N°18 Juillet 2010

Critique du livre de Laurent DE BRIEY, Le sens du politique (première partie)[[1.Laurent DE BRIEY, Le sens du politique, essai sur l’humanisme démocratique, Bruxelles, Mardaga, 2009]]

Voilà un merveilleux livre de pédagogie politique : le lecteur, même informé, lit avec grand plaisir un exposé de raisons philosophiques pour l’agir politique énoncé dans un langage clair et accessible. L’auteur s’efforce de situer, dans un panorama élargi qui englobe à la fois les problèmes politiques actuels de la planète et les idéologies qui prétendent à leur solution, la justification de l’action du Centre démocratique humaniste au sein de l’espace politique belge. La question est sans doute : qu’est-ce que la philosophie a à gagner dans un mariage arrangé avec l’action stratégique et tactique d’un parti politique et ses jeux de pouvoir internes et externes ? DE BRIEY [1]n’est pas le seul et a compté des prédécesseurs illustres, arrimés comme lui à un parti politique : GRAMSCI, Rosa LUXEMBOURG, MARX lui-même, descendaient dans l’arène des luttes et de l’action collective. Anthony GIDDENS a joué en duo avec Tony BLAIR aux manettes de Downing Street.
Lisons-nous là le résultat embaumé d’une relation prostitutive entre un producteur d’arômes spirituels et un clan de gladiateurs pragmatiques où il serait malaisé de déterminer qui est le client et l’offreur de services ? Ou le formuler autrement, n’est-ce pas une complaisance que les intellectuels se réservent de croire ou de feindre de croire que leurs idées gouvernent le monde des autres ? Le défunt Jean LADRIERE aurait sans doute indiqué que les Intellectuels fabriquent les cadres justificatifs de l’agir politique deux générations à l’avance. Et que vient faire un intellectuel sophistiqué dans cette galère ? ou à l’inverse, quel accueil réel les Machiavel de l’action politique réservent-ils au mot de l’aumônier qui ouvre ou qui clôt ces fameux congrès politiques habillés d’une rhétorique démocratique mais où tout, à l’instar des congrès du parti communistes albanais, a été ficelé et arbitré en coulisses, avec candidat unique à la présidence, scores électifs staliniens et marchandages d’arrière-café conclus à l’avance entre les barons peu soucieux de philosophie justificatrice ou (re)fondatrice. Le lecteur militant est juge dans l’affaire.
Par Pierre Ansay [2]

Les fondements du libéralisme

Le premier chapitre déploie un superbe abrégé de philosophie libérale. Pour les libéraux, les hommes s’accordent sur ce qu’est une société juste et non sur ce que devrait être une société bonne. L’Etat est
réduit à sa fonction instrumentale qui consiste à protéger l’indépendance des hommes sans considérations morales pour la possible autonomie ou aliénation des sujets : il ne trouve rien à redire si
une personne achète, par transactions librement consenties, les services d’un prestataire sexuel marchant ou sa dose d’héroïne quotidienne.
Le lecteur aurait aimé un approfondissement de la différence entre les libertariens radicaux à la NOZICK, peu connu en Belgique si ce n’est par
l’adolescence théorique de VERHOFSTADT et les libéraux rationalistes bien introduits par des progressistes de chez nous comme Philippe VAN
PARYS [3]
Mais saluons le tour de force de présenter, pour un lecteur peu au fait des débats philoso-phiques, une présentation claire et succincte du courant philosophique dominant à l’heure actuelle et qui percole dans la floraison du n’importe quoi médiatique et artistique : « c’est de l’art » car « je l’ai dit » et « plus c’est de l’image mieux c’est et l’inverse ».

Le libéralisme de gauche à la Di RUPO s’abreuve tant que faire se peut à cet horizon de sens censitaire sans pour autant fournir de bréviaire et de justificatif assez fort pour liquider les vieilles crapules staliniennes
encore bien présentes dans les arrières-cafés du mouvement ouvrier. Il y a beaucoup de bling-bling à la Calatrava et dans les capitales européennes de la culture ici et là quand on feint d’oublier les mariages
entre libéralisme économique (on n’est pas prêts d’en sortir), libéralisme politique (on y est depuis l’affaire DUTROUX avec la montée en force des juges) et libéralisme culturel (la querelle du foulard nous y pousse). Mais qu’adviendra-t-il du socialisme quand les élites européennes fans des derniers avatars postmodernes ne reconnaîtront plus leurs pères
pensionnés dans la métallurgie ?

Coup d’oeil sur les avatars du néo-libéralisme

Le deuxième chapitre ne le cède en rien relativement à la qualité pédagogique de l’exposé et à la pertinence du propos. L’auteur réalise ce tour de force d’expliquer en 40 pages comment le libéralisme, en
tant que théorie, s’est transformé en internalisant en quelque sorte trois grandes classes de critiques qui lui sont adressées : la correction républicaine et la valorisation de l’engagement citoyen dans la sphère politique, le socialisme qui critique à juste titre le fait que certains soient plus égaux que d’autres et, c’est un point fort de l’ouvrage, et d’autant plus stratégique que ce courant de pensée est peu connu chez nous, la critique communautarienne du libéralisme.

Pour les communautariens, l’indé-pendance du sujet coupé des autres est illusoire et non souhaitable : nous nous découvrons davantage que nous nous inventons et il n’est guère possible de vivre
une vie morale sans inscrire le sens de notre vie dans le « plusieurs » et le « nous » communautaire garant et soutien du sens de notre vie éprouvé collectivement.

L’auteur explique avec une grande clarté et son propos est convaincant comment le libéralisme est devenu ce qu’il est à partir notamment de la
mondialisation et de la montée en force du multiculturalisme : une gigantesque machine idéologique capable, telle l’étoile de mer face à la
moule bivalve, de digérer les critiques de ses opposants : « la critique républicaine incite les partisans du libéralisme à se demander si le
libéralisme est capable de satisfaire les conditions politiques requises pour que soient préservés les droits fondamentaux des individus, tandis que la critique socialiste pousse les libéraux à tenir compte de la nécessité d’assurer aux individus les conditions économiques nécessaires à la jouissance effective des libertés fondamentales. Enfin, la critique communautarienne interroge la capacité du libéralisme à
préserver les conditions culturelles et éthiques nécessaires à l’indépendance individuelle » [4].
Les dernières pages de ce superbe chapitre renvoient aux politiques de la reconnaissance et à l’apport d’un philosophe comme Axel HONNETH [5]A l’opposé du marxisme qui a tordu le coup aux apports du jeune MARX pour ne considérer que les rapports de force économiques, les auto-transformations du libéralisme conduisent, selon l’auteur, au seuil de l’humanisme démocratique. L’auteur prétend inscrire (ou découvrir ?) dans l’humanisme démocratique, on peut sans doute l’approuver en théorie, un souci original sur ce qui promeut, dans notre bain capitaliste marchand, les conditions d’une vie authentiquement désaliénée. Là gît sans doute le noeud : bon nombre de citoyens, dont l’auteur de cet article, se sont prémunis, sans trop de mérites, contre les ensorcellements du bain capitaliste libéral- marchand pour des raisons esthétiques et éthiques : grossier, égoïste et mal élevé.

Les 3 critiques du libéralisme fondent
l’humanisme démocratique.

Limpidité du plan : les 3 chapitres qui suivent constituent le gros de l’apport de l’idéologue engagé qui succède au philosophe. Adossé à ces 3 grandes classes de critiques qui sont adressées au libéralisme,
DE BRIEY profite ainsi de leurs apports pour reconstruire la doctrine du centre démocratique humaniste. On reviendra plus loin sur ce privilège de confrontation avec le libéralisme qui n’est en rien un retour aux sources historiques du vieux parti catholique affronté aux libéraux dès les premières années de l’indépendance.

Sans doute qu’un des grands intérêts latéraux (au sens de dégât collatéral) de ce livre si riche est de questionner les progressistes naïfs sur le sens de leurs fréquentations libérales dans le champ culturel
et philosophique : certes, nul ne saurait nier, quand tout va mieux par ailleurs, -profession, revenu, famille, estime de ses pairs- les charmes ensorceleurs de la liberté individuelle distillés dans les chaumières, les coeurs et les corps : on peut jouer cavalier seul quand le picotin est assuré. Certains petits malins et ils sont nombreux dans les cénacles
de gauche, conjuguent avec brio les contraintes diurnes de l’engagement citoyen et du socialisme avec les parfums du libéralisme moral quand l’abatjour est baissé.

Les vertus de l’humanisme républicain

Pour DE BRIEY, la démocratie humaniste doit reprendre à son compte les apports de l’humanisme républicain. Non, la sphère politique n’est pas qu’un arbitrage entre intérêts particuliers ni davantage un quasi-marché et une agence de communication pour le ratissage des électeurs clients. La démocratie humaniste appelle à l’engagement pour la construction délibérative d’un bien commun qui va au-delà de la coexistence entre individus égoïstes.
L’économie sociale, la dynamique associative, les consultations citoyennes viennent contribuer à l’émergence, par synthèse des griefs et valorisation des apports de terrain, du bien commun : le bien commun est un bien commun à tous qui fait commun entre les gens et que la communauté a construit par engagement et délibérations communes.

L’engagement militant et politique n’est plus considéré comme un mal nécessaire et les aspirations libertaires du libéralisme ne peuvent se réaliser-sans préjuger des critiques qu’on peut adresser à la
fabrication des avatars onanistes-que par une solide démarche constructive et collective.
Comme le précise Quentin SKINNER [6], « si nous souhaitons nous-mêmes vivre dans une condition de liberté personnelle-vivre dans un Etat libre-il est indispensable de vivre dans le cadre d’une Constitution libre que nous servons et que nous soutenons au mieux de nos aptitudes civiques… [7] », on traduirait aussi pour nous, le chemin pour construire à tout le moins une société améliorée [8] est celui de l’engagement citoyen, militant dans les formes du militantisme politique, associatif, mutualiste et coopératif : « le tissu associatif, dans son ensemble, est souvent à même de promouvoir le bien commun mieux que l’action publique, ou au moins complémentairement à celle-ci ».
Sans doute que le cahier des charges que DE BRIEY souhaite voir le politique endosser est ambitieux : il doit exprimer selon ses termes « une volonté commune », non pas figée et sermon dominical, mais
« identité collective ouverte et en perpétuelle évolution ».

En poussant les feux, on arrive à CHURCHILL et DE GAULLE, à cet appel à la résistance, moment tragique où l’éthique et le politique ne font qu’un dans l’énonciation politique et dont manquent cruellement nos leaders politiques.
Les distinctions déjà élaborées par ORWELL entre identité mortifère du nationalisme et mobilisation éthique et républicaine du patriotisme y font écho [9] SKINNER précise : « nous ne pouvons espérer jouir
au maximum de notre propre liberté individuelle que si nous ne plaçons pas cette valeur au-dessus de la poursuite du bien commun… le seul chemin vers la liberté individuelle est celui du service public ».

Une société bonne est d’abord une société juste : il est pratiquement et politiquement possible d’allier les impératifs du libéralisme avec la construction démocratique du vivre ensemble : le nous collectif
que sont la commune, la région, la nation doivent faire sens.
DE BRIEY insiste avec raison sur les effets pervers du libéralisme politique : la sphère autonome, à côté du marché et de l’Etat ne doit pas se résumer à un Bantoustan existentiel coupé de l’examen critique et
de l’engagement volontaire dans les deux autres sphères de l’Etat et du marché.

Le mariage contre-nature entre libéralismeet
communautarisme

Le libéralisme ne s’intéresse guère à la formation des identités : à vrai dire, cela l’intéresse même beaucoup d’en faire l’économie. « En faire l’économie » signifierait doublement ne pas devoir la prendre
compte dans son déroulé idéologique mais aussi justifier tacitement que cette non prise en compte coûte moins cher au portefeuille de l’entrepreneur dynamique moins fiscalisé par cette négligence
opportune [10]
Qui n’a pas, dans l’examen citoyen et non professionnel de la vie quotidienne, formulé pour luimême cette certitude fondée sur l’expérience de la vie, cette certitude intuitive que l’Etat et la politique
laissent pour compte bien des citoyens et ferme tacitement les yeux sur les énormes dégâts que l’expansion du capitalisme cause chez les personnes et les groupes plus fragiles et moins fortunés ? DE BRIEY reprend la fameuse phrase de JOSPIN qui lui a par ailleurs assez coûté : « oui à une économie de marché, non à une société de marché ».
Nos identités, au contraire de ce que néglige le libéralisme, ne sont pas des boîtes noires mais elles risquent de devenir des boîtes de lessive. Laisser la tâche essentielle de la socialisation à la société et
subventionner par ailleurs les publicitaires et les télévisions populistes conduit à priver bon nombre de citoyens des bases culturelles de leur construction d’êtres socialisés.On verrait bien, à suivre DE BRIEY, un pacte se conclure entre les communautariens qui éduquent
dans la vie privée et les libéraux qui raisonnent sur le juste dans la sphère publique. Mais ce partage roulerait les communautés morales
traditionnelles dans la farine : « le libéralisme multiculturel ne favorise donc la résurgence des religions et des traditions dans l’espace public, en tant qu’élément déterminant des identités indviduelles, qu’au prix de leur pluralisation et de eur sécularisation » [11]
Les logiques communautaires n’auront droit de cité qe si elles se déprennent de leurs prescrits totalitaire et patriarcaux.
Il faudra qu’elles lavent plus bleu avant de montrer patte blanche avec leurs couleurs lessivées par les réquisits de la philosophie libérale [12]
En quelque sorte, communautés bleuies, montrez patte blanche en public et scrutez votre avenir dans les foies de poulet, mais dans les arrière-cours.
DE BRIEY a raison de conclure cette réflexion en indiquant que le multiculturalisme libéral et le commutarismesont irréconciliables.
Les féministes américaines ne s’y sont pas trompées en affirmant que les femmes issues de minorités culturelles patriarcales ont intérêt à la disparition de leur communauté d’origine [13]
Cruel dilemme ou non, la philosophie libérale a décrété qu’une femme libre sans foulard et isolée vivra mieux qu’une femme portant le foulard sous l’oeil inquisiteur du grand-frère ou du patriarche.

Est-ce que notre identité se découvre au sein d’une tradition transmise et éducative, familiale et communautaire ? Ou au contraire se construit-elle par pérégrination. aléatoire dans les supermarchés du sens dont notre société postmoderne est friande [14] ?
L’auteur précise dans son arbitrage « libéraux versus Communautariens » : « nous ne devons pas tant découvrir qui nous sommes que construire ce que nous voulons être ». DE BRIEY l’affirme avec force et on ne peut que lui donner raison : l’inculcation de normes de vie autoritaires et répressives au sein de communautés patriarcales est l’exception, R.T.L. et bientôt la R.T.B.F. valorisent la pulsion et la compulsion et la visée humaniste veut enfoncer un coin dans cette
alternative bêtise vs tradition. Non, insiste l’auteur, non à la colonisation
économique de la culture : « il n’est même pas caricatural d’écrire que le poste de télévision s’est désormais substitué au prêtre montant en chaire ».
Il poursuit : « le libéralisme politique, en voulant préserver l’autonomie individuelle de l’interférence étatique, empêche de faire de la construction de référents collectifs authentiques un objet essentiel du
politique, et ce faisant, il soumet les individus à une
forme de despotisme économique ». Régression inquiétante de la civilisation vers le populisme : satisfaction immédiate de la pulsion au
lieu de la maturation problématique et toujours ouverte du désir.
A contre-courant de cette invasion marchande de l’instant, le geste politique par excellence est la « création d’une société de personnes vivant non seulement les unes à côté des autres, mais surtout les
unes avec les autres et engagées dans des relations
de communication et de reconnaissance ».DE BRIEY s’efforce avec brio de tracer une ligne politique médiane entre les affres potentiellement
totalitaires du communautarisme et le n’importe quoi marchand impulsé par le laisser-faire du libéralisme, entre la burka et les vedettes mondiales du quart d’heure qui suit, entre la télévision
berlusconiste et les Ayatollahs.
L’Etat ne fait pas, dans son esprit que produire des normes contraignantes : il peut subventionner, inciter fiscalement, dégrever, allouer des primes spécifiques, faire la paix avec ceux qu’il a brimé
injustement.
Il n’est pas que gendarme, il peut devenir éducateur à partir de ses visées propres toujours révisables. Il ne suffit pas que soient respectées les identités singulières, il faut que s’organise, par établissement de jurys impartiaux, des procédures d’estime pour
l’apport de chacun aux collectifs.

Conclusions intermédiaires

Les lecteurs curieux d’ “Humanisme &Solidarité” auront droit à la deuxième partie de cette recension critique dans le prochain numéro de la revue.
Elle sera consacrée à la relecture critique du cinquième chapitre, le modèle social de l’humanisme démocratique consacré pour l’essentiel à la confrontation de la pensée humaniste refondée avec les dynamiques diverses et puissantes du capitalisme
contemporain.
Indiquons à l’avance que la qualité de l’exposé ne faiblit pas et gageons que l’intérêt du lecteur ne faiblira pas davantage.
Pour le lectorat de notre revue, certains débats du cinquième chapitre apparaîtront plus familiers et moins arides que les considérations philosophiques,
parfois quelque peu abstraites, qui alimentent les 4 premiers.
L’immédiateté politique de l’analyse et la crudité de certains positionnements politiques rendront sans doute la discussion et la critique plus aisées.
C’est le risque encouru par les qualités intellectuelles et la beauté quasi esthétique du propos qui n’avance jamais masqué.

Rien n’empêche cependant de livrer au lecteur
quelques considérations conclusives intermédiaires :

- Ce livre est curieusement a-historique : il fait
table rase de l’histoire du parti qui l’a porté, des
conflits qui l’ont traversé, des tendances qui y ont
prospéré, dont la démocratie chrétienne. La doctrine
sociale de l’église, le principe de subsidiarité, les
valeurs évangéliques n’apparaissent nulle part ou
sont liquidées « à la Gauchet », maître à penser des
nouvelles modes à chapeau théorique en provenance
de Paris. Ces apports historiques sont-ils si
négligeables qu’ils ne méritent aucune mention, ne
fût-ce qu’à titre d’opposition ou de différenciation
constructive ?

- L’apport de MARX et de ses épigones est
curieusement liquidé, au prix d’une cécité avec ce
qu’il convient de persister à nommer la lutte des
classes. Sans doute que notre auteur est un
gentleman bien élevé dans les meilleurs cénacles qui
peut difficilement éprouver ce que peut signifier
« haïr son patron » [15]
Certes, il prend acte du renouveau des études
inspirées du marxisme, renouveau glissant du Marx
de la maturité centré autour de l’exploitation pour un
retour au jeune Marx polarisé sur l’aliénation.
Mais on a là affaire à un Jean-Baptiste « new look »
chargé d’aplanir les montagnes et de combler les
gouffres, ce qu’il fait avec une grande virtuosité mais
dans quel intérêt ?

- La confrontation philosophique, sociale et
culturelle ne s’adosse qu’au libéralisme. Le parti
ouvrier belge et son successeur le parti socialiste ont
imprimé à notre vie politique ici et maintenant des
accents diversement évaluables et nul projet
politique sérieux ne peut se construire en Belgique
sans un travail de réflexion, de pensée, d’invention
sociale orienté contre (dans les deux sens de la
préposition, « chérie, viens contre moi » et « le
football Club Arquet joue contre Eghezée ») le parti
socialiste.

- La remarque vaut pour l’émergence politique et
idéologique du parti écolo. L’auteur semble peu
soucieux de confrontation sérieuse avec les modèles
de transition écologique autrement plus sophistiqués
que les approximations de l’auteur [16]C’est une
faiblesse constitutive de l’ouvrage.

- Le lecteur admiratif pour la performance, et j’en
suis, aurait souhaité une réflexion de portée plus
large sur le tiers secteur et l’économie coopérative.
Mais les limites de l’exercice peuvent suggérer une
lecture symptomale de l’affaire : autant important de
par ce qu’il confronte et propose que par ce qu’il
passe sous silence.

- La déstabilisation institutionnelle de la Belgique
et les querelles communautaires auraient pu s’insérer
dans l’excellente et très originale réflexion sur le
communautarisme et le multiculturalisme.
Absence regrettable d’en d’autant plus que le
quatrième chapitre fournit tous les outils nécessaires
à une refondation interprétative de nos conflits
communautaires.

- Nul doute que l’auteur a réalisé là un chef
d’oeuvre, une tentative prodigieuse à la fois
d’évaluation du libéralisme et de propositions
politiques à grande portée stratégique mais le lecteur
est en droit de se demander quelles sont les
dispositions politiques prises à partir de la portée
qu’il donne lui-même à son oeuvre « la réponse
apportée est dès lors normative. Elle ne vise pas à
dire ce qu’est l’humanisme démocratique au vu de
l’action politique menée, mais ce que nous estimons
qu’il doit être… L’auteur précise qu’il ne s’agit pas de
« clore la réflexion sur la signification de
l’humanisme démocratique en y apportant une
réponse « officielle » qui constituerait la doctrine
d’un parti politique » [17]

- DE BRIEY n’est jamais aussi bon que lorsqu’il
traque les effets pervers du libéralisme, fût-il de
gauche. Il n’est jamais aussi pertinent qu’avec sa
redéfinition du rôle de l’état et les médiations qu’il souhaite lui voir nouer avec les actions de la société
civile citoyenne : état organisateur, état régulateur,
état prenant en compte les attentes post-matérielles
de la population et animateur de débats autour de la
définition ouverte de ce qu’est une société bonne.
Quel est dès lors l’avenir d’une tentative aussi
pertinente ? Ce livre est-il appelé à devenir un outil
pour l’action ?

- Quel rapport cette superbe avancée de pensée peutelle
entretenir avec le C.D.H. voire aussi avec les
autres composantes de la famille progressiste,
socialistes, libéraux de gauche, écologistes et non
alignés ?
La question, à mon sens, est celle du prolongement :
comment, avec qui, contre qui et quoi, ce livre peut-il
servir de boite à outils de pensée et de sens pour
conférer du sens à notre engagement pour construire
l’avenir commun ?

La deuxième partie de cette critique sera
publiée dans le prochain numéro
d’Humanisme & Solidarité qui sortira fin
octobre.

[12.DE BRIEY ne dissimule pas son affiliation et de son arrimage au C.D.H., indiquant qu’il est, outre ses fonctions académiques, directeur du CEPESS.

[23.Directeur du Département Asie, Russie et C.E.I., Wallonie Bruxelles International

[34.Pour rappel, mentionnons les deux principes de justice de RAWLS : le principe d’égalité-liberté : « Chaque personne a droit à un
système pleinement adéquat de libertés de base égales pour tous, compatible avec un même système de liberté pour tous ; et dans ce
système, la juste valeur des libertés, et de celles-là seulement doit être garantie. » ; et le principe de différence : « Les inégalités sociales
et économiques doivent satisfaire à deux conditions : A) elles doivent procurer le plus grand bénéfice aux membres les plus
désavantagés de la société, B) elles doivent être liées à des fonctions et à des positions ouvertes à tous, dans des conditions d’égalité
équitable des chances. »

[45.De BRIEY, op. cit. p. 91. Où est la critique du libéralisme ressourcée aux valeurs évangéliques ?

[56. Par ailleurs fort bien digéré dans un remarquable article : Laurent de BRIEY et Estelle FERRARESE « reconnaissance et justice », in
Ethique publique, printemps 2007, vol. 9, n°1, volume essentiellement consacré à la question des accommodements raisonnables au
Québec.

[67Le lecteur soucieux d’approfondir les chemins de pensée de DE BRIEY, voire d’en maîtriser les fondamentaux peut se reporter à A.BERTEN, P. DA SILVEIRA et H. POURTOIS, Libéraux et commmunatariens, Paris, PUF, 1997.

[78.Quentin SKINNER, « On Justice, the Common Good and the priority of Liberty » in Chantal MOUFFE, (éd.), Dimensions of Radical Democracy, Pluralism, Citizenship, Community, Londres-New-York, Verso 221-224.

[89.Les interdictions que les libéraux profèrent à tout engagement pour une société bonne les conduisent implicitement à disqualifier tout mouvement de lutte pour une société améliorée

[910,Lire aussi les intéressantes suggestions de VAN PARYS sur le patriotisme solidariste : P. VAN PARIJS, Sauver la solidarité, Paris,
Cerf, 1995.

[1011.Négliger : en latin, nec legere, ne pas lire.

[1112.DE BRIEY, p. 145.

[1213.L’O.P.A. du parti socialiste à Bruxelles sur les anciens immigrés est plus maligne : la politique louable de l’emploi public a commeautre versant une fidélisation clientéliste des électeurs d’origine musulmane. Le peuple des votants de Bruxelles est immigré et la
dynamique associative mise au pas par les décrets et les subventions ciblées en assume le leadership reconnaissant.

[1314.Susan Moller OKIN, Is Multiculturalism bad for Women ? J. COHEN and Matthew HOWARD Ed., Princeton University Press, 1999.

[1415. Faut-il rappeler que le Cardinal DANEELS avait désapprouvé cette initiative de prêtres du diocèse de Malines de type « S.O.S. spiritualité » » qui proposait à tout moment une aide existentielle urgente contre rétribution aux personnes en souffrance de sens ? Woody ALLEN n’est pas loin.

[1516.A moins que son double ancrage professionnel lui suggère ici ce qu’il ne professe pas là-bas.

[1617. Paru récemment, évidemment après la parution de l’ouvrage de DE BRIEY, Tim JACKSON, Prospérité sans croissance, Bruxelles De
Boeck Etopia, 2010.

[1718. DE BRIEY, p. 19.

N°18 Juillet 2010

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