N°14 Juillet 2009

Des rapports entre la société civile et le politique

Par Denis GRIMBERGHS, ancien député, président de la DCWB, qui a reçu à la fin de son mandat une palme d’honneur d’Inter-environnement Bruxelles, une manière de lui reconnaitre un rôle de relais entre le monde politique et le monde associatif.

A l’occasion de l’annonce de ma « non-candidature » en juin prochain et donc de la fin de mes activités parlementaires, j’ai déclaré qu’ainsi je serais rendu à la société civile !
La formule est sans doute imagée mais révélatrice de ce que l’engagement citoyen et l’engagement politique sont considérés comme indépendants l’un de l’autre.

Dans les faits, j’ai toujours veillé à avoir au-delà des mandats politiques confiés par l’électeur et mon parti, des engagements citoyens qui ont d’ailleurs alimenté ma réflexion et mon action politique.

Je voudrais donc revenir sur les relations que le monde politique entretient avec la société civile organisée et plaider pour des rapports dialectiques entre ces deux mondes et pour que l’on sorte d’un clivage qui me semble non pertinent.
Ce clivage est fondé sur un malentendu alimenté par une vision du monde exclusive de part et d’autre.

Certains disposeraient de la légitimité électorale qui leurs donnerait, le temps du mandat, une capacité de discernement et de représentation de la population, qui les mettrait à l’abri de toute influence et pression exercée par des citoyens et groupes organisés dont « on se demande bien ce qu’ils représentent ! ».

En face, des citoyens organisés en associations et groupes de pression considèrent qu’ils ont à faire valoir auprès du personnel politique le point de vue de la population dont ils seraient les dépositaires.

D’un côté, la démocratie représentative, de l’autre la démocratie participative.

En Belgique, pour organiser les rapports entre ces deux mondes, beaucoup d’organes ont été institués mais ceux-ci, à leur tour, font l’objet d’une remise en cause par ceux qui s’y estiment insuffisamment représenté…
Alors que faire ? Réduire le nombre des conseils consultatifs ou en modifier la composition ? Créer des espaces de dialogue entre les représentants de la société civile et le politique ?

Pour ma part, je pense que le plus important est de cesser de considérer les élus comme des pestiférés qui devraient vivre « hors du monde ».
Il est légitime, parfois utile, toujours nécessaire, que les élus soient engagés personnellement dans des démarches citoyennes au-delà de leurs partis.

A l’inverse, cela veut dire que tous ceux qui participent à l’action citoyenne sont aussi en droit de faire valoir leurs opinions politiques.

Je suis frappé par le fait que, de plus en plus souvent, pour justifier d’une sorte de virginité, des représentants du monde associatif se déclarent apolitiques.
Le plus souvent, il s’agit de manifester une sorte d’équidistance envers toutes les formations politiques avec le souci d’une certaine efficacité dans la défense de points de vue auxquels on souhaite que les responsables politiques se rallient.
Mais c’est aussi parfois devenu une forme d’a(nti)politisme, doublée d’une suspicion d’incapacité ou de refus qu’aurait le monde politique de comprendre les « vrais problèmes » !

Récemment, j’étais participant à un débat organisé entre des jeunes citoyens et des mandataires politiques et l’animateur du débat croyant certainement rassurer les mandataires à indiqué que les jeunes citoyens qui nous interrogeaient n’étaient pas politisés ni actifs dans telle ou telle association ou organisation syndicale. Cela m’a choqué. Mais, j’ai constaté que la plupart de mes collègues étaient en effet rassurés sur les critères de sélection de nos interlocuteurs.

Dans le cadre de la préparation des enjeux pour les prochaines élections régionales à Bruxelles, des Etats Généraux bruxellois ont été mis sur pied par les forces vives de Bruxelles.
Cette démarche citoyenne comporte une dynamique rafraîchissante et vitalisante du débat politique bruxellois.
Il faut néanmoins s’interroger sur les modalités d’un exercice assez périlleux.

Croire que l’on puisse ainsi « convoquer la société civile » pour interpeller le politique d’une même voix, relève d’une gageure assez particulière.

En effet, comment imaginer que le bon sens citoyen puisse apporter une série de recettes pour remédier aux maux identifiés dans différents domaines et que ces recettes puissent simultanément emporter l’adhésion des patrons, des syndicats, des mutuelles, des universités, des associations environnementales, des défenseurs des automobilistes ou de ceux qui souhaitent au contraire défendre une mobilité alternative ?

S’il s’agit de promouvoir une réflexion visant à identifier de nouvelles formes de réponses en assumant le fait que des choix politiques resteront à opérer pour mettre en œuvre, le moment venu, un ensemble cohérent de mesures, on pourrait être rassuré.

Pour être sûr d’être bien compris, je crois utile d’indiquer que la démarche qui consiste à valoriser les points de vue différents de citoyens engagés en fonction de leur conviction, de leur expérience ou de leur affiliation est une chose, penser que l’on peut rassembler tous ces points de vue et en faire émerger « une voix » des citoyens bruxellois, c’est gommer l’exercice de l’arbitrage qui est le propre de la responsabilité du politique.

Et c’est là que j’ai craint que cette démarche n’aboutisse à une double désillusion.
D’une part, dans le chef des citoyens qui se sont engagés dans celle-ci, par la découverte de ce que le rassemblement des points de vue des uns et des autres aboutit, en fin de compte, à l’affadissement des remèdes supposés.
D’autre part, le risque d’une sorte de délégitimation du politique renforcée par l’impression que les citoyens ayant tenté de trouver, en leur sein, le plus petit commun dénominateur ne seraient pas « suivis » par ceux qui les représentent !

Il y a un autre travers à la démarche que je ne peux pas ne pas souligner.
J’ai engagé, encouragé des mandataires de mon parti à assister à ces débats organisés par les Etats Généraux bruxellois.
Je leur avais donné spontanément le conseil de ne pas se mettre en avant dans les débats mais surtout d’écouter la parole des Bruxellois. Mais une chose est cette retenue légitime, autre chose est de se faire clouer le bec !
D’entendre au début de chaque débat que oui il y a bien quelques politiques qui sont présents mais qu’on leur demande de ne pas s’exprimer car « aujourd’hui la parole est aux citoyens ».

Et nous revoilà avec cette question, le mandataire public est-il encore un citoyen ?

Peut-il faire valoir ces droits de parent d’élève, de riverain, d’acteur… sans qu’on ne le taxe de « récupérer » une action associative ?

Quant à moi je souhaiterais des citoyens davantage politisés et des politiques davantage citoyens. En un mot, que cette frontière s’estompe, non pour dire que chacun tient le même rôle ou a la même fonction dans la société, mais que selon les moments, on puisse tenir des rôles différents et que pour enrichir l’action des uns comme des autres, un dialogue récurrent puisse s’engager entre ceux qui représentent la société civile organisée et les représentants politiques.

En Belgique, cette question de la relation avec le secteur associatif prend encore une tournure particulière dans le cadre de l’exercice par de nombreux acteurs associatifs de missions de services publics. De nombreuses associations se voient confier des missions pour lesquelles elles perçoivent une rémunération (des subsides) leur permettant de couvrir les coûts des prestations liées aux missions pour lesquelles elles sont agréées ou reconnues par les pouvoirs publics. Cela va de l’école libre au mouvement de jeunesse en passant par les centres culturels, les services d’aides à la jeunesse ou les maisons d’accueils assurant l’hébergement des sans-abris.
Dans tous ces domaines, divers pouvoirs publics confient à des tiers le soin d’assurer des missions de services publics. L’expérience acquise par ces acteurs leur donne une légitimité à faire valoir leur point de vue. A l’inverse, l’octroi des moyens financiers à ces associations justifie le droit des pouvoirs publics d’assurer une évaluation du travail réalisé par celles-ci.

De manière générale, si chacun reconnaissait la place et le rôle des autres acteurs du système, on éviterait de nombreux malentendus.

Mais est-on prêt, de part et d’autre, à partager un peu du pouvoir que l’on croit détenir plus efficacement en agissant chacun dans son coin ?

Est-on prêt à assumer la confrontation d’idées qui permettra aux uns et aux autres, tantôt de rallier le plus grand nombre à sa cause, tantôt de ne pas y être arrivé et d’assumer une position minoritaire, le cas échéant pour un temps !

Si j’en appelle au dialogue, je n’en appelle pas à un consensus mou. Au contraire, si chacun assume son rôle, les points de vue auront été éclairés et à un moment donné, des décisions seront prises, expliquées et assumées.

N°14 Juillet 2009

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