n°6 décembre 2006

Elections présidentielles : le Congo enfin sur la voie vers la paix ?

Le 16 novembre dernier, la Commission Electorale Indépendante (CEI [1]) annonçait les résultats des élections présidentielles au Congo. Cet événe­ment historique sonnait la fin de la crise de pouvoir d’une période mar­quée deux guerres qui ont fait plus de trois millions de victimes. Arnaud Gorgemans, Directeur du Réseau Européen pour l’Afrique Centrale (EURAC [2]) , nous livre quelques clés pour comprendre ce processus long qui doit aboutir à la pacification du Congo.

Nathalie DELALEEUWE, Secrétaire de rédaction

La République Démocratique du Congo vient de vivre un événement historique : la tenue des premières élections libres et pluralistes depuis 1965 menées par la com­­mu­nauté internationale avec le sou­tien de la diplomatie sud-africaine. Mais l’inquiétude demeure face aux difficultés auxquelles est confronté ce géant d’Afrique aux frontières fragiles : l’effon­drement complet de l’appareil étatique, deux guerres (en 1996 et en 1998), le pil­lage des ressources naturelles de grande am­pleur par des entreprises occidentales et les pays voisins et des querelles fratricides entre les belligé­rants. Bref retour en arrière sur les dix dernières an­nées de l’histoire de la RDC.

Au lendemain du génocide rwandais (avril-juillet 94), des hutus ont trouvé refuge à l’est de la RDC dans les provinces du Nord et du Sud-Kivu. Alors en perte de vitesse sur le plan international, le Pré­si­dent Mobutu tente d’utiliser cette situation pour se maintenir en place. Arrivé au pouvoir à Kigali au len­demain du génocide, le FPR de Paul Kagame, lance en 1996 une offensive contre les camps instal­lés sur le sol congolais afin de supprimer cette me­nace à sa porte et nettoyer cette poche de géno­ci­daires.

La majeure partie de ces réfugiés finira par rentrer au Rwanda tandis que l’autre restera au Congo en s’en­fonçant vers l’intérieur. Paul Kagame apporte alors son soutien au mouvement de Laurent-Désiré Kabila, entré en rébellion contre le dictateur à la toque de léopard. Avec l’armée rwandaise, Kabila lance une marche sur Kinshasa traversant le pays à pied pour ne rencontrant des soldats congolais qui n’opposeront qu’une faible résistance. Le 17 mai 1997, ils entrent dans Kinshasa. Mais très vite, les al­liés d’hier se divisent. Kabila décide de renvoyer ses alliés rwandais et ougandais déclenchant ainsi la guerre de 1998 à 2003 que Madeleine Albright qua­lifiera de la « première guerre mondiale afri­caine ».

Des alliances se créent alors : l’Angola, le Zimba­bwé et la Namibie soutiennent le camp de Laurent-Désiré Kabila tandis que le Rwanda soutient les re­belles du Rassemblement congolais pour la Démo­cratie (RCD-Goma) d’Ernest Wamba dia Wamba et que l’Ouganda joue la carte du Mouvement de Li­bé­ration du Congo (MLC) de Jean-Pierre Bemba. Le pays est désormais divisé en trois zones : la zone gouvernementale et les deux zones rebelles.

Le 18 janvier 2001, Kabila père est assassiné dans des circonstances jamais élucidées et son fils para­chuté à la présidence d’un pays en ruine. En moins de cinq ans, Joseph Kabila parviendra à signer des ac­cords de paix avec les anciens alliés de l’Est, for­mera un gouvernement de transition représentatif des principales composantes en conflit : le gouver­ne­ment « légal », les principales rébellions armées, l’opposition politique non-armée et la société civile. Ce processus mené au pas de course est étroite­ment suivi et soutenu par la communauté interna­tio­nale qui déploiera plus de 17.000 soldats en RDC et par un voisin émergent sur le continent afri­cain, l’Afrique du Sud. Ensemble, ils forceront les enne­mis d’hier de doter le Congo d’une cons­titution, d’un gouvernement et d’un Parlement li­bre­ment élus.

« Il s’agit là d’un véritable tour de force », explique Arnaud Gorgemans d’Eurac. « En 18 mois, la RDC a tenu trois scrutins de 20 millions d’électeurs, c’est-à-dire un référendum, des élections pré­si­den­tielles et lé­gislatives dans un pays quasiment sans moyens de com­munication. En cette fin 2006, le Congo comp­tera un Parlement avec une Assemblée Nationale, une Assemblée provinciale et un Sénat. Mais ne nous réjouissons pas trop vite. Tout reste à faire. »

Un scrutin historique mais au résultat fragile

Il aura fallu deux tours pour élire Joseph Kabila à la tête de la RDC. Son principal opposant, Jean-Pierre Bemba a eu recours à toutes les voies légales pour con­tester le résultat mais sans obtenir gain de cause. « EURAC a envoyé 125 observateurs lors des deux tours des élections », explique Arnaud Gorgemans. « Des irrégularités ont été constatées mais elles ne sont pas d’ampleur à invalider les résultats. Kabila a été élu dans les règles. Reste à présent à savoir com-ment il va réunir un pays clairement divisé entre l’Ouest pro-Bemba et lingalaphone d’un côté et l’Est pro-Kabila et swahiliphone, de l’autre », s’interroge-t-il.

La faible participation des Congolais au deuxième tour s’expliquerait par le fait que la population n’a pas compris pourquoi elle devait se représenter aux urnes après s’être déjà prononcée une première fois. « Lors de ce processus électoral d’envergure, il faut bien reconnaître que la communauté internationale n’a pas jugé bon d’investir dans l’éducation civique d’une population qui souffre d’un taux très élevé d’analpha­bétisme », regrette Arnaud Gorgemans. « C’est dommage. Les partis politiques ont mené une campagne qui frôlait souvent la diffamation ». Dans ce climat délétère, les débats se sont réduits à des in­sultes, le camp Bemba accusant Kabila de ne pas être un vrai Congolais et d’avoir des origines rwandaises. Une accusation grave dans un pays qui a été envahi par son voisin de l’est.

La victoire électorale mitigée du président sortant lui permettra-t-il d’exercer sa fonction avec autorité ? « Paradoxalement, je trouve que c’est une bonne chose que Kabila ait été élu avec de tels résultats », sou­ligne Arnaud Gorgemans . « Un vote stalinien l’au­­rait sans doute rendu trop confiant. Désormais, il sait qu’il devra réunir le pays et convaincre ses oppo­sants. Il devra être le président de l’unité. »

Rien ne sera facile. A commencer par le Parlement sor­ti éclaté des urnes. Le PPRD, le parti de Joseph Ka­bila, a formé l’Alliance pour la Majorité Présiden­tielle (AMP) constituée du PALU d’Antoine Gizenga, vétéran de l’indépendance de 1960, de l’Union des Dé­mo­crates Mobutistes de Nzanga Mobutu et d’autres petits partis. Ensemble, ils obtiennent plus de 300 sièges sur les 500, soit 60%. Vient ensuite le MLC de Jean-Pierre Bemba qui avec ses 64 sièges représentent 13% des ef­fec­­­tifs par­mi les députés natio­naux. La grosse incon­nue re­pose sur les partis indépendants cons­titués par des dépu­tés issus de la société ci­vile et les partis qui ont obtenu moins de quatre sièges à la chambre basse. Ensemble, ils représentent un tiers du corps électo­ral ! « Il sera intéressant d’observer leur action. Joue­­ront-ils la force d’une véritable opposition, s’aligne­ront-ils à la majorité ou utiliseront-ils leur force politique pour orienter le gouvernement ? », s’in­ter­roge le Directeur d’Eurac.

Tout reste à faire

« Ces élections sont un point de départ et non un point finalé », rappelle Arnaud Gorgemans. « Les cinq années à venir seront particulièrement cruciales car tout reste à construire. Les chantiers les plus ur­gents demeurent, bien sûr, le rétablissement de l’ordre et de la sécurité. Ce n’est pas gagné quand on sait qu’un soldat touche 20 à 30 $ par mois quand il touche sa solde. De plus, les acteurs de la transition se sont en­ri­chis grâce à elle. Comment va-t-on dès lors parve­nir à transformer une classe politique qui pour une grande partie a profité de cette transition en des re­pré­sen­tants soucieux de la reconstruction du pays ? Ma peur est que la communauté internationale ne se désinves­tisse trop rapidement de la RDC », remar­que Arnaud Gorgemans. « Les Etats-Unis estiment avoir joué leur rôle. Il est vrai qu’ils participent à hau­­teur de 25% au budget de ce processus de pacifi­ca­tion. D’un autre côté, il faut à tout prix éviter une mise sous tutelle du Congo. A terme, ce pays devra s’au­tonomiser. Il ne peut rester indéfiniment sous per­fusion », conclut le Directeur d’EURAC.

Arnaud Gorgemans craint-il le tour de force de Jean-Pierre Bemba et d’autres opposants ? « Je crois que Bemba finira par accepter son statut d’opposant. Mais cela ne signifiera pas forcément la paix pour le Congo ? Des petits groupuscules peuvent encore se­mer des troubles. Mais la population est éreintée par près de dix ans de guerre et appelle au change­ment. » Seul l’avenir dira si le Congo peut enfin sortir du cœur des ténèbres.

 [3]

[1Pour plus d’information sur la CEI : http://www.cei-rdc.cd

[2Réseau européen d’ONG actives en Afrique centrale regroupant une quarantaine d’organisations issues de 12 pays. http://www.eurac-network.org.

[3NDLR : Cet entretien a été réalisé 13 novembre 2006. Les résultats officiels du second scrutin des élections présidentielles ont été annoncés le 18 novembre. Les grandes tendances étaient dans leur ensemble déjà connues.

n°6 décembre 2006

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