N°18 Juillet 2010

Élections fédérales et familles politiques : résultats contrastés et tendances communes

Le scrutin fédéral du 13 juin 2010 a livré un résultat clair. Parmi les douze partis politiques représentés au Parlement fédéral sous la 52e législature (2007–2010), neuf ont subi un recul par rapport à 2007, un (Groen !) a connu une légère progression, et deux sont sortis largement vainqueurs : la N-VA en Flandre et le PS du côté francophone.

Jean FANIEL, Centre de recherche et d’information socio-politiques - CRISP

Une treizième formation a réalisé un résultat lui permettant de faire son entrée à la Chambre des représentants : le Parti populaire, qui se présentait pour la première fois aux électeurs de Wallonie et de la circonscription de Bruxelles-Hal-Vilvorde. En dehors des partis comptant des élus, quelques listes ont obtenu des scores que leurs partisans peuvent considérer comme encourageants.
Le contexte dans lequel le scrutin s’est déroulé explique probablement le succès de la N-VA dans l’électorat flamand. L’absence de conclusion d’un accord sur une réforme institutionnelle, pourtant réclamée depuis plusieurs années par l’ensemble des partis flamands représentés au Parlement fédéral, et la chute du gouvernement sur le dossier BHV, symbolique quoique assez obscure pour beaucoup de citoyens belges, ont ouvert un boulevard à une formation martelant ses convictions communautaires. L’omniprésence médiatique de son président, B. De Wever, a achevé le travail d’élargissement de la base électorale de ce parti. Du côté francophone, la stabilité rassurante du PS en ces temps institutionnellement et économiquement troublés a été mise en avant pour expliquer le meilleur score wallon depuis 1991. L’ancrage local de ce parti et son réseau de militants [1] ont également pu être mis à profit pour mener une campagne électorale brève et arrivée par surprise.
Les enquêtes menées à la sortie des urnes permettront probablement d’affiner ces hypothèses [2]. Dans cet article, on se limitera à mettre en évidence quelques tendances du scrutin de juin dernier. Celles-ci reflètent à la fois des situations ponctuelles et, pour certaines d’entre elles, des évolutions plus profondes du paysage électoral. On s’interrogera en particulier sur les performances des « familles politiques » lors de ces élections.

Des résultats clairs, mais opposés

Les grands vainqueurs du scrutin apparaissent comme opposés en tout point. La N-VA est ouvertement séparatiste et républicaine alors que, sous la houlette d’E. Di Rupo, le PS affiche davantage son soutien aux institutions belges, en ce comprise la monarchie, qu’aux courants régionalistes wallons qui ont toujours traversé ce parti. Le ministre-président bruxellois Ch. Picqué, PS, s’époumone à répéter que sa région doit être refinancée, le parti de B. De Wever écrit que le sous-financement de Bruxelles est « un mythe tenace » [3]. La N-VA est un parti clairement marqué à droite sur le plan socio-économique, le PS incarne la gauche ; celui-ci défend une norme de croissance des soins de santé de 4,5 % par an, celle-là réclame la révision de ce taux, voire l’abandon de pareille norme ; la N-VA exige la politique d’asile et d’immigration « stricte et équitable » « que les Flamands veulent » [4], le PS promeut une vision « progressiste et humaine des migrations » [5]. Concilier pareilles thèses pour former un gouvernement fédéral ne sera pas simple.
Plus largement, la victoire de la N-VA d’un côté de la frontière linguistique et celle du PS de l’autre illustrent, une fois encore, le décalage entre les deux électorats principaux du pays. Ainsi, le total des voix portées sur les partis généralement considérés comme de gauche, des anticapitalistes aux sociaux-démocrates en passant par les verts [6], représente quelque 52,7 % des votes valablement exprimés en Wallonie pour la Chambre (+8,7 % par rapport à 2007). Sans choisir majoritairement une liste de gauche, les électeurs bruxellois sont relativement proches de leurs concitoyens wallons : 45,5 % (+5,6 %). Dans les cantons flamands, cette proportion tombe à 23,7 % (–0,9 %).
Autre manière de considérer les choses, les trois partis flamands qui revendiquent ouvertement le séparatisme totalisent 43,8 % des votes valablement exprimés dans les cantons flamands pour la Chambre et 47,2 % dans le collège néerlandais du Sénat. Les listes faisant référence à la Wallonie dans leur intitulé [7] (et toutes ne sont pas indépendantistes) ont remporté 4,2 % des voix dans le collège français du Sénat et 3,7 % dans les cantons wallons pour la Chambre. La liste régionaliste ProBruxsel a recueilli 1,3 % du total des voix valablement exprimées dans les 19 communes de la Région-Capitale. L’attrait des listes à caractère nationaliste ou régionaliste est donc fortement variable selon les régions du pays.

Des logiques de famille ?

Par-delà la frontière linguistique cependant, certains résultats peuvent être mis en parallèle. Depuis l’éclatement du PSC-CVP, du PLP-PVV et du PSB-BSP en formations linguistiquement distinctes, l’étude des résultats électoraux en Belgique conjugue traditionnellement examen par parti et analyse par famille politique. En procédant ainsi, on observe des mouvements semblables pour trois familles et des résultats asymétriques pour deux autres.
Lors des élections régionales et communautaires de juin 2009, l’extrême droite a subi un recul cinglant. Le Vlaams Belang a perdu plus d’un tiers des voix par rapport au résultat enregistré par le Vlaams Blok en 2004 en Flandre (24,2 %) et plus de la moitié à Bruxelles [8], tandis que le FN a perdu toute représentation dans les parlements de la Région wallonne, de la Région de Bruxelles-Capitale et, par conséquent, de la Communauté française. Le scrutin fédéral de 2010 a poursuivi dans cette logique. Le FN y a perdu ses deux derniers parlementaires, tandis que le VB est retombé aux alentours de son score de 1995, soit la moitié de celui de 2004.
Les formations de la famille libérale « élargie » (incluant Vivant en Flandre, le FDF et le MCC du côté francophone) reculent également toutes deux de manière prononcée. L’Open VLD en Flandre (13,6 % [9], –5,2 %) comme le MR en Wallonie (22,2 %, –9,0 %) réalisent le moins bon résultat de l’histoire de leur famille, toutes élections confondues, depuis la mue du PVV en Flandre et l’alliance entre le PRL et le FDF du côté francophone dans la première moitié des années 1990. A Bruxelles en revanche, leurs scores (2,4 %, –0,3 %, et 27,1 %, –4,9 %) sont légèrement meilleurs que ceux, historiquement faibles, enregistrés lors de l’élection régionale de 2009, ce qui permet à ces deux partis d’arriver en tête des listes de leur groupe linguistique respectif.
Les partis « oranges », CD&V en Flandre et CDH du côté francophone, ont non seulement enregistré le plus mauvais résultat de leur courte existence, mais ont même obtenu le score le plus bas de toute l’histoire des partis sociaux-chrétiens en Flandre et en Wallonie. Sans même remonter aux 60,3 % obtenus par le CVP en 1950, relevons que les 17,3 % de voix recueillis par le CD&V en 2010 représentent à peine la moitié du score réalisé il y a 25 ans par W. Martens et son parti. Le recul du CDH (14,6 %, –1,2 %), quoique limité, s’inscrit dans l’érosion quasi continue constatée depuis plus de vingt ans par le PSC et son successeur. A la différence de ce qu’on a pu observer durant la décennie 2000, le CDH n’a pas compensé son recul wallon par une progression à Bruxelles puisque, pour la première fois depuis 1999, il recule également dans la Région de Bruxelles-Capitale (12,1 %, –2,4 %).
Les partis verts ne présentent pas des résultats identiques. Tandis que Groen ! progresse légèrement en Flandre (6,9 %, +0,6 %) et plus significativement à Bruxelles (1,6 %, +0,5 %), Écolo est en recul en Wallonie (12,3 %, –0,5 %) et dans la capitale (12,0 %, –1,9 %). Du côté francophone, ce recul est surtout marqué si on le compare aux scores enregistrés un an plus tôt lors du scrutin régional. En douze mois, Écolo a perdu environ un tiers de ses voix (il atteignait 18,5 % en Wallonie et 17,9 % à Bruxelles en 2009).
C’est toutefois la famille socialiste qui réalise le score le plus contrasté. En 2003, le PS et le cartel SP.A-Spirit formaient la première famille politique du pays en nombre de voix et totalisaient pratiquement le même nombre d’élus à la Chambre. Tous deux ont subi une défaite en 2007, proportionnellement plus marquée en Flandre pour le cartel. Désormais seul, le SP.A a réalisé en 2010 le plus mauvais résultat de l’histoire électorale socialiste en Flandre depuis la guerre (14,6 %). En Wallonie, le PS (37,6 %) a obtenu son meilleur score depuis 1991. PS et SP.A forment à nouveau la première famille politique du royaume, tant en voix qu’en sièges cette fois. Le rapport de force interne est cependant très différent de celui qui prévalait sept ans auparavant puisque le SP.A ne représente plus désormais qu’un tiers du nombre total des députés fédéraux socialistes.

Importance des cinq familles politiques principales [10] (1995 à 2010)
en % des votes valables – Chambre des représentants

Familles politiques19951999200320072010
Socialiste 24,4 19,7 27,9 21,2 22,9
Libérale 23,5 24,4 26,8 24,3 17,9
Orange 24,9 20,0 18,7 24,6 16,4
Ecologiste 8,4 14,4 5,6 9,1 9,2
Extrême droite 10,1 11,4 13,7 14,0 8,5

Une famille monoparentale ?

Raisonner en termes de familles politiques pose néanmoins de plus en plus question. La formation du MR et la mise en cartel, temporaire ou plus durable, des trois partis flamands traditionnels conduisaient déjà à devoir nuancer l’utilisation du vocable « familles politiques ». Le résultat du scrutin fédéral de 2010 complique encore un peu la donne. La N-VA ne peut en effet pas être appréhendée dans cette logique de familles. Si, durant les années 1970, on pouvait comparer mutatis mutandis les performances de la VU, du FDF et du RW dans les différentes régions du pays, la N-VA n’a pas de pendant digne de ce nom du côté francophone. Or l’existence de ce parti n’est pas anecdotique puisqu’il est désormais le premier de Flandre et de Belgique.
Cette difficulté méthodologique prend tout son éclat quand on examine la hiérarchie des familles au niveau national. A la Chambre, la famille socialiste arrive en tête, totalisant 22,9 % des votes valables (+1,7 %). Dans la même position en 2003, elle pesait alors 27,9 %. L’affaiblissement du SP.A sur le moyen terme se traduit notamment par ce recul global. Les libéraux demeurent en deuxième position, avec 17,9 % des suffrages (–6,4 %). Ensemble, ils font à peine mieux que la N-VA à elle seule (17,4 % à l’échelle du royaume). Au Sénat, cette dernière recueille même 136 000 voix de plus dans le seul collège électoral néerlandais que les listes Open VLD et MR réunies dans l’ensemble du pays. Pour le prendre autrement, relevons que la famille orange (16,4 % des voix à la Chambre) compte désormais 26 sièges, soit un de moins que la seule N-VA. Précisons pour être complet que pour la première fois depuis 1999, la famille verte (9,2 %, +0,1 %) devance à nouveau l’extrême droite (8,5 %, –5,5 %).

Bisbrouilles familiales en perspective ?

La formation du prochain gouvernement fédéral devra s’accomplir au regard des rapports de force mis en évidence ci-dessus. Il sera intéressant d’observer la place que les familles politiques y occuperont. Lors de la mise sur pied du gouvernement Verhofstadt III en décembre 2007, on a pu constater que PS et SP.A ne gouvernaient pas nécessairement ensemble. Après le scrutin de 2010, Ecolo et Groen ! ont clairement indiqué qu’ils pourraient participer au gouvernement fédéral l’un sans l’autre, même si leur préférence demeure de travailler en commun. Vu les oppositions en matière institutionnelle constatées durant l’épisode de l’orange bleue entre le CDH et le CD&V, alors en cartel avec la N-VA, d’aucuns se sont demandé s’il est encore pertinent de parler à leur endroit de famille politique. Cette question pourrait également être adressée à la famille libérale, le choix de l’Open VLD de faire tomber le gouvernement ayant été peu apprécié, c’est un euphémisme, par le MR. Ecolo et Groen !, CD&V et CDH, Open VLD et MR occuperont-ils en duo les bancs de l’opposition ou ceux du gouvernement ou pourraient-ils connaître la dissociation consommée entre le PS et le SP.A trois ans auparavant ?
Quelle que soit la réponse à cette question, et pour autant que la N-VA traduise sa victoire électorale en participation au gouvernement fédéral, celui-ci sera forcément asymétrique si on lit sa composition en termes de familles politiques.
Bref, l’analyse de la scène politique du point de vue des familles politiques livre donc certains enseignements mais elle met encore un peu plus en évidence, si besoin en était, que la victoire de la N-VA complique la politique belge, tant pour ceux qui la font que pour ceux qui la décryptent.

[1Voir J. Faniel, "Le Parti socialiste est-il populaire ?", Politique, revue de débats, n°62, décembre 2009, p.18-23

[2Après le scrutin fédéral de 2007, l’équipe du Cevipol (ULB) avait ainsi publié Le vote des belges, Bruxelles, Editions de l’Université de Bruxelles, 2008, édité par P. Delwit et E. Van Haute

[3N-VA, Ni durven veranderen. Verkiezingsprogramma 13 juni 2010, 2010, p.67

[4Id., p.53-55.

[5PS, Un pays stable. Des emplois durables. Programme élections fédérales 2010, 2010, p.119.

[6Soit, du côté francophone, le PS, Ecolo, le PTB, le Front des gauches, le MS ainsi que le PC et le CAP en 2007 et, du côté flamand, le SP.A, Groen !, le PVDA, le LSP et le CAP. Nous ne prenons donc pas ici en compte les partis centristes, dont certaines composantes se revendiquent clairement de la gauche.

[7Soit le RWF, Wallonie d’abord ! et W+, uniquement présente à la chambre.

[8P. Blaise, V. de Coorebyter, J. Faniel, C. Sägesser, "Les résultats des élections régionales, communautaires et européennes du 7 juin 2009", Courrier hebdomadaire, CRISP, n°2043-2044, 2009, p.12-13.

[9Score à la Chambre, comme dans la suite de cet article, sauf mention contraire.

[10Telles que prises en compte ici, c’est-à-dire élargie à Spirit pour la famille socialiste en 2003 et en 2007 ; au FDF puis au MCC depuis 1995/1999, ainsi que Vivant du côté flamand en 2007, pour la libérale ; composée du CVP et du PSC puis du PSC puis du CD&V et du cdH, et élargie à la N-VA en 2007, pour l’orange ; et composée du Vlaams Blok/Vlaams Belang et du FN pour l’extrême droite.

N°18 Juillet 2010

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