N°13 Avril 2009

Charleroi : Les embûches de la « nouvelle gouvernance »

Rencontre à Charleroi avec Jean-Jacques VISEUR, bourgmestre, Véronique SALVI, députée fédérale et chef de groupe au Conseil communal et Fabrice EEKLAER, Secrétaire fédéral du MOC Charleroi.

Propos recueillis par Pascal HENRY, Président du Comité de rédaction d’H&S, Christian VAN ROMPAEY et Julie FRANCOIS, Secrétaires de rédaction.

La peur, le chantage, … le respect

H&S : Une nouvelle majorité a été mise en place à Charleroi avec une « nouvelle gouvernance ». Peut-on en faire le bilan ? Y a-t-il aujourd’hui effectivement une nouvelle gouvernance ? Quels ont été les chantiers lancés en priorité ? Que reste-il à faire ?

J-J. Viseur : On venait de loin. Nous étions à un niveau quasi zéro de gouvernance, en tout cas de gouvernance conforme à la loi.
Le premier acte remonte avant les élections. C’était le « livre blanc sur la gouvernance » qui a été une bonne base de départ et qui a très vite permis des avancées dans plusieurs domaines.
La création d’un comité d’éthique et de déontologie, totalement indépendant, était une première dans cette ville. Ce comité est accessible directement aux citoyens, aux fonctionnaires, aux mandataires publics, anonymement ou pas. Il est très gênant pour ceux qui auraient recours à des pratiques douteuses, même si elles ne sont pas volontaires.

V. Salvi : C’est plutôt de l’ordre moral, mais il n’y a pas de sanctions. La sanction c’est la publication.

J-J. Viseur : …et la peur de se retrouver confronté à un jugement négatif de la part de la population.

Du point de vue de la gestion, nous avons instauré la notion de règles et de limites.
Un exemple : dans cette ville, sur 4000 personnes, il y a 1255 APE dont le régime était totalement inférieur au régime des agents contractuels alors que les textes prévoient qu’il y ait égalité. En raison de la trop grande proximité du syndicat majoritaire et de l’ancienne majorité absolue, nous avons d’abord du restaurer la confiance des gens dans leur syndicat et restaurer une culture du respect au niveau du personnel.
Beaucoup de personnes avaient été nommées en raison de faveurs politiques, mais au-delà de ça il y avait surtout du mépris à l’égard du personnel. Ainsi, il y a dix ans qu’il n’y avait pratiquement plus eu de promotions régulières. Les promotions c’étaient une voiture, … et toutes sortes de choses qui s’écartaient de la règle.

V. Salvi : En allant plus loin, c’était aussi de la peur et du chantage. S’il n’y avait pas de manifestations à l’époque c’est aussi parce que les gens avaient peur de perdre leur travail, de perdre leur logement social, … Alors que maintenant on peut réclamer, dire ce qui ne va pas, avec le sentiment d’être entendu parce qu’on ose enfin dire les choses telles qu’elles sont.

J-J. Viseur : Une chose importante aussi par rapport à la gouvernance c’est la place de l’opposition démocratique. Il faut avoir vu un conseil communal avant et un conseil communal maintenant. Avant il y avait des ricanements, des grossièretés, un manque de respect de nouveau lié à la majorité absolue. Nous avons donc pris des décisions qui ont force de symbole. Par exemple, dans la tribune politique du journal local Charleroi magazine la place réservée à l’opposition est deux fois plus grande que pour les autres partis politiques.

Sur le plan administratif, c’est difficile parce que les structures de décision sont fragiles. Il y a beaucoup de personnel, mais pas assez là où il en faut à cause de mauvaises répartitions, et tout ça ne se change pas en un jour. Il y a surtout une méfiance et une déception de l’administration parce qu’il faut dire que dans « les affaires », à tort ou à raison, le politique a essayé de se défausser sur l’administration.
Ils trouvaient un fonctionnaire qui avait sans doute commis des irrégularités mais souvent sur ordre…
À ce niveau-là je pense que le climat se rétablit petit à petit, mais la tâche est immense.
Dans cette structure administrative, il est très difficile d’arriver à ce que les gens assument vraiment leurs responsabilités. Etablir des liaisons transversales entre les gens, les faire parler entre eux, c’est une habitude qu’ils n’ont pas eue.
Il faut dire aussi qu’on est partis d’une situation unique vu qu’ont été inculpés et donc suspendus le secrétaire communal, le secrétaire communal adjoint, le receveur communal et la chef de zone de la police.

H&S : Au début quand vous avez pris vos fonctions je me souviens d’une interview où vous disiez « Quand on arrive quelque part et que ça dysfonctionne, on essaie de corriger les dysfonctionnements. Ici quand je suis arrivé, il était rare de trouver quelque chose où on avait réellement respecté la procédure. Tout est illégal sauf quelques exceptions ».
Aujourd’hui, par rapport à ce constat qui date de deux ans, qu’en est-il ?

J-J. Viseur : C’étaient les gens du service judiciaire qui disaient que d’habitude on cherchait des faux, ici on cherche des vrais !
D’abord, la structure de direction a changé. Pour la première fois, on a sélectionné la secrétaire communale par un jury extérieur totalement indépendant. J’ai senti un renforcement très fort de la tête de l’administration.
Des lourdeurs existent encore mais il y a une évolution. Je dirais qu’on a fait 30% du chemin, mais c’étaient les 30% les plus difficiles.

F. Eeklaer : Dans ce cadre-là, comment expliquer qu’encore tous les jours, depuis deux ans, le citoyen ressente que « ça ne fonctionne pas » ?

V. Salvi : Il y a un paradoxe entre tout le travail de redressement complet qui est fait en amont et la visibilité dans l’action de tous les jours et dans la vie quotidienne du carolo.
Voilà pourquoi certains disent que quelque part c’était mieux avant. C’est ça le pire, c’est que les citoyens ne voient pas tout le travail en amont et il faut pouvoir leur expliquer pourquoi ça prend du temps et pourquoi on ne voit pas de résultats immédiats.
Je pense aussi qu’il y a encore au sein de l’administration des réticences et des problèmes, mais le bourgmestre ne peut pas aller vérifier au sein de chaque service si chacun fait son travail comme il faut.

F. Eeklaer : N’est-ce pas là l’éternel problème de la nouvelle gouvernance ? Etant donné les dysfonctionnements, l’ensemble des cabinets des échevins et du bourgmestre font le boulot de l’administration à certains moments ?

J-J. Viseur : J’en suis persuadé.

La culture de l’irresponsabilité

J-J. Viseur : Comme je l’ai dit, on a fait 30% du travail. Quand je suis arrivé j’ai demandé qu’il y ait une programmation des besoins, ce qui était tout à fait contraire à la culture d’alors. Lorsque j’ai installé la secrétaire communale, je lui ai dit qu’il fallait absolument obtenir cela. Elle a réuni ses directeurs dont la moitié est partie de la réunion avant la fin sans s’excuser… On est donc dans une situation qui reste extrêmement irritante. Je crois peu au sabotage, mais je crois à cette culture de l’irresponsabilité. Dans une chaine qui est complexe c’est toujours l’autre qui est responsable. On perd beaucoup de temps parce que chaque agent ne prend pas vraiment ses responsabilités.
Mais je pense qu’on a bien avancé à ce niveau-là. Il faut retisser une série de liens entre les fonctionnaires pour qu’ils s’entraident en cas de problème.
J’ai pu observer cela dans le domaine de la police où en trois semaines on a rétabli une chaine courte de commandement et une efficacité.

V. Salvi : Ca illustre bien un autre problème : maintenant que ça va, on n’entend plus parler de la police de Charleroi. Quand ça redevient positif on n’en parle plus….

J-J. Viseur : Nous étions dans une situation où l’image de Charleroi était fortement dégradée partout. Et je n’ai pas voulu que nous fassions des effets d’annonce.
Nous sommes, par exemple, la référence belge pour la gestion par la police des matchs de football, mais je ne veux pas faire d’effet d’annonce m’attribuant ce résultat parce que je veux faire en sorte que le projet ne soit pas porté par moi mais par la police.

V. Salvi : Je pense quand même que le carolo a besoin d’être rassuré et informé.
Sans doute pêche-t-on parfois, et en tout cas le bourgmestre, par modestie.
Il est là pour faire fonctionner la tripartite, pas pour s’approprier de résultats.
Soit, mais en sachant tout le travail qu’il effectue en amont, le message devrait être porté par le bourgmestre, ce serait d’autant plus rassurant et motivant pour la population. Présenter un bilan des actions qui ont été réalisées aux citoyens tous les 3 à 4 mois leur permettrait de voir qu’on avance dans les actions lancées.

Et le citoyen ?

F. Eeklaer : Premièrement, il y a la question de rassurer et d’informer, et puis il y a la question de la participation. On n’est pas vraiment sur la construction d’un projet commun avec le citoyen. On a un peu l’impression qu’au nom de la gouvernance, d’un passé épouvantable et de la technicité des dossiers, il n’y aurait que quelques personnes qui savent, qui doivent piloter et auxquelles on doit faire aveuglément confiance.

J-J. Viseur : Je voudrais souligner deux points. D’abord, nous sommes engagés dans une curieuse tripartite puisque c’est le parti le plus faible qui en occupe l’avant-scène.
Il aurait été plus facile pour moi d’avoir une politique où le bourgmestre aurait une autre légitimité que celle qu’on me consent, à savoir faire le « nettoyage ».
Politiquement c’est une situation très difficile parce que, dans ce genre de situations, il y a un grand absent dans le débat : le citoyen.

H&S : Alors que faire pour donner plus de légitimité ?

F. Eeklaer : Il faut un projet politique et il est absent. Et en termes de participation citoyenne c’est très compliqué. Lorsque nous organisons une soirée débat sur l’avenir de Charleroi, que tout le monde sort de là ravi et qu’on a l’impression qu’on va pouvoir construire quelque chose, le lendemain quelqu’un fait une sortie en expliquant totalement autre chose, et puis deux mois après quelqu’un d’autre explique encore un troisième plan, …
Les citoyens n’ont pas confiance.

J-J. Viseur : C’est difficile parce que je ne peux pas non plus mettre en présence tous les secteurs. Sur l’aménagement de la ville par exemple, la difficulté est qu’il y a presqu’ autant de projets qu’il y a de tendances au sein du PS !

V. Salvi : Chacun essaie de tirer la couverture à soi par rapport à son propre projet, c’est la valorisation personnelle de l’individu avant l’intérêt général et l’objectif ville.

H&S : En termes de visibilité et pour asseoir un pouvoir, dans les villes où il y a eu des difficultés, une fois que les gens
ont vu des grues s’installer et un espace public qui s’aménage, alors ils se disent que les fruits du travail fait dans l’ombre commencent à porter. Donc la question pour les citoyens utilisateurs de la ville c’est « Va-t-on voir des grues avant la fin de la législature ?

J-J. Viseur : Il y en a déjà, et on va encore avancer. Toute ville doit vivre avec une centralisation et une décentralisation, et comme ici nous avons une ville qui a particulièrement peu d’espace, j’ai proposé que l’on marque le coup et qu’on centralise avec une cité administrative. Mais il y a toute une série de tensions internes, qui ne concernent pas la population, et qui m’empêchent d’avancer sur la centralisation et la décentralisation ou sur d’autres projets.

Il y a à Charleroi, et c’est un élément positif, un associatif extrêmement vivant qui ne demande qu’à participer. Par exemple pour le problème des prostituées à Charleroi, le milieu social s’est proposé de jouer les intermédiaires avec le politique, mais les gens n’étaient pas d’accord au sein du collège. J’ai eu trois mois de blocage avant d’obtenir ce que je voulais, à savoir un mandat pour négocier.

Cependant il faut quand même mesurer les progrès. En termes de politique sportive par exemple, avant c’était le tapis rouge devant les clubs sportifs professionnels. Un exemple, les Spirous nous coûtent 450.000€ par an. Ils sont champions de Belgique mais était-ce une priorité pour notre Ville ?
Mais la politique sportive, pour moi, ce n’est pas que ça. C’est le sport pour tous. Il faut par exemple transformer une partie du Palais des Expositions en zone de loisirs, … C’est comme ça qu’on ramènera des habitants.
Quand Van Cau est arrivé il a commencé par fermer des crèches, fermer des piscines et ne pas entretenir des écoles. Résultat, on a perdu 50000 habitants qui étaient des jeunes, avec des enfants, avec des besoins d’activités familiales (crèches, piscines, accès aux loisirs).

V. Salvi : Aujourd’hui il n’y a plus de piscine publique ludique, de patinoire, … pour accueillir les enfants, donc les jeunes couples ne restent pas à Charleroi.

F. Eeklaer : Les régionales vont être un moment terrible dans la mesure où au sein du PS ils vont devoir se mesurer entre eux sur la question de la nécessité de faire de la politique autrement – à savoir faire de la politique normalement – et de voir si ça peut porter électoralement. Et une majorité d’entre eux pense que non et continuent donc à faire de la politique comme avant.

H&S : Par rapport à l’aménagement de la ville, on a fait le constat de ce qui empêche que ça n’aille pas assez vite, mais que faut-il maintenant ?

J-J. Viseur : Une ville c’est d’abord un centre, qui doit servir à ce que les gens y vivent, trouvent un certain nombre d’équipements sociaux, sportifs et culturels, et qu’il y ait une mixité de fonctions.
Sur ce point-là, partenaires sociaux et ministres nous ont complètement lâché, et dans un débat comme celui-là l’associatif a été totalement exclu.

H&S : Est-ce que ça veut dire qu’on manque de relais à la Région ?

J-J. Viseur : C’est un ensemble. Je pense que du côté de la Région Charleroi n’a pas bonne image, d’abord parce qu’il n’y a pas un carolo dans le Gouvernement Régional. Et par ailleurs il y a un défaitisme wallon à l’égard de Charleroi.

F. Eeklaer : On est sur un drame wallon, la Wallonie n’existe pas. On est en plein sous-régionalisme.
On ne construit rien en termes de culture commune, d’adhésion à un projet commun.
Là, pour moi, il y a une responsabilité des partis politiques c’est le fait de ne pas être clair, y compris dans la composition des listes électorales.

J-J. Viseur : Je suis d’accord avec tout ça, mais je suis plutôt optimiste. Je suis persuadé que le terreau carolorégien est certainement celui où les gens peuvent se parler et peuvent construire ensemble. Les carolos valent mieux que leurs gouvernants, ce qui peut déboucher sur des choses intéressantes.

H&S : Par rapport à l’associatif, vous avez mis en place une charte associative ?

V. Salvi : C’est le travail d’un groupe de réflexion qui a lieu au niveau de la Maison pour Associations. Ce groupe de travail s’est mis en place il y a deux ans à la demande de l’associatif pour travailler sur une charte à l’époque où on n’en parlait que vaguement au niveau de la Communauté française. Ca s’est fait sur l’idée de ce que Roubaix a mis en place en France. Il y a eu des partenariats, des échanges, …
Le travail n’a pas été sans mal puisqu’au départ les politiques n’ont pas adhéré, puis vers le milieu du travail le cdH et le MR s’y sont engagés, le PS n’est arrivé qu’à la fin, on attend toujours Ecolo.
Ils ont élaboré un texte qu’ils voulaient être les droits et les devoirs entre le politique et l’associatif.
Le groupe a terminé le travail. Charleroi est la première ville wallonne à avoir mis ça en place.
Pour pouvoir concrétiser cette charte de la manière la plus optimale possible, le collège a proposé la mise en place d’une commission pour le suivi de la charte associative dans laquelle on retrouvera dix politiques et dix associations.
On va adopter le texte tel que l’associatif le propose pour ensuite pouvoir le traduire et l’améliorer. Ce sera pour le conseil communal de fin avril.

Il y a des associations qui pendant toute une époque à Charleroi avaient l’impression qu’il y avait un vrai lobby PS sur le monde associatif et que donc tout le monde n’avait pas accès de la même manière aux mêmes choses. Donc ici l’objectif c’est aussi de pouvoir dépasser ces clivages pas uniquement dans de l’aide purement logistique mais avec un vrai partenariat avec le politique, sans avoir l’impression que pour pouvoir être entendu il faille absolument faire partie du PS.

J-J. Viseur : La relation est conflictuelle, il y a une peur de se faire récupérer parce que la démarche socialiste de base c’était « on les finance et elles nous sont donc redevables ». L’associatif s’est donc un peu crispé mais a tenu.

H&S : Dans une interview de Van Cau il y a quelques semaines il disait de vous que « vous étiez sans doute quelqu’un d’honnête mais que vous n’aviez pas de projet pour la ville ». Que répondriez-vous à cela ?

J-J. Viseur : Le fait d’être honnête dans la gestion de la Ville est une condition nécessaire mais pas suffisante. Nous avons, durant 2 ans, assaini et rétabli des fondations solides. Demain, dès après les élections régionales et le côté conflictuel de la campagne, il faudra traduire en réalisations nos projets. La force d’une législature communale, c’est que le temps se gère sur 6 ans. Il nous reste plus de 3 ans pour achever le redéploiement de Charleroi. C’est possible et, en tout cas, nous y mettrons toute notre énergie.

N°13 Avril 2009

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