n°11 Octobre 2008

Edito

Pascal HENRY, Président du Comité de Rédaction

Emotions et Médias

J’aurais pu vous parler de la crise financière et de ses conséquences pour le système économique. J’aurais pu faire un vibrant plaidoyer pour les « petits » épargnants, les « petits » actionnaires et les « petits » spéculateurs. J’aurais pu me faire donneur de leçons, et prétendre qu’on l’avait bien vue venir, la bulle financière. J’aurais pu ironiser sur les grands manitous de la finance, auxquels on confie le soin de rédiger un code de la bonne gouvernance.
Mais j’y ai renoncé : soyons honnête, Yves Leterme ne se débrouille pas mal dans ses habits de commandant en chef des pompiers.
Et les « petits » épargnants, les « petits » actionnaires, les « petits » spéculateurs peuvent maintenant dormir sur leurs deux oreilles.

J’aurais pu vous parler du dialogue institutionnel et de ses conséquences pour nos relations communautaires. J’aurais pu essayer de comprendre comment à partir d’une page blanche, on va enfin négocier.
Mais j’y ai renoncé aussi : les pages blanches, ça empêche peut-être les bourgmestres francophones de la périphérie de dormir sur leurs deux oreilles, mais moi pas.

Moi, ce qui m’inquiète le plus, et que je veux vous partager, ce sont les propos d’Annemie Turtelboom, notre Ministre de la politique de migration et d’asile.
Epinglés sur la une de son site internet les titres suivants :
• « Une main de fer, ouverte »
• « C’est facile de donner des papiers, mais il faut pouvoir assumer l’avenir de ces personnes »
• « Lutter contre les abus aussi »
• « Je n’ai pas cédé au chantage »

Le ton est donné. Mais ce qui m’a le plus fait sursauter, ce sont les propos qu’elle a tenus lors de l’ « affaire Rothman Salazar », ce jeune Equatorien de 19 ans qui, en septembre dernier, s’est fait renvoyer dans son pays qu’il avait quitté à 13 ans ! Annemie Turtelboom a déclaré qu’une politique de migration ne peut pas se construire à partir des émotions largement étalées dans les médias.
En fait, on ne peut pas entièrement lui donner tort à notre Ministre.
C’est vrai qu’idéalement, faire de la politique, c’est poser des choix rationnels pour améliorer la gestion de la « cité », pour le bonheur des citoyens. Et c’est vrai aussi que ce dossier a été habilement médiatisé !

Il n’empêche. Les propos de Madame Turtelboom sont choquants. D’abord parce que la situation de ce jeune et de sa famille est un drame, une souffrance humaine, et que pour cela elle mérite le respect et la sympathie, aussi chez les hommes et les femmes politiques. Ensuite parce que pour un seul dossier médiatisé, il y en a des centaines et des milliers dans notre pays, et des millions sur la Terre, qui sont inconnus des médias.
Il y a des centaines de millions d’hommes et de femmes qui souffrent de la famine, de conflits armés, de la misère. Beaucoup ont peur, essaient d’y échapper et fuient vers le Nord, ou vers l’Ouest. Au prix d’invraisemblables odyssées, au péril de leur vie, ils risquent tout pour rejoindre nos « paradis », souvent à la merci des marchands d’esclaves.

En Andalousie, près d’Alméria, et aussi dans la région de Huelva, près de la frontière portugaise, des milliers de migrants, venus pour la plupart d’Afrique et d’Europe de l’Est, vivent dans des conditions scandaleuses. Ils sont exploités dans les cultures sous « serres » (en fait des tunnels de plastique qui inondent la région, au mépris de l’environnement). Pour récolter plusieurs fois sur l’année les fraises, les tomates, les aubergines, les agrumes…, ces esclaves du 21ème siècle travaillent au milieu des pesticides et des dioxines, à des cadences infernales, pour des salaires de misère. Ils sont « logés » dans des baraquements insalubres, parfois sans eau et sans électricité. Ceci pour nous permettre de trouver toute l’année dans les rayons de nos supermarchés les mêmes fruits et légumes !

Cela se passe en Espagne, dans un des pays de l’Union Européenne où la croissance a été des plus élevées depuis une quinzaine d’années.
Au mépris des règles sociales, économiques et environnementales de l’Union Européenne, dont le silence à cet égard est assourdissant !
Une situation qui suscite peu d’intérêt dans les médias et peu d’émotions dans nos supermarchés !
C’est sans doute pour cela que ça vaut la peine d’en parler, d’interpeller nos politiques et de questionner nos choix de consommation.

Emotions et médias ne font donc pas bon ménage avec la politique, disiez-vous ?
Rassurez-vous, Madame Turtelboom : les psychanalystes l’affirment, on ne parle bien que le langage de ses angoisses !

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n°11 Octobre 2008

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