n°3 mars 2006

Des promesses technologiques aux projets de société

De la fracture numérique à la fracture sociale. L’Université d’automme de la Démocratie Chrétienne s’est tenue cette année le 22 octobre au Centre Technobel Lessive de Belgacom.
"Réduire la fracture numérique" était le thème de la journée consacrée aux Technologies de l’Information et de la Communication (TIC).
L’objectif a été d’analyser si les TIC étaient des facteurs de réduction ou d’augmentation des inégalités sociales.

Christian VAN ROMPAEY, Rédacteur en chef du journal "En Marche"

Cette jounée d’étude de la DC consacrée aux TIC était introduite par Claire Lobet, des Facultés universitaires Notre-Dame de la Paix à Namur. Celle-ci a d’emblée posé quelques questions importantes qui remettent l’utopie technicienne à sa juste place .
Les TIC, constate Claire Lobet constituent de nouvelles normes d’accès à la société et produisent des effets discriminatoires en renforcant des inégalités sociales préexistantes.
L’usage des TIC suppose des capacités personnelles.
Il faut se faire à "l’abstraction numérique" décoder des modes d’emploi, comprendre un vocabulaire spécifique, accepter de nouvelles règles, obéir à des instructions, réagir rapidement aux sollicitations des programmes, etc.

Le danger vient du fait que l’usage de ces nouvelles techniques devienne une exigence sociale, l’e-inclusion étant présentée comme une nouvelle norme incontournable pour "être ensemble" en société. Or, de bonne foi, on croit mener une politique d’intégration en prenant des "mesurettes" de rattrapage en terme d’équipement ou de prix.
En réalité on fait de la politique de marché, comme si réduire la facture sociale était un problème d’équipement. Le danger est de confondre fins et moyens comme si l’exclusion sociale n’était qu’un problème technologique. Non, c’est une question de société qui doit se penser comme telle.

Le débat sur ce que signifie "le mieux vivre ensemble", désigné comme la fin des TIC n’est pas vraiment défini. Tout se passe dans l’évidence : on équipe les écoles, on pousse les foyers à s’équiper. "Il faut y passer", nous dit-on. C’est un dogme que rien ne peut contredire, ou même simplement relativiser. La justification sociale reste bien faible, moins argumentée en tout cas, que les nécessités du marché. L’avenir de la société repose-t-il sur des "prouesses technologiques" qui, enfin, permettront de divertir, informer, éduquer, promouvoir la démocratie, sauver des vies, créer des emplois ? L’utopie technicienne peut-elle remplacer les grandes utopies politiques, comme l’affirmait le "pape"de la communication, Armand Mattelart ? Rappelons que lors de l’apparition du téléphone, certains utopistes avaient prédit la fin des conflits sociaux, car l’ouvrier, par le téléphone, pourrait parler directement à son patron ! Il faut réfléchir sur cette phrase du chercheur français P. Breton : " Il y a dans les rêves et les promesses qui entourent l’informatique un effet politiquement conservateur d’un discours qui se veut pourtant moderniste. Car si nous suivons ces utopies, nous nous déchargeons en même temps de notre responsabilité sociale à changer
la société. Et c’est là que se révèle toute notre fragilité sociale".

Promesse séduisante d’un nouveau lien social

les TIC apparaissent bien séduisantes dans un monde de plus en plus fragmenté, où l’ "être ensemble " se heurte d’une part au développement de la mondialisation croissante, et d’autre part à la montée de l’individualisation.
Mais des enquêtes montrent que 30% des jeunes de 12 à 17 ans passent plus de deux heures par jour à pianoter sur Internet et que 90% de ces jeunes sont, pendant ces deux heures, seuls devant leur machine.
Par ailleurs, 80% des plus de cinquante ans regrettent la disparition de l’intermédiaire humain dans des services comme les banques ou les commerces.
Peut-on donc espérer d’une technologie qu’elle crée du lien social entre des êtres qui ne parviennent pas à se rencontrer ? A quel lien social nous invitent ces technologies ? Celui d’une communication sans visage , ce visage de l’autre pourtant essentiel à l’éthique de la rencontre. Asimov, grand maître de la science-fiction parlait déjà, avant l’Internet, d’une "société de plus en plus communicante et de moins en moins rencontrante". Est-ce bien ce type de lien social que nous souhaitons ?.

Promesse séduisante de savoir dans un monde de plus en plus complexe

Les TIC, dit-on, nous apportent à tous le savoir.
Mais c’est confondre l’information et le savoir, car les milliards d’informations disponibles sur le Web auxquelles nous avons une immédiateté d’accès grâce aux moteurs de recherche ne donnent pas pour autant la connaissance. On confond dérive compilatoire du savoir, qui n’est que du bricolage informationnel.
Par ailleurs, la connaissance scientifique produite grâce à des fonds publics devient, sur Internet,une marchandise aux mains de quelques éditeurs qui font payer au prix fort une connaissance qu’ils s’approprient injustement.
Il faut dénoncer la schizophrénie européenne qui vante d’un côté les vertus de la société de la connaissance, mais qui bride de l’autre la brevetabilité des logiciels qui permettent son accès et son traitement.

L’immédiateté de l’information, c’est aussi l’absence de réflexion, de maturation, de confrontation. C’est aussi cette pression parfois insoutenable d’un temps de plus en plus raccourci, de plus en plus contraint dans les échanges humains.
L’immédiateté c’est encore la valorisation d’une commmunication toujours plus directe, sans intermédiaire, de point à point. Mais c’est aussi dans les organisations qui nous entourent, la plus grande individualisation des communications et la perte de référent commun. Est ce la société de connaissance que nous voulons ? "Après nous être "en mailés", affirme Dominique Wolton, au nom de la liberté et du progrès, ne nous faudra-t-il pas, au nom de cette même modernité, apprendre à nous "dé-mailer" ? " .

Promesse séduisante d’une société plus démocratique

Les TIC nous promettent plus de transparence dans un monde où la rupture entre le politique et la société ne cesse de s’accentuer. Mais cette promesse, considérée comme évidente, entre les TIC, l’information et la démocratie n’est-elle pas trop simpliste ?
Etre informé est autre chose que se faire une opinion ! Le vrai problème n’est pas de savoir ce qu’il faut connaître, mais de savoir ce qu’il faut penser !

Par ailleurs, la transparence apparaît comme une nouvelle tyrannie, érigée en véritable idéologie de la modernité du " tout montrer,tout dire, tout voir", érigeant la mise à nu en véritable norme sociale et principe de vie en société. C’est alors la dérive du " tout public "qui sonne la fin de la vie privée au profit d’une marchandisation de l’intimité où se rejoignent dans un bien triste cohorte le marketing en ligne, les blogs.

Dans un autre domaine, ce sont la télé-réalité et la démocratie "presse-bouton" où l’engagement se confond avec la touche " enter " d’une pétition renvoyée en ligne.
L’opinion fait place à l’émotion, la discussion à la pression et la manipulation. Est-ce cela la citoyenneté que nous voulons ?
" L’interactivité immédiate peut se transformer en dangereux multiplicateur de stupidité " affirmait le politologue italien Giovanni Sartori.

Travailler sur la justification sociale

Pour conclure son intervention, Claire Lobet estime que nous devons redevenir tout simplement" humain " en terme de responsabilité et de donation de sens au monde qui nous entoure. Il ne faut pas être " contre " la technologie, mais contre les sirènes mercantiles qui les" justifient " et les visions du monde qu’elles entraînent dans leur sillage, la fracture numérique en étant un bel exemple. Ce n’est pas être contre le progrès, mais pour un progrès dont l’humain, le respect de l’autre et la dignité de tous doivent être les seuls référents.
Il est urgent de questionner ces nouvelles normes sociales, et leurs représentations du monde. Il est urgent de se donner les moyens pour gouverner ces technologies qui pourraient rapidement nous gouverner.
Sans quoi, comme le dit Philippe Quéau, responsable de la politique de l’Unesco dans le domaine des communications : " Cette renaissance qu’on nous promet grâce à l’informatique pourrait bien devenir le moyen-âge des temps modernes avec ses privilèges, ses barrières et ses nouvelles formes d’asservisement ".

n°3 mars 2006

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