n°6 décembre 2006

Elections communales : la Belgique colore ses listes électorales

La tendance frémissante aux élections communales de 2000 est devenue une tendance affirmée : nos listes électorales reflètent désormais plus correctement la diversité de la population belge. Mais cela ne va pas sans poser de questions. Comment trouver l’équilibre entre cette ouverture souhaitable du monde po­litique et un communautarisme rampant ? Altay Manço, Directeur scien­tifique de l’IRFAM [1], dessine les enjeux et les défis pour la société belge.

Nathalie DELALEEUWE, Secrétaire de rédaction

L’arrivée en nombre de candidats aux dernières élections communales portait principalement sur des can­di­dats is­sus de trois communautés : les Turcs, les Maghrébins et les Africains subsahariens. Ces communautés ont des profils sociologiques distincts : « la com­­munauté maghrébine a pour particularité d’être assez pluraliste, avec un taux élevé d’al­pha­bétisation et des membres qui ont fait des études supérieures », explique Altay Manço. « Le contrôle social y est moindre que chez les Turcs ».

Chez les Turcs, les données sont autres. « C’est une communauté plus fermée, moins assi­milationniste et principalement composée d’anciens villageois », constate le Directeur scientifique de l’IRFAM. « Les Turcs travaillent principalement comme res­tau­rateurs ou commerçants. On voit néanmoins émer­ger une jeunesse de mieux en mieux formée. Les candi­dats turcs émanent donc de ces deux tendances : des com­merçants et des jeunes diplômés ».

Troisième communauté : les Africains subsahariens cons­­tituée majoritairement de Congolais. « Les candi­dats subsahariens sont bien souvent d’an­ciens mem­bres de la nomenklatura zaïroise. Ils ont réalisé leurs études en Belgique mais gardent des liens forts avec leur pays d’ori­gine. Leurs frustra­tions sont souvent importantes puisque malgré le taux le plus élevé universitaires parmi toutes les communautés de ressortissants hors UE, ce sont sans doute ceux qui dans leur ascension sociale se heurtent le plus au plafond de verre », remarque Altay Manço.

Quelles traductions ces caractéristiques socio­logiques ont-elles sur les comportements des candidats ?
« On constate que les Turcs ont toujours beaucoup voté en faveur du PS », remarque Altay Manço. « Il est vrai que ce parti a une politique d’encadrement et de recherche des candidats très active. On pour­rait avancer comme explication le fait que les élec­teurs turcs votent avant tout pour un candidat et que leur réseau social assez dense les pousse à voter en masse selon des consignes de vote. Cela ex­plique en partie le grand succès d’Emir Kir. Les Maro­cains sont par contre présents dans tout le spectre poli­tique belge alors que l’on remarque une forte con­cen­tra­tion d’Africains subsahariens au sein du cdH, que l’on doit probablement à la dimension chré­tienne de ce parti ».

Les candidats d’origine étrangère ont fait l’objet d’une sol­licitation intensive de la part des partis politiques. Le recrutement peut parfois se faire via les ambassades qui mettent des éléments promet­teurs en contact avec les partis politiques, souvent, notons-le, à la demande de ceux­-ci. Cette réalité n’est pas la même chez les Maghré­bins et les Afri­cains subsahariens qui entretiennent des relations plus distantes avec leur ambassade.

De quel vécu ces candidats témoignent-ils ? « L’IRFAM », explique Altay Manço, « a organisé des séances de dis­cussion avec des élus d’origine étrangère. Et les cons­tats étaient très intéressants. Dans l’ensemble, ils ne se sen­tent pas reconnus mal­­gré leur nombre de voix. Ils man­quent souvent d’un réseau et sentent une forte pres­sion de la part des électeurs de leur communauté qui voit sou­vent en eux des sauveurs. Ils expliquent, mettent en con­tact, créent des ponts. Ils remplissent un rôle social ma­jeur ! », conclut Altay Manço.

Ce travail didactique se poursuit également au sein des partis, dédramatisant parfois certaines ques­tions sen­sibles comme le régime halal dans les é­coles. « Imperceptiblement », souligne Altay Manço, « ces can­didats contribuent également à mettre un visage sur des réalités parfois uniquement fantasmées. Apprendre à connaître ces candi­dats, c’est aussi dépasser des peurs, créer des liens ». Mais le rapport de force reste malgré tout en faveur des partis. Ainsi les élus et les candidats sont souvent contraints à faire des compromis qui re­lèvent parfois de l’équili­brisme. « L’enjeu est de trouver la juste dis­tance », dit Altay Manço, « entre le fait de por­ter les revendications de sa communauté et la né­ces­sité d’exister en soi, de ne pas se faire hap­pés par ses origines. Ces candidats sont avant tout des individus. Ce serait un piège que de les en­fer­mer dans une caractérisation eth­nique. »

La solution est sans doute complexe. Et encadrer ces candidats-là spécifiquement ne semble pas la solution aux yeux du Directeur Scientifique de l’IRFAM. « Person­nellement, je serais en faveur d’un enca­drement plus actif de tous les jeunes can­­didats mais sans réduire ceux-ci à leur ori­gine ethnique ». C’est ainsi que la démocratie belge pourra assurer le renouvel­lement de sa classe poli­tique reflé­tant vraiment la diversi­té et le plura­lisme qui font sa richesse.

[1L’Institut de Recherche, Formation et d’Action sur les Migrations créé en 1996 par des intervenants de terrain dans le domaine des actions inter­culturelles et des chercheurs universitaires spécialistes des populations issues de l’immigration. Pour plus d’information : http://www.irfam.org

n°6 décembre 2006

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