n°9 avril 2008

Edito

Un "tiens" vaut mieux que deux "tu l’auras" ?

Pascal HENRY, Président du Comité de Rédaction

Après plus de 9 mois de gestation, de tergiversations et de gesticulations, la Belgique a enfin accouché d’un Gouvernement Leterme 1er.

On peut certes s’en réjouir : le principal mérite de ce Gouvernement est précisément d’exister ! Ce sentiment est d’autant plus répandu du côté francophone, où l’on craint comme la peste toute réforme de l’Etat. Comme si toute nouvelle avancée institutionnelle signifiait quasi automatiquement , sinon le chaos, au moins la faillite de la Wallonie et de Bruxelles !
Certes, il convient d’être prudent, et d’éviter de mettre à mal les mécanismes de solidarité interpersonnelle. Nous ne pouvons pas accepter qu’une région (provisoirement) plus riche fasse cavalier seul et que l’écart se creuse encore avec les régions moins favorisées.
Peut-on pour autant se contenter de présenter comme une victoire le fait de postposer les discussions ? Ne convient-il pas de rappeler qu’en négociation, celui qui n’est pas demandeur est en principe en position de force ?

Malheureusement, avant même d’aborder cette négociation communautaire délicate, les francophones sont profondément divisés.
Il n’y a aucun consensus autour d’un projet francophone fort, ambitieux. Les partis politiques ont les yeux rivés sur les sondages et les prochaines échéances électorales. Difficile dans ce contexte de poser des choix politiques lisibles et cohérents.

La concrétisation des engagements de Leterme 1er et leurs implications budgétaires sont certes pour l’heure peu précises sur de nombreux points. Pour reprendre l’expression favorite de notre Premier Ministre,
« nous verrons le moment venu » comment le catalogue de bonnes intentions sera mis en œuvre.
On peut relever une série d’engagements qui vont dans le bon sens : création de 200.000 emplois, hausse du salaire minimum, revalorisation des petites pensions, maintien de la norme de croissance des soins de santé, régularisation des sans-papier, treizième mois pour les allocations familiales…

Il convient de critiquer certains choix stratégiques. Nous en avons sélectionné trois, bien emblématiques de la confusion régnante.
Il y a d’abord l’absence de choix clair entre le social et le fiscal. On ne peut pas à la fois vider les caisses de l’Etat et donner des cadeaux à chacun ! Il conviendra de s’assurer que les cadeaux fiscaux n’ont pas pris le pas sur les politiques sociales. Le service des créances alimentaires pour tous : reporté ! Un statut social complet pour les accueillantes : reporté ! Par contre, on maintient le mécanisme des intérêts notionnels, alors que rien n’indique qu’il soit bénéfique pour l’emploi voire pour l’économie et alors qu’on distribuera des clopinettes aux familles dans le budget 2008… Le Gouvernement annonce une nouvelle réforme fiscale, par une réduction du nombre de barèmes. Si elle est importante, elle ne pourrait se réaliser qu’au détriment des autres politiques.
Tout cela est difficilement acceptable pour une formation humaniste progressiste. Comme l’a dit Thierry JACQUES, Président du Mouvement Ouvrier Chrétien en conclusion de la Semaine sociale du M.O.C., « la gauche politique doit être plus claire et le monde associatif doit être plus offensif ! ».

Deuxième inquiétude majeure : rien n’est structurellement organisé pour garantir le futur. Malgré les engagements du précédent Gouvernement et les dénonciations de l’opposition, le fonds pour le vieillissement n’a pas été alimenté ni en 2007, ni en 2008. Dans un contexte d’inflation galopante, de menace de récession économique, comment ce Gouvernement pourrait-il à la fois tenir ses promesses et dégager un surplus budgétaire pour financer l’avenir des pensions ? Nous ne croyons plus à Saint-Nicolas. Dans une ambiance de surenchère électoraliste, il faut craindre une nouvelle spirale d’endettement chronique.

Troisième sujet de préoccupation : les choix sécuritaires. Poussés dans le dos par les médias, nos mandataires politiques sont parfois tentés de surfer avec l’ « opinion publique » sur des émotions consécutives à des faits de délinquance spectaculaires et hautement médiatisés. Déjà les négociateurs de l’Orange bleue avaient envisagé de durcir les dispositions de la loi sur la protection de la jeunesse, dont pourtant les dernières modifications venaient tout juste d’entrer en vigueur. Leterme 1er en remet une couche, avec l’instauration de peines incompressibles et l’augmentation de la capacité des prisons. Malgré les arguments des criminologues, des acteurs du monde judiciaire et des intervenants psycho-médico-sociaux, les partis démocratiques entretiennent l’illusion que plus de répression égale plus de justice. Cette spirale sécuritaire est un leurre aux relents populistes.

L’accord du nouveau Gouvernement, ça fait penser à la pub sur les fromages belges ; un peu de tout ! A la différence près que, pour chaque fromage, la qualité est contrôlée et garantie. Espérons qu’il en sera de même, au moment d’évaluer les acquis de Leterme 1er !

n°9 avril 2008

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