N°16 Janvier 2010

“Décroissance” Arrêter la croissance et choisir le développement humain.

Le modèle de développement basé sur la croissance, sur lequel repose notre société, est en panne. Nous sommes confrontés non pas à une mais à des crises financières, économiques, écologiques, alimentaires, ... Ces crises sont-elles passagères ou structurelles ? Comment imaginer un autre modèle de développement ?

Jean HERMESSE, [1]

Notre modèle de développement basé sur la croissance
alimentée par la consommation, la technologie, les
mécanismes financiers (dettes, crédits, spéculations…), le
commerce … est en panne.
Or toute la construction de notre société repose sur cette
croissance. Sans croissance pas de commerce, pas de
profits, pas d’investissements, pas de production, pas
d’emploi, pas de recettes publiques, pas de crédits, pas de
consommation, pas de ventes, pas de profits… la boucle
est bouclée. La spirale ne monte plus, elle descend.
L’échafaudage est ébranlé et le mirage du bonheur sans
fin devient un cauchemar réel. C’est la crise mais pas une
seule, ce sont des crises financières, économiques,
écologiques, alimentaires, énergétiques…

La recette présentée pour en « sortir » est simple et
classique : relancer la croissance en soutenant le crédit, la
consommation et les grands investissements. Pourtant
nous savons que le « développement » basé sur la
croissance conduit à une impasse. Pour un nombre
croissant d’humains le bonheur lié à la croissance est un
leurre et leur vie devient chaque jour plus inhumaine.

Mais comment imaginer un autre modèle de
développement ? Est-il possible de promettre un
développement humain équilibré pour tous sur toute la
terre ? Comment opérer la transition d’un modèle vers
l’autre ? Peut-on faire des choix hors du contexte
international, mondial ? Est-ce que ces crises sont
passagères ou structurelles ?

Ces questions présentes dans nos pensées et parfois
formulées explicitement traduisent une inquiétude. Peutêtre
est-ce un signe, le début d’une prise de conscience.
Les gens se rendent compte que « quelque chose » ne
tourne pas rond qu’il faut changer nos mentalités et nos
habitudes de vie, que cette course à la consommation ne
rend pas si heureux.

Car lorsqu’on analyse les résultats en termes humains du
modèle de croissance pour une grande partie des
habitants de notre terre les perspectives sont sombres et
l’avenir devient incertain chez nous. Les chiffres ne
trompent pas, la croissance conduit notre « développement
 » dans cinq impasses :

- La croissance a surtout enrichi les riches et peu
bénéficié aux pauvres. Deux pourcents de l’humanité
détiennent la moitié du patrimoine des ménages tandis
que la moitié de la population mondiale en détient 1%.
Le patrimoine des 15 individus les plus fortunés dépasse
le PIB annuel total de l’Afrique Sub-saharienne.
2,4 milliards de personnes n’ont pas accès à une
infrastructure sanitaire élémentaire,… le nombre de
personnes souffrant de la faim augmente.

- La croissance a aggravé les inégalités partout. Que ce
soit entre les pays ou au sein des pays les inégalités de
revenus n’ont pas diminué voir ont plutôt augmenté.

- La croissance économique n’a pas produit une
croissance équivalente du développement humain.
Les indicateurs de développement humain tels que
l’indicateur de progrès véritable, l’indice de
développement humain ou l’indicateur de bien-être
économique durable ont très peu augmenté depuis 30
ans, largement en-dessous de la croissance du PIB.
En fait la croissance entraîne aussi des nuisances
coûteuses (accidents, délits, maladies,…) et donc des
activités économiques (réparations, répressions, soins de
santé) alimentant le PIB mais pas le bien-être.
La surconsommation finit par nuire au développement
humain.

- La croissance épuise et réchauffe la planète, provoque
une crise écologique. Depuis 1986 nous aurions dépassé
la capacité de la terre à régénérer les déchets et émissions
produits par l’homme. Aujourd’hui nous aurions déjà
dépassé cette capacité de 30%. Cette empreinte
écologique (nombre d’hectares nécessaire pour un
équilibre écologique) est évidemment liée au PIB par
habitant, plus il est élevé plus la facture écologique croît.
Le réchauffement climatique est le résultat du
développement économique des pays occidentaux.

- Pour les ¾ de l’humanité le niveau de développement
économique des pays occidentaux sera inatteignable. On
a calculé que pour atteindre le niveau moyen de
consommation des américains il faudrait 6,1 planètes,
celui des européens 3,4 planètes.
naturelles il ne reste que quelques dizaines d’années de
consommation, notre terre est limitée.

La surconsommation, la mal bouffe, le stress, la pollution,
la compétition rendent malades et coûtent très cher en
soins de santé. Ils déstabilisent les équilibres
nutritionnels et culturels des PVD. Basé sur la
surconsommation et l’assouvissement des besoins factices
ce modèle accroit les inégalités, épuise la terre… et
provoque des catastrophes naturelles. Mais au-delà de la
dénonciation que pouvons-nous faire ?

Le changement est donc indispensable, même
vital. Il implique nécessairement une
démarche individuelle et un mouvement
collectif, l’un renforçant l’autre. Mais changer
vers quoi, pour quoi ?
La question est fondamentale pour mobiliser
nos actions et notre énergie créatrice. Et
répondre à cette question implique d’abord la
mise en cause de l’équation simpliste et
fausse :
« Croissance = consommations, avoirs,
progrès technologique = bonheur, bien-être
physique et psychique. »
Cette équation nous conduit vers des
impasses. Il faut donc renverser l’équation, mettre le bienêtre
physique et psychique devant et puis réfléchir au
modèle de développement qui le « maximisera ».
Pour renverser l’équation il faudra modifier nos schémas
de pensée et notre représentation du bonheur. En
renversant cette équation on découvre qu’une société
basée sur la confiance, sur les liens et le partage produit
plus de bonheur globalement, en moyenne et pour tous
qu’une société basée sur la compétition, la méfiance et la
croissance. La question de la croissance n’est dès lors plus
centrale, mais bien celle de la valorisation des
activités « humaines » avec comme résultat moins de
richesses matérielles mais plus de satisfaction individuelle
et collective. Est-ce une utopie ? Oui, dans la mesure où
utopie signifie idéal à atteindre, non car on voit
aujourd’hui naître et prospérer de multiples initiatives
citoyennes, publiques et privées, signes qu’un autre
modèle de développement est possible.

Cet autre modèle de développement doit mettre le
développement humain au centre des choix individuels et
politiques. Il pourrait se déployer autour de trois axes :
la prise de conscience et la cohérence personnelle ; le
soutien au réseau des innovations sociales ; des choix
politiques de société régulateurs.

La prise de conscience et la cohérence personnelle

L’adhésion et la conviction personnelle sont essentielles
pour se mobiliser et accepter un autre modèle de société.
Si la poursuite de la consommation et de l’accumulation
des richesses n’est plus au centre de son « équation »
personnelle, le changement se traduira alors dans ses
habitudes et son mode de vie quotidien : déplacements,
alimentation, loisirs, emploi du temps, choix des produits
en fonction de leur origine… Bref une fois la conviction
acquise chacun recherche le plus de cohérence entre le
discours citoyen et les envies du consommateur. Opter
pour un modèle de développement humain implique
nécessairement un choix volontaire basé sur une
conviction personnelle.

Le soutien au réseau des innovations sociales

Le changement de nos modes de vie nécessite
de nouvelles manières de vivre de produire,
d’investir et de fêter ensemble.
Des personnes se réunissent et imaginent de
nouveaux services basés sur le partage, la
durabilité, l’écologie, la simplicité et le nonmarchand.
Ces initiatives appelées aussi
innovations sociales voient le jour dans de
multiples domaines : réseaux de voitures et
vélos partagés, réseaux de productions
agricoles locales, saisonnières et bio, réseaux
d’échange de maisons de vacances ou gîtes
partagés, réseaux de placements financiers
éthiques, création d’éco-quartiers, d’habitats
groupés, lancement de contrats de quartier, réseaux
d’échange de services (les Services d’Echanges Locaux -
SEL), coopérative d’énergie locale et renouvelable
(éolienne)… Toutes ces initiatives permettent aux
personnes de consommer moins, de ne pas devoir être
propriétaire de tout et d’entrer en relation. Les services
produits sont locaux, ils créent plus d’emplois et rendent
moins dépendant de la mondialisation.

Des choix politiques de société régulateurs

Les crises illustrent les dérives et le chaos engendrés par
un modèle de croissance basé sur les principes du marché
et de la concurrence « parfaite ». Après l’intervention
financière massive des Etats, de nombreuses voix se sont
élevées pour plus de régulation des marchés financiers et
des bonus indécents, en totale opposition aux principes du
développement humain. Malgré l’opinion publique et le
soutien de certains hommes politiques, ces mécanismes de
régulation restent très timides. Pourtant le choix pour le
développement humain nécessite l’intervention des
autorités publiques pour réguler et ainsi garantir les
intérêts sociaux et le développement durable. Outre la
régulation des marchés financiers voici à titre d’exemple
six domaines où des choix politiques peuvent encourager
le développement humain :

- Une fiscalité touchant toutes les sources de richesse et
visant une redistribution équitable des richesses et
revenus.

- L’imposition d’une taxe en fonction de la pollution,des rejets et des nuisances liées à la consommation.
Cette taxe augmentera le prix des produits et services
polluants.

- Remplacer le PIB par l’Indicateur de Développement
Humain (IDH). Utiliser l’IDH pour mesurer
l’évolution d’un pays mettrait plus en
valeur les services et activités à haute
valeur humaine ajoutée (VHA) et
changerait dans l’esprit de chacun notre
représentation du bonheur.

- Prendre des normes urbanistiques et
architecturales et orienter les subsides
publics de manière à favoriser les
quartiers durables c’est-à-dire viables,
vivables, gérés par les habitants du
quartier et garantissant une mixité
fonctionnelle, sociale et intergénérationnelle.

- Réduire les espaces publicitaires et
interdire la publicité pour certains
services (tels que les médicaments, la cigarette,…).
La publicité est un des moteurs du modèle de
croissance puisqu’elle promeut le bonheur par la
surconsommation.

- Promouvoir la redistribution du temps de travail.
Malgré la croissance du PIB le volume des heures de
travail n’a pas augmenté. L’augmentation du nombre
de personnes au travail est la conséquence des
différentes formes de réduction du temps de travail
(crédit-temps, temps partiel, congé parental,…).
La seule voie pour réduire le chômage et mieux
redistribuer les revenus est de multiplier encore toute
les formes de réduction et de partage du temps de
travail surtout dans un modèle où la
croissance n’est plus essentielle.

La crise actuelle est-elle passagère ou
un sérieux avertissement touchant aux
fondations de l’édifice reposant sur la
croissance ?
Peut-on encore aujourd’hui face à la
réalité des impasses auxquelles conduit
le modèle de croissance prétendre que
c’est une question de foi, de croyance ?

Cette crise a sérieusement fait trembler
toute la construction et si on fait
semblant de rien, qu’on continue
comme avant, qu’on préfère y croire
pour se conformer au modèle convenu et aux intérêts
en place, le risque à la prochaine crise est
l’effondrement de l’ensemble. L’alternative est d’oser
penser d’autres fondations basées sur le
développement humain produisant certainement
plus de bonheur et de bien-être que le modèle usé de
la croissance. Alors qu’est-ce qu’on attend … ?

[11.Secrétaire Général de l’Alliance Nationale des Mutualités Chrétiennes

N°16 Janvier 2010

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