n°6 décembre 2006

Des électeurs et des élus issus de l’immigration

Le 9 octobre dernier, certains se sont réveillés étonnés devant la modification profonde de la représentation de la population dans de nombreuses grandes villes de Wallonie et de Bruxelles. Modification qui porte sur les patro­nymes et sur les origines de ceux qui ont été élus la veille. Même les défenseurs de l’élar­gissement du droit de vote avaient sous-estimé leurs conséquences sur la com­position du corps électoral.

Denis GRIMBERGHS, Député bruxellois, Conseiller communal à Schaerbeek

L’étonnement et la surprise ont parfois laissé place à l’amertume ou au dépit. Réactions assez étonnantes en particu­lier dans le chef de ceux qui se drapent dans les vertus supposées du message ou verdict de l’électeur ! Le choix des candidats s’est-il opéré avec prudence ? Y a-t-il eu campagne communautaire ? Le stem-blok2 n’a-t-il pas fait place au stem-black ? Comment les partis vont-ils encadrer « ces nouveaux élus »" ?

Parmi les questions qui reviennent, il y a celles des modalités de recrutement des candidats. Com­ment ne pas ressentir un certain malaise de voir la question du recrutement des candidats mis à jour à propos des seuls candidats d’origine étrangère. Certes, la question est intéressante de savoir comment les partis composent leur liste et com­ment sont sollicités les vocations des candidats. Le vivier naturel d’un parti est celui de ces militants mais chacun sait qu’au moment de la fabrication des listes, le souci de disposer d’une liste la plus proche de la réalité sociologique du corps électoral pousse les partis à chercher de nouvelles recrues susceptibles d’être efficaces électoralement. De ce point de vue, la question de savoir si tel ou tel can­didat se trouve sur une liste pour des questions élec­toralistes est évidemment assez saugrenue. Envisage-t-on un parti qui déposerait une liste faite de candidats dont il serait certain de leur inefficacité électorale ?

On me dira que là n’est pas la question. Ce que l’on veut connaître, c’est l’adhésion des nouveaux can­didats aux programmes de leur nouveau parti. Lors­qu’il s’agit de solliciter des vedettes du petit écran ou du ballon rond, on se pose moins de ques­tions sur leur pedigree et leurs antécédents en terme d’engagement politique. Bien sûr, il peut y avoir des erreurs de casting et il est certain que rien ne vaudra jamais le cheminement personnel vers une formation politique qui se mûrit dans des combats politiques pour des causes qui rassem­blent ceux qui veulent défendre une opinion ou des projets déterminés. Une autre règle qui n’a pas été beaucoup d’application dans le cadre de ces élec­tions communales, c’est l’encouragement d’un engagement dans la durée. Le fort renouvellement du personnel politique à la fois compte tenu des mu­tations de la sociologie électorale et du rejet de la classe politique a abouti à renforcer le recrute­ment de candidats nouveaux dont l’engagement po­litique est forcément récent. Il reste à espérer que ceux qui sont élus, comme ceux qui ne le sont pas, mais qui ont connu l’expérience d’une cam­pagne électorale communale poursuivront leur engagement et, par la même, leur formation po­litique.

Faire ses classes politiques

Il y a fort à parier que le profil des élus de l’im­migration sera en quelques générations politiques plus ou moins le même que le profil moyen des élus des différents partis auxquels ils appar­tiennent. C’est ce que j’appelle la sélection natu­relle. Elle est faite de combats, de sacrifices, qui trouvent leur source dans des convictions et une pas­sion pour la chose publique. Sans vouloir faire quelque protectionnisme au bénéfice de ceux qui sont en place, c’est la raison pour laquelle je plaide pour que les nouveaux venus en politique, quelque soit leur origine, fassent un minimum leurs classes avant de « décrocher la timbale » !

Il est certain cependant que si on perpétue le même système de recrutement avec les mêmes épreuves rituelles qui consistent à se présenter régu­lièrement à tous les combats électoraux en gravissant progressivement des places dans l’ordre des listes présentées aux électeurs, le renouveau du personnel politique prendra plus de temps et la vo­lonté de disposer d’élus « atypiques »qui sont cen­sés régénérer la classe politique ne sera pas évi­dem­­ment au rendez-vous.

Venons-en aux campagnes des candidats d’origine étrangère et à cette question des campagnes «  com­mu­nautaires ». Y a-t-il eu dérives ? On peut certainement s’interroger sur le fait que des candi­dats fassent campagne au départ de questions qui ont moins trait à la politique communale, dans le cas du dernier scrutin, voire à la politique natio­nale qu’à des questions de politique intérieure ou extérieure liées à leur pays d’origine.

La pression des pays d’origine sur les élus d’origine étrangère, pour en faire des ambassadeurs dans notre pays des intérêts de ces pays, posent à tout le moins question. Certes, il peut être sympathique qu’un élu d’origine tchèque fasse connaître à ses collègues les enjeux politiques de la Tchéquie. Certes, tout le monde trouvera naturel que la bonne connaissance d’une langue étrangère soit mise à profit dans les relations internationales qu’une formation politique est susceptible de déve­lopper. Mais c’est tout autre chose de voir des élus (im)porter des questions intéressant la stratégie politique de leur pays d’origine dans le débat poli­tique belge.

Le risque n’est pas tant que nous soyons pervertis par l’intrusion de questions politiques qui n’au­raient peut-être pas cours sans l’apport des élus d’o­ri­gine étrangère (parlerait-on autant du géno­cide arménien en Belgique s’il n’y avait sur notre territoire ni Turcs, ni Kurdes, ni Araméens, ni Armé­niens ? Parlerait-on du Sahara Occidental, s’il n’y avait sur notre territoire des personnes d’origine marocaine ou algérienne ?). Le risque est de voir certains élus d’origine étrangère « évaluer » selon leurs capacités d’intervenir sur la scène poli­tique belge sur des enjeux qui ne con­cernent pas le mandat poli­tique qui leur a été confié. Est-il sain que les candidats et élus d’ori­gine turque soient soumis à une sorte de compétition pour qui ob­tien­dra de la formation po­li­tique auquel il appartient le plus de garantie que la Belgique ne votera jamais comme en France une loi relative au négationnisme du génocide armé­nien ?

Dans ce débat sur les campagnes communautaires, une autre question est régulièrement mise en avant, c’est celle du rapport à la religion. De la part de certains élus cdH, ancien PSC, considérer comme suspecte toute campagne qui allierait politique et religion constitue véritablement la preuve que le cdH est en rupture par rapport à son passé ! Mais lorsque l’on parle du rapport à la reli­gion, on pense bien entendu à l’Islam. Encore que des interrogations existent également en ce qui concerne les églises évangélistes pour les candidats d’origine subsaharienne. Mais quelle est exac­tement la question ? Aurait-on peur des mots d’ordre venant des imams ? Ou des promesses à l’é­gard des revendications posées par ces reli­gions ? S’il faut rappeler les limites du rôle des religions dans notre Etat laïc, est-il anormal que cer­tains préceptes religieux amènent à considérer avec plus ou moins de sympathie le programme de tel ou tel parti ?

Les religions, dans le cadre de leurs relations avec les autorités publiques, ont de légitimes reven­dications à exprimer. Et les difficultés d’organiser un organe chef de culte pour la religion musul­mane en Belgique ont amené régulièrement, ces der­nières années, le pouvoir politique à s’intéresser à l’organisation du culte musulman. Est-il anormal que le monde politique cherche à entrer en contact avec les responsables des autorités religieuses au plan local et le fasse en utilisant les contacts que tels ou tels candidats ont avec telle religion ? Même si on peut s’étonner de voir certains leaders poli­tiques faire « le tour » des mosquées à la veille des élections, est-ce en soi scandaleux ? Autre chose évi­demment est d’imposer aux candidats d’origine étrangère, en particulier de tradition musulmane, une sorte de compétition à qui sera le meilleur mu­su­lman. Mais là aussi, ce conformisme religieux est-il une nouveauté dans notre pays ? N’a-t-on pas connu naguère le même type de pression dans le monde catholique ?

Et puis il y a, bien entendu, la question du voile et dans certaines de nos communes l’apparition de la burka. Doit-on accepter des candidates portant le voile ? Qu’en est-il des élues voilées au conseil com­munal et peut-on porter le voile dans des fonc­tions exécutives là où, par ailleurs, on le refuse aux fonctionnaires pour respecter le principe de neu­tralité ? L’affaire des assesseures à Bruxelles, en pleine campagne électorale, est révélatrice à cet égard. Pour rappel, Charles Picqué, ministre-président du Gouvernement bruxellois, a rappelé dans sa circulaire aux présidents des bu­reaux de vote du 9 août 2006 qu’ils doivent veiller à ce que les assesseurs respectent une certaine neu­tralité dans leur attitude, y compris vesti­mentaire3. La levée de boucliers qui s’en est suivie montre à quel point ce sujet est sensible. Mais on peut s’inter­roger aussi sur le « jusqu’au-boutisme » de certains qui forcent à la prise de rè­gle­ment de plus en plus précis pour la mise en œuvre de droit fixée dans la Constitution d’une fa­çon large. Doit-on prendre un règlement concer­nant le port du voile dans les conseils communaux ou laisser ceux-ci interpréter, notamment en fonc­tion des réalités locales, le principe de la liberté de culte ? L’intrusion dans le débat politique, dans cer­taines localités, de la question de la viande hallal dans les écoles communales a aussi cette di­men­sion d’une forme de radicalisme visant à obte­nir des concessions du politique sans cesse crois­sante dans ce qui relève des habitudes d’une religion déterminée.

Pour conclure, comment ne pas souligner que, quelques jours après les élections, à l’occasion de la journée internationale contre la misère, est pa­rue une étude mettant en évidence le lien entre pauvreté et origine étrangère dans notre pays ? Une étude de la Fondation Roi Baudouin déve­loppée avec nos universités pour tenter de com­prendre ce phénomène qui ferait des personnes d’origine étrangère des victimes désignées de la pauvreté. Comprendre ce phénomène, l’interpréter politiquement, et en tirer des conclusions opéra­tionnelles pour faire évoluer nos politiques socio-économiques, voilà un formidable chantier dans la­quelle l’expertise de citoyens d’origine étrangère engagés dans le champ de l’action publique est cer­tainement nécessaire.

n°6 décembre 2006

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