N° 19 novembre 2010

Critique du livre de Laurent de BRIEY, Le sens du politique [[1.Laurent DE BRIEY, le sens du politique, essai sur l’humanisme démocratique, Bruxelles, Mardaga, 2009]](deuxième partie)

« Et le capitalisme a à ce point envahi nos modes de vie et d’organisation que nous sommes devenus des « êtres capitalistes » à l’extérieur comme à l’intérieur de notre existence individuelle, à l’extérieur comme à l’intérieur de notre vie collective » [1]
par Pierre Ansay [2]

Voilà, on aurait aimé davantage de couplets
arnspergiens dans le dernier chapitre du livre de De
Briey. C’est vrai que le capitalisme a envahi nos vies,
nul doute qu’il a introduit au fond de nous de subtils
mariages avec les dimensions les plus reptilennes, les
plus deep cerveau de notre existence : prendre,
dominer, concourir, être le meilleur, « The winner
takes all », angoisse aussi, devant la finitude de nos
existences, trouille bête de la mort, de la maladie, de
l’impuissance et de la vieillesse, jeunolâtrie et
adulescense et pour cautériser cette peur animale,
une expansion infinie de la croissance, une négation
fantasmée de notre finitude, et le rêve fou de pousser
le politique dans le coin et de gouverner les hommes
en leur vendant les choses [3] Cette conscience aigüe
que le socialisme calatraviste, plus encore sa version
vandenbrouckienne, est l’avers de la médaille dont le
capitalisme existentiel est l’envers, compagnons de
route indispensables l’un à l’autre, « there is no
alternative » comme mantra hyper réaliste asséné
par les lucides aux rêveurs.

Résister aux séductions du libéralisme de
gauche

Mais il faut saluer le chemin de croix pratiqué par De
Briey. Avec lui, on passe d’une station à l’autre et on
dépasse : du libéralisme au libéralisme de gauche et
ses effets pervers, à l’Etat social actif, un arrêt pipi sur
le modèle scandinave pour atterrir sur la plate-forme
du centre démocratique humaniste. Tout l’effort de
De Briey est de penser la confrontation humaniste
avec le libéralisme de gauche et son immense
potentiel séducteur : qui n’a jamais rêvé être libre
face à la mer, artiste et inventeur de sa vie,
fréquentant quand je veux des consciences aussi
libres que la mienne, trip bien plus tonique que la
vodka bolchévique et les solidarités qui sentent[[5..ORWELL insiste sur les dimensions olfactives des rapports entre les élites autoproclamées et ceux que l’on doit absolument sauver.
Lire à ce sujet Georges ORWELL, le quai de Wigan, Paris, 10/18, 2000
Ainsi, notre auteur n’est jamais aussi fort et aussi
pertinent que lorsqu’il traque et nous donne à penser
les effets pervers de cette si belle doctrine libérale, si
séductrice parce qu’elle déploie pour nous les
charmes envoûtants de la liberté libre d’attaches. On
comprend dès lors que les hyper-mobiles préfèrent
choisir et changer leur vie comme une démarche
artistique plutôt que de s’atteler collectivement à la
construction du bien commun et à la définition de
l’intérêt général. Le libéralisme de gauche laisse
chacun dans son coin, à élaborer sa conception de sa
vie bonne à côté d’autre vies supposées bonnes dans
la rue d’à côté. On n’est pas dans le multiculturalisme
mais dans le myriadisme : militer serait une corvée et
l’interdépendance une tare. Et le résultat de ces
procédures atomisantes, c’est que les médias
populistes, les sectes, les malheurs du chômage, les
identités de revanche, les intégrismes qui répliquent
à la misère mobilisent à tour de bras et leurs affidés
se préoccupent fort peu, ou pas du tout de la
construction de l’intérêt général et de la définition du
bien commun. Ajoutez y la consommation hédoniste
pulsionnelle, la dictature impatiente de l’instant, les
enfants tyrans et les parents qui tirent sur les juges.
S’il n’y a pas de bien commun construit ensemble par
des hommes réunis dans le commun, c’est chacun
pour soi et R.T.L. pour tous. Ce libéralisme atomisant
et si sympathique fait le lit du berlusconisme.

Vers la construction du nous humaniste

A suivre les libéraux de gauche, il faut être réaliste et
ne pas désespérer Rhodes Saint-Genèse ni Woluwé
Saint-Lambert : « we moeten realistiche zijn » : ce
sont les plus gros contributeurs qui sont susceptibles
de ne pas bénéficier des assurances sociales, ils en
ont rarement besoin et tant mieux pour eux, mais ils
alimentent la caisse par leurs impôts. Le risque est
bien réel de ce fait d’une dualisation fisco-sociale :
nous payons pour des aides dont nous n’avons pas
besoin, aides destinées à ceux qui en ont besoin et
qui, soit-disant, ne paient pas6. L’Etat social actif,
certes, représente une avancée par rapport au « bosse
ou crève » des libéraux. Mais l’humanisme démocratique prétend aller plus loin. Le chômeur doit
être appréhendé dans son itinérance personnelle
autant que par le surplomb macro-économique et
social, et comme l’appréhende Amartyana Sen, il faut
renforcer ses capabilités7. Il convient d’appréhender sa
responsabilité comme un processus collectif
d’interdépendance et s’inspirer vigoureusement du
modèle scandinave : régulations vigoureuses des
marchés, sécurité sociale forte, investissements dans
l’éducation et la formation. Certes, et ça ne plaira pas à
tous les archéos : diminuer la consommation publique
mais procéder à des investissements publics. Enfin, il
faut envisager le titulaire de l’aide dans une
responsabilité à la fois projective, collective et
intermittente : c’est ce qu’il va faire demain qui est
important et avec les autres, pas tout seul dans son
coin, et il n’y a pas que le coup de main initial. Pas de
coup de pied au cul pour les errances du passé, mais
une série articulée de coups de main dans le futur
envisagé avec confiance.

S’inspirer du modèle scandinave

De Briey se livre à une comparaison éclairante entre le
modèle nord-américain et le modèle scandinave. Chez
l’un, un marché fortement dérégulé ou la concurrence
se fait par les prix. Chez l’autre, un marché administré
où la concurrence se joue sur la qualité des produits.
Contraintes administratives allégées versus
réglementations mises en place par une administration
intègre et non partisane8, marchés volatiles avec
adaptation rapide aux aléas et de l’autre, marchés
solides et patients avec des produits comme les Volvo et
Nokia. En Amérique, flexibilité du marché du travail,
protection sociale faible, délais de préavis courts,
indemnités de licenciement peu élevées, négociations
salariales décentralisées voire individualisées. Dans les
Fjords, marché du travail flexible, mais protection
sociale forte, avec une contribution importante des
syndicats à la paix sociale. Actionnariat dispersé,
impatient et versatile en bourse versus capitaux prêtés
par des banques patientes sur le return et longtermistes.
Sécurité sociale faible et en partie financée
par l’épargne privée placée en actions ou sécurité
sociale forte financée par les cotisations. Si
l’enseignement supérieur est très performant (en partie
financé par le privé) dans les deux modèles, les
dépenses en éducation de base sont plus importantes
en Suède. Dans l’Amérique des migrations, masse de
travailleurs peu qualifiés, faiblement protégés et
mobiles, taux de chômage faible avec « poor workers ».
Chez les Scandinaves, une pyramide sociale
progressive avec des travailleurs formés et syndiqués.
Une reconfiguration du rôle de l’Etat
Le capitalisme ne peut progresser qu’en révolutionnant
constamment ses modes de production et il convient
donc, précise l’auteur, de le recadrer. L’action de l’Etat
doit accompagner en aval les dégâts collatéraux des
nouveaux zins entrepreneuriaux : réorienter les
chômeurs, orienter l’économie vers les secteurs
porteurs et limiter la casse sociale lors des fermetures
d’entreprises, fussent-elles rentables : « l’humanisme
démocratique promeut dès lors des réformes sociales
et économiques d’inspiration scandinave, mais en
étant conscient qu’une solidarité participative ne
pourra se développer qu’en desserrant la contrainte
d’une rentabilité immédiate et en assurant une
meilleure gouvernance du système financier »9. A
suivre De Briey, il y a de l’instituteur moral dans l’Etat
qu’il nous propose, de l’animateur de patro et du Moïse
laïque. Et puis l’Etat doit construire ce que le
philosophe Charles Taylor appelle des biens
convergents, où les gens se rassemblent et apprennent
à se connaître (je pense comme exemple modeste aux
stages A.D.E.P.S., au subventionnement de certaines
associations). Et aussi, De Briey l’indique, l’Etat
formaté par l’humanisme démocratique doit, « rompre
la ghettoïsation de la société et favoriser le métissage
social, en multipliant les possibilités de socialisation,
en renforçant les structures d’insertion sociale et en
soutenant l’action des milieux associatifs, afin de
favoriser l’émergence d’une identité collective
interculturelle 10 ». Dans le modèle scandinave, l’Etat
crée un environnement favorable à la croissance dans
un travail de longue haleine. Il doit « jouer un rôle
essentiel d’investisseur social afin d’orienter le
développement économique vers les activités estimées
sources de développement humain…faire face aux
défis démographiques et écologiques…veiller à ce que
la structure des coûts économiques reflète mieux les
coûts réels, notamment sociaux et environnementaux,
des activités économiques »11 et « Le politique doit être
le lieu, où, grâce à la médiation des institutions et de la
procédure démocratique, se constitue une volonté
générale exprimant l’intérêt commun à l’ensemble de
la société…l’Etat serait ainsi l’expression de la société
rendue raisonnable, c’est-à-dire de la société rendue
libre »12.

Dieu a disparu de l’espace politique

Oui, certes pour un temps mais l’inspiration
évangélique ? Le monde dans lequel nous avançons est
un monde sans référent divin : que Dieu existe ou pas,
laïque. Les identités religieuses sont des identités de
réplique vite reléguées au bazar dès que l’accès à
l’emploi et aux consommations pulsionnelles et
hédonistes est ménagé ; Allah cède vite le pas devant
Ikea : « l’échéance de la révélation divine est
progressivement dénuée de toute validité universelle et
transformée en une croyance individuelle sans
fondement rationnel. La raison est dès lors consacrée
comme seule source possible de légitimation »13.
Dieu disparaissant de l’affaire, il faut absolument
trouver un nouveau référent unique qui fasse l’affaire,
et surtout par son unicité : la raison est toute trouvée.
Sonnez trompettes : « humanisme radical, hyperrationnalisme,
maître et possesseur de la nature,
triomphe de la culture sur la nature » mais De Briey
nous rassure : ce rationalisme doit devenir réflexif (il
doit se réfléchir, se prendre pour objet, s’examiner) et
critique (rien de ce qui parait ne peut être exonéré d’une
discussion critique) : « ouverture à la discussion, avec
les autres, mais aussi avec soi-même. C’est la volonté,
lorsqu’un désaccord surgit, de renoncer à la violence
d’un conflit entre deux volontés qui s’efforcent de
s’imposer l’une à l’autre…Sur le plan pratique, il n’y a
pas réellement besoin d’un fondement absolu 14 ». Il y
a dans l’avenir de la démocratie humaniste un long
débat à mener sur la laïcité et sur le rôle de l’Etat en tant
qu’il doit non seulement instituer une laïcité générale15
mais en organiser les modalités de cohésion sociale.

Cachez cette lutte de classe que je ne saurais
voir

Dans ses exercices de disparition, De Briey liquide la
lutte des classes16 : il n’y aurait là qu’un effet de
rhétorique. Faiblesse constitutive que cette liquidation
si rapide qu’elle suggère un souhait. Obnubilé, à raison,
par sa confrontation avec le libéralisme, voir même au
plus proche, par sa version de gauche, (en politique, nos
amis sont nos ennemis), De Briey ne se frotte pas avec
l’encombrant allié dit de gauche. Sans doute que le parti
socialiste voudrait les produits des capitalistes17 pour
tous et en abondance, dans une dynamique de partage
matérialiste du gâteau : les entrepreneurs
schumpétériens au service de tous ! la société juste est
une société qui gave, justice pour nos oies ! Pas de
danger pour nos ouailles humanistes, ce gras
matérialisme, qui se donne des airs vertueux et
égalitaristes a déserté depuis longtemps les hymnes
collectivistes et n’est guère désireux de se frotter aux
agapes spiritualistes. Il nous invite tous au
supermarché chaque samedi afin que les promesses
publicitaires du capitalisme, à jamais différées, se
réalisent : le Lotto trois fois par semaine, une série en
plus à la R.T.B.F., Torremolinos et Behemwee pour tous
 ! Les lignes de conflictualité avec l’ami dit de gauche ne
sont pas là. De Briey est-il tactique, le centre est pour
nous et rien que pour nous, ou naïf ? Contrôler les
marchés, certes, mais avec quelle
bureausoitdisantcratie ? Faut-il articuler une sortie
spirituelle et politique hors du capitalisme existentiel ?
Arnsperger est plus clair, à tout le moins dans ses
déclarations initiales : il faut en sortir, pratiquer des
ruptures, et sans doute renouer avec les fondations
éthiques du socialisme et son éthique coopérative.
Construire une alternative de sortie « post-capitaliste »,
en quelque sorte inventer une nouvelle économie
inséminée par des raisons spirituelles.

12 thèses pour boucler l’affaire

De Briey referme son missel laïc avec quelques
indications spirituelles fondatrices : des personnes
autonomes qui s’accomplissent en se dépassant vers
l’excellence et insérées dans des dynamiques collectives
démocratiques pratiquant l’interculturalisme,
construction du bien commun sur le long terme. Non, il
n’est pas question de sortir du capitalisme mais faire de
l’Etat un investisseur social qui assure les bases de la
compétitivité économique : investissements publics,
formation de base et continuée, investissements dans la
recherche et le développement qui « doivent favoriser
une forte productivité du travail, de telle sorte à
pouvoir préserver le niveau de fiscalité et de
parafiscalité requis pour financer une forte protection
sociale ». Tous en Suède ! Cette action participative
courageuse, De Briey la nomme un réformisme radical,
« un changement social par l’évolution, non par la
révolution »18. Cette société à construire dans la durée,
qui « ne doit jamais reculer devant la nécessité de se
salir les mains…doit accepter…cette épreuve du temps,
accepter l’impureté des petits compromis parfois peu
glorieux », « un projet politique qui se veut à la fois
progressiste, centriste et post-matérialiste ».
Progressiste, certainement avec la plate-forme politique
fort concrète du C.D.H., post-matérialiste, Arnsperger
est diablement plus convaincant, mais que diable vient
faire le centrisme dans cette affaire, est-ce un mantra
hérité, une hostie sacrée dont on n’ose se départir ? De
Briey aimerait-il nous persuader que le parti socialiste
est un parti de gauche ?

[12.
Christian VAN ROMPAEY, « Ethique de l’existence capitaliste » in Humanisme et solidarité, N° 16, janvier 2010. Excellente critique
du dernier livre de Christian ARNSPERGER, Ethique de l’existence post-capitaliste, Paris, Cerf, 2009.

[23
Directeur du Département Asie, Russie et C.E.I., Wallonie Bruxelles International

[34..Le bernard-tapisme est une illustration de l’affaire, et plus encore les patrons d’entreprises qui plastronnent dans les médias, fusions,
défusions, et patronages des clubs de football côtés en bourse.