le syndicat chrétien, la mutualité
chrétienne, le groupe ARCO (regroupement des
coopératives), « Familiehulp » (une entreprise
sociale avec 12000 employés et la structure d’aide
aux familles la plus importante en Flandres) et du
côté socio culturel nous avons la KAV (l’équivalent de
« Vie Féminine »), KWB (équivalent des « Equipes
populaires »), KAJ (la JOC), OKRA (équivalent de
l’UCP), Aide aux malades, PASAR (équivalent de
Loisirs et Vacances à l’époque). Le nombre de
syndicalistes et mutualistes de l’ACW est bien connu
mais nous représentons également 500000
personnes dans le socio culturel. A ces associations il
faut ajouter ce que l’on appelle le Comité
International qui est la fédération la plus importante
en Flandre des associations des nouveaux belges,
regroupant actuellement 275 associations de base
(dans lesquelles on retrouve des musulmans, des
sikhs, des bouddhistes, …à côté des chrétiens).

H&S : Comment fédérez-vous ces
associations-là ? A partir de l’ACW ou de
certaines de ses organisations ? Sont-elles
subsidiées par la communauté flamande ?

P. Develtere : Nous avons, à l’heure actuelle, une
cellule du Comité International dans toutes les
régions. C’est un mouvement socio culturel
autonome mais qui est partenaire associé de l’ACW.
Ils reçoivent peu de subsides de la communauté
flamande mais ils reçoivent un support de l’ACW.
Du côté flamand il faut aussi d’autres structures qui
sont reconnues comme partenaires du mouvement,
comme « Welzijnszorg », institution créée au sein de
l’Eglise (équivalent de « Vivre Ensemble »), Pax
Christi, Arktos, Groep Intro et Hefboom. Les trois
derniers étant actifs dans l’économie sociale.
En faisant le compte on a à peu près 250000
bénévoles au sein du mouvement, ce qui veut dire
que nous restons toujours le mouvement le plus
populaire du côté flamand.

H&S : Comment en tant que mouvement avezvous
pesé sur l’évolution de la société en
Belgique ?

P. Develtere : Après 120 ans de Rerum Novarum,
nous constatons qu’en tant que mouvement nous
avons pesé sur le modèle de société et d’économie en
Belgique.
Premièrement nous avons dit que, bien que la
croissance soit importante, ce n’était pas la
croissance en soi qui nous intéressait mais plutôt le
bien-être, l’épanouissement de l’individu et de son
environnement, et c’est pour ça que nous avons
insisté sur le fait qu’il fallait investir dans l’éducation,
la santé, le bien-être, …
Deuxièmement nous avons dit que ces objectifs de
croissance et de bien-être devaient être réalisés avec
une redistribution. Il a été empiriquement prouvé
que redistribution va de paire avec croissance.
La redistribution aide la croissance, elle lui donne
une énergie, une stabilité.
Enfin troisièmement nous avons dit que si on voulait
réaliser ce projet de croissance, de bien-être et de
redistribution, il fallait donner un rôle important à la
société civile, non seulement comme acteur qui
associe et rassemble les gens mais aussi comme unl’importance des mutuelles indépendantes, des
syndicats qui paient le chômage, de l’aide aux
familles, etc
Nous avons également pesé sur le modèle en insistant
sur le fait qu’il fallait un dialogue permanent entre les
différents acteurs : l’Etat, les acteurs du marché, mais
aussi l’associatif.
Nous devons aussi constater, en observant ce qu’a été
notre mission à partir de Rerum Novarum qui était
un appel à l’émancipation de la population, que dans
notre pays la population est très émancipée (dans
l’accès à l’éducation, dans les relations
employeur/employé, dans le secteur de la santé, …)
En tant que mouvement nous devons être vigilants
par rapport à ces objectifs de bien-être et
d’émancipation, car nous pouvons encore progresser
mais il existe aussi des risques de régression.
Nous sommes une génération « Bongo » : nous ne
savons plus quoi offrir d’autre.

H&S : Est-ce que ça veut dire qu’il n’y a plus
de défis à relever ?

P. Develtere : Je ne pense pas. Nous essayons de
plus en plus avec le mouvement de travailler sur la
qualité de la vie et la qualité de la société.
Quand on parle de qualité de la vie, il faut d’abord
s’intéresser au sort des pauvres dans notre société.
En tant que mouvement, on pourrait dire qu’on est
partis avec un TGV mais qu’on a laissé 15% de la
population sur le quai. Nous devons maintenant voir
ce que l’on peut faire pour ceux qu’on a laissés
derrière nous et comment les intégrer dans notre
projet de société, de là aussi notre partenariat avec
« Welzijnszorg ». C’est un premier défi pour notre
mouvement, de travailler avec les gens qui vivent
quotidiennement avec le stress du « pas assez », alors
que beaucoup d’entre nous connaissent le stress du
« trop ».
Un autre pan de la qualité de la vie c’est la
spiritualité, le fait de donner du sens à la vie, au
travail, à son engagement, à ses relations, …
L’analyse que l’on en fait au sein du mouvement est la
suivante : il y a au sein de notre mouvement et de la
société une cohorte assez importante qui a été
socialisée par l’Eglise. Pour cette génération (60-90
ans) l’institution de l’Eglise était la plus importante,
c’est elle qui donnait du sens à la vie, qui dictait les
valeurs et les normes, et personne ne pouvait y
échapper. La génération des 40-60 ans forme une
autre cohorte qui a été socialisée encore en partie par
l’Eglise mais aussi par d’autres institutions telles que
l’école, les médias, les associations de récréation, …
La dernière cohorte qui commence à faire partie de
notre mouvement est une cohorte de jeunes qui se
socialisent eux-mêmes, qui n’écoutent plus ni
l’Eglise, ni l’institution scolaire, ni les parents.
Ils sont comme à la cueillette, c’est un groupe très
évolutif avec des mentalités très diffuses, mais ça ne
veut pas dire qu’ils ne sont pas eux aussi à la
recherche du sens de leur vie, de l’engagement etc.
Nous avons peur que si nous ne faisons rien pour ces
trois groupes, le marché le fera à notre place, en
offrant toute sorte de produits (psychotropes, …)
Quand on parle de qualité de la vie, il ne faut pas non
plus négliger l’environnement, qui est aussi un grand
défi pour tout le mouvement.
Vient ensuite la problématique de la qualité de la
société, et nous constatons malheureusement que
de plus en plus on parle en terme de « nous et les
autres ». Nous les flamands et les autres
francophones, nous les belges les autres allochtones,
nous les travailleurs et les autres qui en profitent. Je
pense que c’est un des grands problèmes
communautaires que nous vivons actuellement, les
gens sont vraiment convaincus qu’ils doivent se
protéger des autres qui veulent profiter de ce qu’ils
ont réalisé.
En ce qui concerne la qualité de la société : nous
devons aussi revoir notre relation avec l’Etat.
En tant que mouvement ouvrier chrétien nous
croyons toujours à l’aspect de la subsidiarité, tout ce
que la société civile est privée de faire elle devrait
avoir la possibilité de le faire, et l’Etat doit jouer un
rôle de support, il doit assister la société civile.
Pour certaines choses, il faut que l’Etat joue un rôle
stimulateur. Pour d’autres choses l’Etat doit même
aller au-delà, il doit orienter et diriger, voire même
pousser et forcer les choses dans un certain sens (par
exemple pour les problèmes environnementaux pour
lesquels on n’a pas le temps d’attendre que l’opinion
publique se décide…). A nous aussi en tant que
mouvement de déterminer quand le gouvernement
doit assister, stimuler ou diriger.

H&S : Qu’est-ce que cela implique dans la
relation du mouvement avec la vie politique ?

P. Develtere : Je pense d’abord que le mouvement
est un mouvement revendicateur qui demande au
gouvernement de prendre des mesures qui nous
aident à progresser en termes de croissance, de bienêtre
et d’émancipation. Nous voulons que le
gouvernement travaille beaucoup plus sur la qualité
de la société parce qu’il a un rôle important à jouer làdedans.
Pour ce qui est de la qualité de la vie, nous insistons
pour que le gouvernement identifie tous les « effets
Matthieu » (« À celui qui a, il sera beaucoup donné
et il vivra dans l’abondance, mais à celui qui n’a
rien, il sera tout pris, même ce qu’il possédait. »)
parce qu’on en a créé plein : les bourses d’étude qui ont été créées pour stimuler l’accès des enfants
des travailleurs aux universités mais qui profitent
surtout à la classe moyenne, les subsides pour
l’énergie solaire, …
Toute notre société de bien-être est en quelque sorte
envahie par ces « effets Matthieu », à nous d’avoir le
courage de les lister et de voir comment faire pour
que ce soit vraiment les personnes qui en ont le plus
besoin qui en profitent.
J’ai ajouté à cela la « méthode Luc » qui dit qu’ « On
demandera beaucoup à celui à qui on aura
beaucoup donné, et on fera rendre un plus grand
compte à celui à qui on aura confié plus de choses. »
Un des grands problèmes de notre société c’est
l’inégalité. Dans tous les pays occidentaux on observe
que le clivage entre riches et pauvres devient
intenable. Nous savons pourtant qu’une société
inégale est une société malheureuse.
Dans leur livre « The Spirit Level : Why More Equal
Societies Almost Always Do Better », Wilkinson et
Pickett démontrent que dans les sociétés inégales il y
a plus de dépressions, plus d’alcoolisme, plus de
criminalité, … problèmes partagés par toute la
population et pas uniquement les plus pauvres.
Nous apportons au monde politique un projet
politique : progression en termes de bien-être et
d’émancipation au lieu de régression, qualité de
la vie (« effets Matthieu ») et qualité de la société
(« méthode de Luc »).

H&S : Portez-vous ces revendications auprès
de tout le monde politique ou plus
particulièrement auprès des démocrates
chrétiens ?

P. Develtere : C’est un apport que l’on fait à tout le
monde politique, mais, tout comme nous avons côté
flamand et francophone notre capital syndical,
mutualiste et socioculturel, nous avons aussi notre
capital politique.
En Flandre cela correspond à peu près à 17% des
mandataires locaux (communes, villes, provinces)
qui sont des mandataires ACW, ceux-ci faisant à 99%
partie du CD&V. Ces mandataires ont accepté
d’essayer de réaliser les projets de l’ACW. Ils
acceptent tout ce que nous apportons, ils ont un
rapport très proche avec nos associations de base,
nos organisations et nos experts et c’est donc
principalement à travers eux que nous essayons de
peser sur le monde politique.

H&S : Comment se caractérise l’engagement
personnel de ces mandataires ? Les
identifiez-vous vous-mêmes ou est-ce qu’ils
ont fait une démarche à votre égard ?

P. Develtere : Ce sont plus souvent des gens déjà
issus du mouvement, militants ou professionnellement
engagés dans le mouvement et ses
associations, et qui à un certain moment sont passés
dans le monde politique. Il y en a aussi, de plus en
plus, qui sont d’abord engagés en politique et qui
réalisent qu’ils se sentent proches des idées de l’ACW.
Ils fréquentent nos activités régulièrement, mais en
plus de ça à tous les niveaux il y a des contacts
politiques (avec le comité politique au fédéral, avec
les groupes parlementaires, …)
Notre mouvement a aussi des contacts occasionnels
avec les autres milieux politiques, nous avons des
contacts avec des mandataires politiques du SP.A., de
Groen, du VLD et de la NVA mais plus orientés sur
des dossiers concrets.

H&S : C’est le rapport à l’Etat qui est la valeur
ajoutée du mouvement dans le débat sur
l’organisation de la société. Mais il y a des
dangers de régression par rapport aux
risques de privatisation du milieu social et
culturel. Y a-t-il des convergences d’analyse
qui vous permettent de croire que la place de
l’associatif va être soutenue de manière
opérationnelle contre l’arrivée du secteur
marchand dans une série de domaines
d’action dans lesquels on reconnaissait
précédemment l’exclusivité du secteur
associatif ?

P. Develtere : C’est un peu paradoxal, mais pour ce
qui concerne la Flandre, il y a un double danger
d’étatisation et de privatisation.
Quand on parle de la régionalisation ou de la
communautarisation des allocations familiales ce
n’est pas pour privatiser mais plutôt en quelque sorte
déprivatiser, ça risque d’arriver dans les mains de
l’Etat, à nous de nous battre pour que cela reste dans
les mains de la société civile.
Mais nous voyons aussi dans beaucoup de domaines
un risque de privatisation et de marchandisation.
C’est une lutte que l’on doit vraiment mener. Avec
toutes les associations de notre mouvement nous
avons construit un groupe de travail au sein du
groupe ARCO pour voir ce que l’on pouvait faire avec
le modèle coopératif pour faire face à ce danger de
marchandisation.

H&S : Quelle est votre analyse de la réforme
de l’Etat par rapport à ses conséquences sur
la sécurité sociale ?

P. Develtere : Notre mouvement a toujours été un
mouvement d’émancipation sociale des flamands.
Il était aussi derrière les précédentes réformes de
l’Etat (éducation, culture, économie, …) et il a été demandeur de régionalisation et de communautarisation.
Cette fois-ci nous avons bien compris la façon dont
les flamands ont voté mais également que la maison
de la Belgique devrait être reconstruite.
Une maison a des fondements, qui pour nous dans ce
cas-ci sont la sécurité sociale et la législation du
travail, qui doivent rester sinon la maison va
s’effondrer. Si l’on veut reconstruire cette maison en
gardant les fondements il faut bien voir quels sont les
besoins de reconstruction. Certains murs doivent être
replacés, les escaliers réparés, … Nous sommes
convaincus que l’objectif de cette reconstruction
devrait être d’avoir une plus grande cohérence.
Nous avons dit au monde politique que nous étions
prêts à y contribuer avec nos experts pour aider les
négociateurs qui ne sont pas toujours les mieux
placés pour comprendre les complexités techniques
de cette reconstruction.
Il est normal que cette reconstruction prenne du
temps. Si on veut reconstruire une maison sans
qu’elle s’effondre il faut aller doucement. C’est pour
cette raison que nous avons demandé de ne pas
seulement rassembler les architectes et techniciens
nécessaires pour reconstruire la maison mais aussi de
rassembler le monde politique avec les experts pour
aborder les questions socio-économiques.
Un jour nous allons devoir payer une facture
financière et si ça continue une fracture sociale.
Les politiques que l’on lance aujourd’hui n’auront
leurs effets que dans 5 à 10 ans, les problèmes
budgétaires, le vieillissement de la population, les
problèmes écologiques sont tous des problèmes qui
nécessitent une action urgente. Tous les mois que l’on
perd seront des mois où l’on devra payer les factures
par après. Et ces factures seront payées par les plus
pauvres et la classe moyenne.
Le risque est même d’aller jusqu’ à la fracture sociale.
J’ai donc suggéré dès le début que l’on prenne notre
temps et qu’on travaille sur les données socioéconomiques.
Mais jusqu’à ce jour les négociateurs
ne m’ont pas suivi. Trop peu de gens du monde
politique flamand croient que l’on peut en même
temps reconstruire la maison de la Belgique et
aborder les questions socio-économiques.

H&S : Par rapport à la situation en Europe :
les Chrétiens Démocrates ont connu un recul
important entre autre aux Pays-Bas et en
Allemagne par exemple, quelle est votre
analyse par rapport à cela ?

P. Develtere : Je pense qu’en politique il faut
d’abord avoir un projet de société, ce que les
mouvements politiques traditionnels n’ont plus.
Les seuls qui ont un projet de société actuellement ce
sont les nationalistes et l’extrême droite, et c’est
évidemment un projet de société très primaire et
irréalisable dans un monde qui se globalise.
Mais force est de constater que les autres ne sont
apparemment pas en capacité de créer un projet de
société, un discours qui attire les gens.
Je dis d’ailleurs toujours au CD&V que j’attends
qu’on nous présente la musique sur le CD et pas
seulement sur le V. Pour créer ce projet de société,
nous devons aussi, en dehors du monde politique,
prendre notre responsabilité en tant que mouvement
social.

H&S : Avant, ces projets de société travaillés
par l’ACW et le MOC étaient lancés lors des
Semaines Sociales entre autres européennes,
quel sera le thème de la prochaine semaine
sociale de l’ACW ?

P. Develtere : Notre prochaine semaine sociale aura
lieu en novembre et portera sur les inégalités (les
“effets Matthieu”, la “méthode de Luc”). A nous
d’apporter quelque chose aussi au niveau européen.
Avec notre mouvement nous avons mis sur les rails
plusieurs projets collectifs de l’ACW avec tous ses
membres du niveau national jusqu’au niveau local.
Ces projets collectifs portent sur la problématique de
la pauvreté, sur le fait de « donner du sens » (avec
dialogues inter religieux et inter idéologies), sur
l’inter culturalité, et également sur l’Europe.
Ce projet sur l’Europe est un défi pour toutes nos
associations. Chacun a ses propres instruments
européens et doit travailler avec ceux-ci, mais il faut
aussi des instruments communs comme l’EZA,
l’UEDC, les semaines sociales, … Ces instruments
communs permettent de peser beaucoup plus.

N° 20 Avril 2011

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