N°15 Octobre 2009

Caritas in Veritate. Une encyclique pour tous ?

Bien qu’adressée à tous les "hommes de bonne volonté", la troisième encyclique de Benoît XVI, "Caritas in Veritate", fut peu commentée dans les médias généralistes.

Christian VAN ROMPAEY, [1]

Il est vrai que l’encyclique sociale de Benoit XVI
aurait pu attirer davantage l’attention du fait de sa
publication à la veille du G8. Mais d’emblée, Benoit
XVI, plus à l’aise dans le langage théologique qu’à la
langue vivante de la parabole, désarçonne ses
lecteurs par un discours qui, en réaction au
relativisme culturel de notre temps, tient à replacer le
développement humain à l’intérieur de la révélation
chrétienne.

Loin de l’actualité immédiate, Benoît XVI pose ses
marques : « Vivre la charité dans la vérité conduit à
comprendre que l’adhésion aux valeurs du
Christianisme est un élément non seulement utile,mais indispensable pour l’édificationd’une société bonne... » [2]

Quel peut être l’impact d’une encyclique sociale sur la
marche du monde ? Si l’on se réfère à la première
encyclique sociale de Léon XIII (1891), « Rerum
Novarum », on peut dire avec Jean-Marie Faux du
Centre AVEC [3] que celle-ci eut un retentissement
exceptionnel puisqu’ « elle a fondé le mouvement
social chrétien, la démocratie chrétienne. Sans doute
bien au-delà de ce qu’avait prévu son auteur et, dans
une certaine mesure, à contre sens, puisque le
principal danger dont le pape voulait protéger les
travailleurs était le socialisme et ses illusions
mensongères et que l’effet durable de l’encyclique fut
d’ouvrir la voie à la naissance et au développement
d’un courant social et politique où les chrétiens
côtoieraient bientôt et pour longtemps les
“socialistes modérés” ».

Dans « Populorum Progressio » (1967), auquel
Benoît XVI rend hommage, Paul VI faisait suite à la
volonté de l’Église exprimée au Concile de s’ouvrir au
monde en adoptant explicitement la cause des
peuples en voie de développement. Ses propos furent
entendus comme une exigence pour les chrétiens de
s’engager à combattre l’injustice et à transformer les
structures politiques et sociales.
Plus tard, Jean-Paul II parlera de « structures de
péché » pour désigner la recherche du profit et du
pouvoir à tout prix comme source morale des demande, en ces temps de crise, si « les attentes de
Paul VI ont été satisfaites par le modèle de
développement qui a été adopté au cours de ces
dernières décennies. Nous devons reconnaître, dit-il,
que les préoccupations de l’Église étaient fondées
quant aux capacités de l’homme purement
‘technologique’ à savoir se donner des objectifs
réalistes et à toujours savoir bien gérer les outils à sa
disposition. (…) La visée exclusive du profit, s’il est
produit de façon mauvaise ou s’il n’a pas le bien
commun pour but ultime, risque de détruire la
richesse et d’engendrer la pauvreté. ».

Benoît XVI, bien qu’il ait été dit que la publication de
« Caritas in Veritate » ait été retardée en raison de la
crise financière, n’aborde pas directement l’actualité.
S’il est question de la crise financière de manière
généraliste, c’est aussi l’occasion de mettre en
évidence la Vérité du christianisme : « Un christianisme
de charité sans vérité peut facilement être
confondu avec un réservoir de bons sentiments,
utiles pour la coexistence sociale, mais n’ayant
qu’une incidence marginale. Compris ainsi, Dieu
n’aurait plus une place propre et authentique dans le
monde ».

L’encyclique peut être lue à deux niveaux. L’un,
théologique, parle de charité, de don, de communion,
d’amouretde vérité, de la « vocation déposée par Dieu
dans le coeur et dans l’esprit de chaque homme ».
L’autre, social, parle de justice, d’égalité et de
solidarité qui sont des concepts parlants pour notre
temps… c’est-à-dire les nouveaux noms d’une charité
trop souvent dévoyée. Le don évoque la compassion,
suppose la proximité tandis que la solidarité, telle
qu’on la comprend en sécurité sociale, sous-entend
une obligation contractuelle à l’égard de tous et de
chacun qui sont en difficulté, même les plus éloignés,
ceux que nous n’aurons jamais l’occasion de
rencontrer.

Le don, la gratuité sont assurément des valeurs qui
font défaut dans notre monde utilitariste, comme le
rappelle fortement Benoît XVI. Mais, bien
qu’incontournables, on ne construit pas une société
juste, égalitaire et démocratique sur la gratuité et la
confiance. Certes, Benoît XVI affirme que la charité
exige la justice et le souci du bien commun. C’est la
voie politique de la charité en quelque sorte. Mais on
ressent comme une réticence à s’engager plus avant
parce qu’il ne serait pas du ressort de l’Église de
présenter des solutions concrètes . Il ne faudrait
pourtant pas en revenir à une charité sélective d’un
autre siècle !
Denis Clerc (Alternatives économiques) fait
remarquer que les pays du Nord sont aussi au coeur
de l’analyse parce que leur modèle économique
engage la planète dans le mal-développement.
L’encyclique accuse « les effets délétères sur
l’économie réelle d’une activité financière mal
utilisée et (…) spéculative », « l’exploitation
anarchiques des ressources de la terre », ou le fait
que « dans les pays riches de nouvelles catégories
sociales s’appauvrissent et de nouvelles pauvretés
apparaissent ». Mais pour le pape, l’enjeu actuel va
au-delà de la question du développement. Il y va du
sens de ce développement et de ses fondements
anthropologiques.

Vérité catholique

« Cette conception de la vérité semble sujette à un
glissement sémantique, écrit Thierry Linard de
Guertechin4., de la Vérité qu’est le Christ, on passe à
des vérités d’ordre dogmatique et moral sous
couvert de valeurs du Christianisme qui sont
davantage valeurs ou vérités d’une (néo)chrétienté.
Société parfaite, celle-ci a le devoir d’investir le
monde en y imposant ses valeurs et sa vérité. (…)
Dans cette posture de (néo)chrétienté qui prête le
flanc à un processus d’idéologisation de la vérité, il
n’y a pas beaucoup de place pour l’autonomie
relative des réalités terrestres affirmée par le
Concile dans Gaudium et Spes. On peut aussi se
demander dans quelle mesure la liberté religieuse,
comme elle a été comprise au Concile, est encore
affirmée dans la présente encyclique laissant une
possibilité aux hommes de bonne volonté d’avoir
part à un développement humain. »

Benoît XVI se dit en effet favorable à la
mondialisation, pourvu qu’elle s’exerce selon les
valeurs chrétiennes de justice, de charité et de vérité,
qui seules peuvent « contrôler ses dérapages », car
précise-t-il, « l’athéisme soustrait aux citoyens la
force morale et spirituelle pour s’engager en faveur
du développement humain ». Mais comment
défendre alors « une collaboration entre croyants et
non-croyants », la création d’« une Autorité
politique mondiale », en affirmant en même temps
qu’« un humanisme sans Dieu est inhumain » ?

Certes, Benoît XVI est chef de l’Eglise catholique.
Mais à force de réaffirmer que seule la « Vérité
catholique » tient la route, il prend le risque de voir
nombre de ses lecteurs lâcher prise.
Faut-il que ceux qui le lisent soient vraiment des
hommes de « très bonne volonté » pour le suivre
jusqu’au bout !

désordres du monde.

[11 Secrétaire de rédaction d’ "Humanisme & Solidarité"

[22.Editions Fidélité). Il s’accompagne d’un guide de lecture et d’une brève histoire de la doctrine sociale de l’Église (en collaboration avec
le centre AVEC) (7 Euros) - www.fidelite.be.

[33. Le Centre AVEC est un centre de recherche et d’action sociales d’inspiration chrétienne. Le dernier numéro de sa revue EN QUESTION
contient un dossier consacré à l’encyclique de Benoît XVI.
Plus d’infos : Centre AVEC, rue Maurice Liétart, 31/4 – B – 1150 Bruxelles
Tél. : +32/(0)2/738.08.28 – http://www.centreavec.be

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